20 juillet 2016 3 20 /07 /juillet /2016 06:00

JackLondoncallwild.jpg

 

Cet appel de la forêt...

 

Pendant que les politiques planétaires s'égosillent sur ce qu'il conviendrait de faire et qu'ils ne feront à l'évidence pas, aucun intérêt, je m'aventure le long des berges ligneuses du lac. Ma solitude en partage avec la profonde forêt de pins noirs qui frissonne dans mon dos sous le dard de moustiques têtus.

 

Dans cette partie nordique du parc de Banff, rien que du bleu à méditer à l'aplomb de la rocaille. Du havresac, un bréviaire chaleureux :

 

« L’aube, ce jour-là, était froide et grise, très grise et très froide, lorsque l’homme, quittant le large tracé que dessinait le Yukon gelé, gravit le haut coteau qui s’élevait sur une des rives du fleuve et où se dessinait confusément une piste étroite, qui s’en allait vers l’est, à travers l’épaisse futaie des sapins.

Le coteau était à pic. Une fois arrivé au sommet, l’homme fit une pause, pour reprendre haleine ; puis, machinalement, il regarda sa montre. Elle marquait neuf heures.

Il n’y avait pas de soleil, pas un soupçon de soleil, quoique aucun nuage ne fût au ciel.

Le firmament était pur. Et cependant un impénétrable voile semblait s’étendre sur toutes choses. De ténues et fines ténèbres, qui n’étaient pas la nuit, mais l’absence du soleil, tamisaient le plein jour et l’obscurcissaient.

De cela, l’homme n’était pas inquiet. Depuis bien des semaines il n’avait point aperçu le soleil. Il savait que beaucoup d’autres devraient s’écouler encore avant que le globe joyeux, rompant la longue nuit polaire, commençât, pendant quelques secondes tout d’abord, à émerger vers le sud, au-dessus de la ligne d’horizon. »

 

Les premiers mots, très beaux, comme aux premiers jours...

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6 juillet 2016 3 06 /07 /juillet /2016 06:00

File:Mark Twain Les Aventures de Huck Finn illustration p145.jpg

 

Il faut un commencement à tout...

 

Je prolonge mon séjour vénitien. La chambre à deux fenêtres donne sur le canal. Je relis, dans l'anglais d'Amérique, la correspondance de Ernest Hemingway.

 

Définitif – et justifié : « All modern American literature comes from one book by Mark Twain called Huckleberry Finn. American writing comes from that. There was nothing before. There has been nothing as good since. »

 

Vous vous souvenez ? :

 

« Tom et moi, nous avions découvert un trésor caché dans une caverne, et nous étions devenus riches. Six mille dollars chacun – une jolie fortune pour des orphelins de douze à treize ans ! Tom avait sa tante qui ne le laissait manquer de rien, si elle le tarabustait un peu. J’étais moins orphelin et plus libre que lui. Mon père vivait encore ; mais il avait disparu depuis longtemps. Je ne tenais pas à le voir revenir, parce qu’il me battait quand il avait bu, c’est-à-dire tous les jours. J’aurais mieux aimé n’avoir qu’une tante.

Du reste, on se montrait bon pour moi, et je ne me rappelle pas avoir jamais eu trop faim. L’été, je dormais dans un tonneau vide ; l’hiver, je couchais dans une grange. Mon genre de vie me convenait. Personne ne s’occupait de moi, parce que j’étais pauvre. Je plaignais Tom, qui ne pouvait pas monter en bateau, se baigner ou pêcher à la ligne plus de deux ou trois fois par semaine. Par malheur, mon argent vint tout gâter, et je me trouvai dans le même cas. L’avocat Thatcher plaça mes six mille dollars à intérêt, de façon à leur faire rapporter un dollar par jour. La veuve Douglas, à qui j’avais rendu un grand service, m’adopta, comme je l’ai dit, et déclara qu’elle voulait essayer de me civiliser. J’étais habitué à vivre à ma guise et ça ne m’allait pas du tout de rester enfermé dans une maison, de me lever, de manger, de me coucher à heure fixe. Et puis, mes habits neufs me gênaient. À la fin, je n’y tins plus et je décampai, après avoir repris mes vieilles nippes. Pour la première fois depuis longtemps je me sentis à l’aise, libre et content. J’avais retrouvé le tonneau où je dormais sans me donner la peine de me déshabiller. Personne ne m’empêchait de flâner dans les bois, de m’allonger sur l’herbe ou au bord de l’eau, et de dégringoler le long des berges. Je pouvais fumer sans avoir besoin de me cacher. »

 

Ce genre de vie : sans avoir besoin de me cacher...

