18 septembre 2011 7 18 /09 /septembre /2011 06:00

    Alicebeggar-copie-1.png

 

What do you think it was?


 

Je laisse Liverpool, son tumulte, ses nuages noirâtres qui flottent au-dessus de la Mersey, sa langue qui cogne en bits électriques et monte à bord de l'autocar bleu et blanc en direction de Chester.

 

Je suis invité à apprécier - apprécier, pas approuver aveuglément -, les résultats temporaires d'une équipe scientifique de l'université locale en matière d'agriculture biologique high-tech. J'ai toujours pensé que l'association de ces deux mots, agriculture et biologie, donnait un composé redondant, mais c'est peut-être que je n'ai pas l'esprit assez scientifique.

 

Sors de la gare routière et marche vers le centre-ville sous une pluie tiède qui sent le goudron de marine. Elles se ressemblent toutes, les bus stations en Angleterre, mais ce n'est jamais la même à chaque fois, étrangeté familière. Tombe sur une tea-room avenante dans le prolongement de l'Eastgate et son dandy de clocheton au beau milieu du passage. Rien ne semble avoir bougé depuis des siècles. Les demeures à lourds colombages protègent comme jamais le thé délicat dans votre tasse. La cloche frappe l'heure juste, hier comme aujourd'hui, et chacun alentour s'y conforme. Épatant ? Non, platement humain, c'est tout.

 

J'entre pour un peu de chaleur. Sur le canapé du salon, une ribambelle de brochures sur papier offset. Je me dis qu'il y a toujours quelque chose à apprendre si je mets à les feuilleter avant l'arrivée de la théière. Mais non : elles sont toutes plus ineptes les unes que les autres. L'une s'intitule Been there, Done That, catalogue d'activités occupationnelles pour tous les goûts. Pour tous les goûts, c'est certain, faute de goût. Qu'avons-nous ? Sur la même page, entre les publicités pour restaurants inévitablement exotiques -tu fais le tour du monde pour pas cher- et le numéro - unique ! - de la station de taxis, je trouve des randonnées en VTT, des séances d'aquabike (deux pour le prix de quatre !), du tir à l'arc, du tir aux pigeons, un club fléchettes (hum, agressivité refoulée), la visite d'une ferme aux crocodiles, le souvenir inoubliable d'un aller-retour sur la banquette de l'antique train à vapeur municipal (20£ quand même !), la découverte d'un musée de draperies, classé au patrimoine, puis celle d'un atelier de fleurs séchées tenu par deux sœurs et aussi l'incontournable comptoir aux alcools sur la grand'rue, débauche de breuvages garantis discount (pour la fin du rallye ?).

 

Bref, vous voyez le topo ? Je suis venu, j'ai vu, je suis repu.

 

Le thé ayant fait son effet feutré, j'emprunte un bus qui me porte dans les faubourgs devant un patch de verdure assez grand pour contenir le royaume terrestre des salades. À peine les présentations faites avec mes homologues - ils me considèrent, après tout, comme un des leurs, bon, si ma condition les contente -, que je suis revêtu d'une longue blouse blanche en polyester et chaussé de larges bottes : je vais marcher dans la gadoue, c'est sûr. La pluie a cessé et je sens l'air frais qui vient de l'estuaire.

 

Voici des chercheurs, jeunes pour la plupart, hommes et femmes, une fois n'est pas coutume, en parité, qui ont le souci de bien agir et le tour du propriétaire s'avère intéressant. Ces laitues bien vertes, ces batavias, ces frisées, ces romaines, je les croquerais sans a priori !

 

J'ai droit à toutes les nuances du pH constituant ce sol-ci et celui-là, et les moyens naturels à la mesure des pays en développement, comme on dit, pour contourner les problèmes éventuels d'acidité trop élevée sur leurs parcelles situées à des milliers de miles. Sans parler des insectes utiles et ceux qui ne le sont pas. Les insectes se demandent-ils si l'homme leur est utile ? Au bout d'une heure, je suis entraîné dans un abri de jardin en robustes rondins à l'intérieur duquel, parmi une flottille d'ordinateurs, sont rendus dans leur lisibilité mathématique imparable des diagrammes, des courbes et autres statistiques.

 

Diana, l'une des biologistes, au prénom champêtre prédestiné, s'emploie, devant mon air songeur - qui sait si je ne fais pas de la récalcitrance technologique ? -, à me préciser les tenants et aboutissants de toute la démarche, promise à un bel avenir, souligne-t-elle, et soutenue par les autorités. Je n'en doute pas, je ne dis pratiquement rien, j'écoute. Nous ressortons dans un soleil d'automne. Dans le ciel, une bande de canards file plein Sud.

 

- Nous avons un petit cadeau pour vous, me dit Diana au moment de prendre congé. Une belle laitue que vous mangerez ce soir.