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22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 06:00

File:En mon jardin 04226.jpg

 

Ah, œcuménique...

 

Sous le porche vénitien de l'église de tous les saints, Chiesa di Ognissanti, lecture à voix haute :

 

 

« Qu’il me baise des baisers de sa bouche !
Car ton amour vaut mieux que le vin,tes parfums ont une odeur suave ;
ton nom est un parfum qui se répand ;
c’est pourquoi les jeunes filles t’aiment.

Entraîne-moi après toi !
Nous courrons !
Le roi m’introduit dans ses appartements...
Nous nous égaierons, nous nous réjouirons à cause de toi ;
nous célébrerons ton amour plus que le vin.
C’est avec raison que l’on t’aime.

Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem,
comme les tentes de Kédar, comme les pavillons de Salomon.

Ne prenez pas garde à mon teint noir :
C’est le soleil qui m’a brûlée.
Les fils de ma mère se sont irrités contre moi,
ils m’ont faite gardienne des vignes.
Ma vigne, à moi, je ne l’ai pas gardée.

Dis-moi, ô toi que mon cœur aime,
où tu fais paître tes brebis,
où tu les fais reposer à midi ;
car pourquoi serais-je comme une égarée
près des troupeaux de tes compagnons ?

Si tu ne le sais pas, ô la plus belle des femmes,
sors sur les traces des brebis,
et fais paître tes chevreaux
près des demeures des bergers. »

 

Les passants se retournent. Bon signe.

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8 juin 2016 3 08 /06 /juin /2016 06:00

St Michel de Montaigne Tour03.jpg

 

Les chemins de traverse...

 

Dans le Bordelais, une fois nouvelle sur la piste de Montaigne.

 

Le domaine n'est pas à vendre ? Rien ne presse. Mon mien atelier m'assure joie, sérénité et plénitude quotidiennes.

 

À califourchon sur l'antique moto, je serpente parmi les vignobles au suc savant. Graves plantés de roses.

 

Au faîte, sous les poutres, seul à moi-même, tout lui :

 

« Qui est un moyen de beaucoup plus foible et plus vil. Mais la verité est chose si grande, que nous ne devons desdaigner aucune entremise qui nous y conduise. La raison a tant de formes, que nous ne sçavons à laquelle nous prendre. L’experience n’en a pas moins. La consequence que nous voulons tirer de la conference des evenemens, est mal seure, d’autant qu’ils sont tousjours dissemblables. Il n’est aucune qualité si universelle, en cette image des choses, que la diversité et varieté. Et les Grecs, et les Latins, et nous, pour le plus expres exemple de similitude, nous servons de celuy des œufs. Toutesfois il s’est trouvé des hommes, et notamment un en Delphes, qui recognoissoit des marques de difference entre les œufs, si qu’il n’en prenoit jamais l’un pour l’autre. Et y ayant plusieurs poules, sçavoit juger de laquelle estoit l’œuf. La dissimilitude s’ingere d’elle-mesme en nos ouvrages, nul art peut arriver à la similitude. Ny Perrozet ny autre, ne peut si soigneusement polir et blanchir l’envers de ses cartes, qu’aucuns joueurs ne les distinguent, à les voir seulement couler par les mains d’un autre. La ressemblance ne faict pas tant, un, comme la difference faict, autre. Nature s’est obligée à ne rien faire autre, qui ne fust dissemblable. »

 

Ah, Michel...

 

 

 

 

 

 

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25 mai 2016 3 25 /05 /mai /2016 06:00

 

Précis retour...

 

À Berlin, sous les tilleuls, après la conférence.

 

Anna F. et moi échangeons de concert autour d'un flacon de Riesling.

 

Je lui déroule :

 

« C’est avec ces idées que j’arrivais en Allemagne. Je demandais peu et m’attendais à trouver moins. Je venais en suppliant comme Œdipe aveugle et proscrit aux portes d’Athènes, où il entra dans l’asyle des dieux et où il trouva des ames compatissantes.

Que mon sort fut différent du sien !

Des anciens barbares, devenus plus barbares encore par leurs travaux, par leur savoir et même par leur religion, inaccessibles aux sentimens généreux, incapables de sentir le beau, de compatir au malheur et d’inspirer une tendre sympathie – voilà quels étaient, ô Bellarmin, ceux qui devaient me consoler !

Ce jugement est sévère ; mais je le prononce, parce qu’il est conforme à la vérité. Je ne connais pas de peuple plus abâtardi que les Allemands. J’y vois des artisans, des philosophes, des prêtres, des maîtres et des serviteurs, des adolescents et des gens de l’âge mûr ; j’y cherche en vain des hommes. C’est tout comme sur un champ de bataille couvert de membres épars, tandis que le sang se perd dans la poussière.

Chacun y fait son affaire, me diras-tu, et je dis comme toi ; mais au moins qu’il les fasse bien ; qu’il n’étouffe point les qualités qui ne se rapportent pas directement à son titre ; qu’il n’affecte pas de se restreindre scrupuleusement dans la sphère qui lui est assignée ; qu’il soit avec amour, avec énergie ce qu’il pourra être. Alors il sera à ses affaires en esprit et en vérité. Se trouve-t-il dans une position où l’esprit est forcément enchaîné, qu’il en sorte au plus vite, et se mette à la charrue. Mais tes Allemands s’en tiennent volontiers au nécessaire, et voilà pourquoi ils restent à moitié chemin, ne produisent rien de grand, de digne de la liberté. Encore passe, si ces hommes n’étaient pas insensibles au beau, s’ils n’étaient pas sortis complément des voies de la nature ! »

 

Ça s'entend...

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11 mai 2016 3 11 /05 /mai /2016 06:00

Paul Gauguin 106.jpg

 

Quoi d'autre ?

 

Douce chaleur nocturne. Fandango à la nervure des guitares. Conversations exquises.

 

L'hymne :

 

« Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu’on pourrait appeler l’Orient de l’Occident, la Chine de l’Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s’y est donné carrière, tant elle l’a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes et délicates végétations.

Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête ; où le luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer ; d’où le désordre, la turbulence et l’imprévu sont exclus ; où le bonheur est marié au silence ; où la cuisine elle-même est poétique, grasse et excitante à la fois ; où tout vous ressemble, mon cher ange.

Tu connais cette maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir !

Oui, c’est là qu’il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l’infini des sensations. Un musicien a écrit l’Invitation à la valse ; quel est celui qui composera l’Invitation au voyage, qu’on puisse offrir à la femme aimée, à la sœur d’élection ?

Oui, c’est dans cette atmosphère qu’il ferait bon vivre, — là-bas, où les heures plus lentes contiennent plus de pensées, où les horloges sonnent le bonheur avec une plus profonde et plus significative solennité.

Sur des panneaux luisants, ou sur des cuirs dorés et d’une richesse sombre, vivent discrètement des peintures béates, calmes et profondes, comme les âmes des artistes qui les créèrent. Les soleils couchants, qui colorent si richement la salle à manger ou le salon, sont tamisés par de belles étoffes ou par ces hautes fenêtres ouvragées que le plomb divise en nombreux compartiments. Les meubles sont vastes, curieux, bizarres, armés de serrures et de secrets comme des âmes raffinées. Les miroirs, les métaux, les étoffes, l’orfévrerie et la faïence y jouent pour les yeux une symphonie muette et mystérieuse ; et de toutes choses, de tous les coins, des fissures des tiroirs et des plis des étoffes s’échappe un parfum singulier, un revenez-y de Sumatra, qui est comme l’âme de l’appartement.

Un vrai pays de Cocagne, te dis-je, où tout est riche, propre et luisant, comme une belle conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme une splendide orfévrerie, comme une bijouterie bariolée ! Les trésors du monde y affluent, comme dans la maison d’un homme laborieux et qui a bien mérité du monde entier. Pays singulier, supérieur aux autres, comme l’Art l’est à la Nature, où celle-ci est réformée par le rêve, où elle est corrigée, embellie, refondue.

Qu’ils cherchent, qu’ils cherchent encore, qu’ils reculent sans cesse les limites de leur bonheur, ces alchimistes de l’horticulture ! Qu’ils proposent des prix de soixante et de cent mille florins pour qui résoudra leurs ambitieux problèmes ! Moi, j’ai trouvé ma tulipe noire et mon dahlia bleu !

Fleur incomparable, tulipe retrouvée, allégorique dahlia, c’est là, n’est-ce pas, dans ce beau pays si calme et si rêveur, qu’il faudrait aller vivre et fleurir ? Ne serais-tu pas encadrée dans ton analogie, et ne pourrais-tu pas te mirer, pour parler comme les mystiques, dans ta propre correspondance ?

Des rêves ! toujours des rêves ! et plus l’âme est ambitieuse et délicate, plus les rêves l’éloignent du possible. Chaque homme porte en lui sa dose d’opium naturel, incessamment sécrétée et renouvelée, et, de la naissance à la mort, combien comptons-nous d’heures remplies par la jouissance positive, par l’action réussie et décidée ? Vivrons-nous jamais, passerons-nous jamais dans ce tableau qu’a peint mon esprit, ce tableau qui te ressemble ?

Ces trésors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses, c’est toi. C’est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux tranquilles. Ces énormes navires qu’ils charrient, tout chargés de richesses, et d’où montent les chants monotones de la manœuvre, ce sont mes pensées qui dorment ou qui roulent sur ton sein. Tu les conduis doucement vers la mer qui est l’Infini, tout en réfléchissant les profondeurs du ciel dans la limpidité de ta belle âme ; — et quand, fatigués par la houle et gorgés des produits de l’Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes pensées enrichies qui reviennent de l’infini vers toi. »

 

Encore ? À l'infini...

 

 

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27 avril 2016 3 27 /04 /avril /2016 06:00

File:Ivoi-CorsaireTriplex-Partie1-chap8-p71.jpg

 

 

Au grenier, les jours de pluie...

 

Le hasard me fit un jour récipiendaire de plusieurs ouvrages signés Paul d'Ivoi.

 

Je lui préférai Jules Verne.

 

Pourtant, et pour autant, Les Cinq sous de Lavarède, Massiliague de Marseille, Cigale en Chine, Les Semeurs de glace ou L’Aéroplane fantôme ne manquent pas de charme.

 

Une bruine à la Mac Orlan vient ourler la frondaison :

 

« La Wilhelmstrasse, – rue Guillaume – partant de l’avenue des Tilleuls, à côté de la place de Paris, pour aboutir à la place Belle-Alliance, est la voie la plus aristocratique de Berlin, capitale allemande, que la Sprée aux eaux grises divise en deux parties inégales.

Or, la maison portant le numéro 73 s’adosse aux bâtiments annexes du ministère des Affaires étrangères, dont la façade principale et la plupart des services sont situés de l’autre côté de la rue au numéro 76. Ces détails… topographiques étaient indispensables parce que…

Parce que, dans un salon-bureau du rez-de-chaussée du numéro 73, deux personnes conversaient avec cette familiarité confiante qu’expliquent seuls les liens de parenté.

– Alors, Marga, la liberté que vous a rendue le veuvage, vous pèse ?

– La liberté, non, mon père,… ce n’est pas la liberté qui me déplaît, c’est la solitude…

Le père de Marga se renversa dans son fauteuil en riant de grand cœur. »

 

Un peu d'ennui de temps en temps en vue de longues jouissances...

 

 

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13 avril 2016 3 13 /04 /avril /2016 06:00

Arnaut Daniel.jpg

 

Amor, toujours...

 

Dans la salle des incunables, l'opératrice brune tourne pour moi seul les pages.

 

Elle est portugaise, virevoltante de silence telle une geisha à son affaire.

 

Éblouissement des lettres dorées sur fibres d'azur :

 

« Amors, enquera.us preyara
Que.m fossetz plus amoroza,
C’us paucs bes desadolora
Gran re de mal ! e paregra
S’era n’aguessetz merce.
Car de me no.us en sove
Mas e.m pes qu’enaissi.m prenha
Com fetz al comensamen,
Can me mis al cor la flama
De leis que.m fetz estar len,
C’anc no m’en detz jauzimen.

Mout viu a gran aliscara
Et ab dolor angoissoza
Selh cui totz tems assenhora
Mala domna ! qu’eu m’estegra
Jauzens, mas aissi m’ave
Que leis cui dezir, no cre
Qu’eu l’am tan c’a mi covenha
L’onors ni.l bes qu’eu n’aten!
Et a.n tort, c’als no reclama
Mos cors mas leis solamen
E so c’a leis es plazen.

Totz tems de leis me lauzara,
S’era.m fos plus volontoza,
C’amors, qui.l cor enamora,
M’en det - mais no.m n’escazegra
Non plazers, mas sabetz que
Envey’ e dezir ancse
E s’a leis platz que.m retenha,
Far pot de me so talen,
Melhs no fa.l vens de la rama
Qu’enaissi vau leis seguen
Com la folha sec lo ven.

Tant es fresch’ e bel’ e clara
Qu’amors n’es vas me doptoza ,
Car sa beutatz alugora
Bel jorn e clarzis noih negra!
Tuit sei fait on mielz cove,
Son fin e de beutaz ple!
No.n dic laus, mas mortz mi venha
S’eu no l’am de tot mo sen !
Mas, domn’, Amors m’enliama,
Que.m fai dir soven e gen
De vos manh vers avinen.

Doussa res, conhd’ et avara,
Umils, franch’ et orgolhoza,
Bel’ e genser c’ops no fora,
Domna, per merce.us queregra,
Car vos am mais c’autra re,
Que.us prezes merces de me,
Car tem que mortz me destrenha,
Si pietatz no.us en pren.
E s’eu mor, car mos cors ama
Vos, vas cui res no.m defen,
Tem que i fassatz falhimen.

Soven plor tan que la chara
N’ai destrech’ e vergonhoza,
E.l vis s’en dezacolora,
Car vos, don jauzir me degra,
Pert, que de me no.us sove .
E no.m don Deus de vos be,
S’eu sai ses vos co.m chaptenha,
C’aitan doloirozamen
Viu com cel que mor en flama !
E si tot no.m fatz parven,
Nulhs om menhs de joi no sen. »

 

Après, c'est une autre histoire...

 

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30 mars 2016 3 30 /03 /mars /2016 06:00

 

En conscience...

 

À peine étais-je sorti de la boutique que je suis tombé sur un autre bouquiniste. Amsterdam, pour ça, c'est le top !

 

Tiens donc ! :

 

« Le plus important des événements récents, — le fait « que Dieu est mort », que la foi en le Dieu chrétien a été ébranlée — commence déjà à projeter sur l’Europe ses premières ombres. Du moins pour le petit nombre de ceux dont le regard, dont la méfiance du regard, sont assez aigus et assez fins pour ce spectacle, un soleil semble s’être couché, une vieille et profonde confiance s’être changée en doute : c’est à eux que notre vieux monde doit paraître tous les jours plus crépuscu­laire, plus suspect, plus étrange, plus « vieux ». On peut même dire, d’une façon générale, que l’événement est beaucoup trop grand, trop lointain, trop éloigné de la compréhension de tout le monde pour qu’il puisse être question du bruit qu’en a fait la nouvelle, et moins encore pour que la foule puisse déjà s’en rendre compte — pour qu’elle puisse savoir ce qui s’effondrera, maintenant que cette foi a été minée, tout ce qui s’y dresse, s’y adosse et s’y vivifie : par exemple toute notre morale européenne. Cette longue suite de démoli­tions, de destructions, de ruines et de chutes que nous avons devant nous : qui donc aujourd’hui la devinerait assez pour être l’initiateur et le devin de cette énorme logique de terreur, le prophète d’un assombrissement et d’une obscurité qui n’eurent probablement jamais leurs pareils sur la terre ? Nous-mêmes, nous autres devins de naissance, qui restons comme en attente sur les sommets, placés entre hier et demain, haussés parmi les contradic­tions d’hier et de demain, nous autres premiers-nés, nés trop tôt, du siècle à venir, nous qui devrions apercevoir déjà les ombres que l’Europe est en train de projeter : d’où cela vient-il donc que nous attendions nous-mêmes, sans un intérêt véritable, et avant tout sans souci ni crainte, la venue de cet obscurcissement ? Nous trouvons-nous peut-être encore trop dominés par les premières conséquences de cet événement ? — et ces premières conséquences, à l’encontre de ce que l’on pourrait peut-être attendre, ne nous apparaissent nullement tristes et assombrissantes, mais, au contraire, comme une espèce de lumière nouvelle, difficile à décrire, comme une espèce de bonheur, d’allégement, de sérénité, d’encouragement, d’aurore… En effet, nous autres philosophes et « esprits libres », à la nouvelle que « le Dieu ancien est mort », nous nous sentons illuminés d’une aurore nouvelle ; notre cœur en déborde de reconnaissance, d’étonnement, d’appréhen­sion et d’attente, — enfin l’horizon nous semble de nouveau libre, en admettant même qu’il ne soit pas clair, — enfin nos vaisseaux peuvent de nouveau mettre à la voile, voguer au-devant du danger, tous les coups de hasard de celui qui cherche la connaissance sont de nouveau permis ; la mer, notre pleine mer, s’ouvre de nouveau devant nous, et peut-être n’y eut-il jamais une mer aussi pleine. »

 

L'évènement a-t-il eu vraiment lieu ?

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16 mars 2016 3 16 /03 /mars /2016 07:00

 

Le printemps de l'esprit...

 

Chez un bouquiniste d'Amsterdam, joie de lire ce qui suit :

 

« Monsieur Descartes,

Si ma conscience demeurait satisfaite des prétextes que vous donnez à mon ignorance, comme des remèdes, je lui aurais beaucoup d'obligation, et serais exempte du repentir d'avoir si mal employé le temps auquel j'ai joui de l'usage de la raison, qui m'a été d'autant plus long qu'à d'autres de mon âge, que ma naissance et ma fortune me forcèrent d'employer mon jugement de meilleure heure, pour la conduite d'une vie assez pénible et libre des prospérités qui me pouvaient empêcher de songer à moi, comme de la sujétion qui m'obligerait à m'en fier à la prudence d'une gouvernante. Ce ne sont pas, toutefois, ces prospérités, ni les flatteries qui les accompagnent, que je crois absolument capables d'ôter la fortitude d'esprit aux âmes bien nées, et les empêcher à recevoir le changement de fortune en philosophe. Mais je me persuade que la multitude d'accidents qui surprennent les personnes gouvernant le public, sans leur donner le temps d'examiner l'expédient le plus utile, les porte souvent (quelque vertueux qu'ils soient) à faire des actions qui causent après le repentir, que vous dites être un des principaux obstacles de la béatitude. Il est vrai qu'une habitude d'estimer les biens selon qu'ils peuvent contribuer au contentement, de mesurer ce contentement selon les perfections qui font naître les plaisirs, et de juger sans passion de ces perfections et de ces plaisirs, les garantira de quantité de fautes. Mais, pour estimer ainsi les biens, il faut les connaître parfaitement ; et pour connaître tous ceux dont on est contraint de faire choix dans une vie active, il faudrait posséder une science infinie. Vous direz qu'on ne laisse pas d'être satisfait, quand la conscience témoigne qu'on s'est servi de toutes les précautions possibles. Mais cela n'arrive jamais, lorsqu'on ne trouve point son compte. Car on se ravise toujours de choses qui restaient à considérer. Pour mesurer le contentement selon la perfection qui le cause, il faudrait voir clairement la valeur de chacune, si celles qui ne servent qu'à nous, ou celles qui nous rendent encore utiles aux autres, sont préférables. Ceux-ci semblent être estimés avec excès d'une humeur qui se tourmente pour autrui, et ceux-là, de celui qui ne vit que pour soi-même. Et néanmoins chacun d'eux appuie son inclination de raisons assez fortes pour la faire continuer toute sa vie. Il est ainsi des autres perfections du corps et de l'esprit, qu'un sentiment tacite fait approuver à la raison, qui ne se doit appeler passion, parce qu'il est né avec nous.

Dites-moi donc, s'il vous plaît, jusqu'où il le faut suivre, étant un don de nature, et comment le corriger.

Je vous voudrais encore voir définir les passions, pour les bien connaître, car ceux qui les nomment perturbations de l'âme, me persuaderaient que leur force ne consiste qu'à éblouir et soumettre la raison, si l'expérience ne me montrait qu'il y en a qui nous portent aux actions raisonnables. Mais je m'assure que vous m'y donnerez plus de lumière, quand vous expliquerez comment la force des passions les rend d'autant plus utiles, lorsqu'elles sont sujettes à la raison. Je recevrai cette faveur à Risuyck, où nous allons demeurer, jusqu'à ce que cette maison ici soit nettoyée, en celle du prince d'Orange ; mais vous n'avez point besoin de changer pour cela l'adresse de vos lettres.

Votre très affectionnée amie à vous servir,

Élisabeth. »

 

Belle plume – et fine oreille  !

 

 

 

 

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