- C'est très aimable, mais je voyage léger et loin en ce moment...

- Ça ne fait rien, elle se conservera une semaine dans ce panier spécialement fabriqué en fibres végétales.

 

Enfin débarrassé de mon costume spatial, je les salue de la main avant de remonter dans mon bus, ma salade sous le bras.Tout cela est bel et bon. Mais j'en reviens toujours  à l'essentiel : nous sommes de plus en plus nombreux sur cette planète...

 

De retour en ville, au moment de gagner mon hôtel et de consigner ces heures sur mon carnet de bord, un gros matou roux, au pied de l'imposante balustrade de l'escalier, me regarde intensément. Il me revient soudain en mémoire le chat de Chester et son sourire énigmatique. C'est lui, pas de doute.

 

- Alors, tu as traversé le miroir ?, me lance-t-il.

 

Je suis un peu décontenancé, mais il m'en faut plus pour que je jette l'éponge. Et puis, il m'arrive de parler aux animaux. Souvent.

 

- Malicieux matou, je te répondrais que je poursuis la traversée de moi-même sans relâche ! 

 

Dans la chambre, je contemple ma belle salade sur la table devant la fenêtre. Le jour se fane, mais la salade, elle, n'est pas prête de s'étioler. À l'instant, j'imagine Alice Pleasance Liddell bondissant hors d'une brassée de scaroles à larges feuilles...

 

 

(Lewis Carroll, Alice's Adventures In Wonderland, Macmillan Publishers, 1865 / Through The Looking-Glass & What Alice Found There, Macmillan Publishers, 1871)

14 septembre 2011 3 14 /09 /septembre /2011 06:00

page1-418px-Freud_1930_Unbehagen_in_der_Kultur.djvu.jpg

 

 

Quelle époque !

 

Capitale de la douleur...

 

À la terrasse d'un bistrot, les frimas pour un ordre de bataille incertain, les hommes et les femmes devant mes yeux en claudication heurtée. 

 

Décidément, je n'aurais entendu, vu, perçu un tel amoncellement de bêtise en aussi peu de temps depuis ce printemps charmant.

 

Tilleul, charmille, merle moqueur...

 

Je suis calme, je reste calme, j'essaie de maintenir le calme.

 

- Bonjour docteur !

 

- Comment allez-vous ?

 

- On fait aller.

 

- Courage !

 

Dans le caniveau passe au gré du courant un catalogue de jouets pour enfants.

 

On ne peut se défendre de l’impression que les hommes se trompent généralement dans leurs évaluations. Tandis qu’ils s’efforcent d’acquérir à leur profit la jouissance, le succès ou la richesse, ou qu’ils les admirent chez autrui, ils sous-estiment en revanche les vraies valeurs de la vie. Mais sitôt qu’on porte un jugement d’un ordre aussi général, on s’expose au danger d’oublier la grande diversité que présentent les êtres et les âmes. Une époque peut ne pas se refuser à honorer de grands hommes, bien que leur célébrité soit due à des qualités et des œuvres totalement étrangères aux objectifs et aux idéals de la masse. On admettra volontiers, toutefois, que seule une minorité sait les reconnaître, alors que la grande majorité les ignore. Mais, étant donné que les pensées des hommes ne s’accordent pas avec leurs actes, en raison au surplus de la multiplicité de leurs désirs instinctifs, les choses ne sauraient être aussi simples.

 

(...)

 

La question du sort de l’espèce humaine me semble se poser ainsi : le progrès de la civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées à la vie en commun par les pulsions humaines d’agression et d’autodestruction ? À ce point de vue, l’époque actuelle mérite peut-être une attention toute particulière. Les hommes d’aujourd’hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature qu’avec leur aide il leur est devenu facile de s’exterminer mutuellement jusqu’au dernier. Ils le savent bien, et c’est ce qui explique une bonne part de leur agitation présente, de leur malheur et de leur angoisse. Et maintenant, il y a lieu d’attendre que l’autre des deux « puissances célestes », l’Eros éternel, tente un effort afin de s’affirmer dans la lutte qu’il mène contre son adversaire non moins immortel.

 

 

C'est parce qu'ils savent préserver farouchement leur enfance que baleines et ours blancs parviennent à s'entendre...

 

 

(Quotation again : Sigmund Freud, Das Unbehagen in der Kultur, 1929 / Le Malaise dans la civilisation, traduction Charles Odier) 

11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 06:00

800px-Stellenbosch vineyards

 

Rives qui croulez en parure afin d’emplir tout le miroir...


 

Dans le pays de l'Isle-sur-la-Sorgue en bonne compagnie.

 

Vins fins, fruits exquis, noix succulentes, fromages d'antan, pain séculier, conversations portées en art.

 

Que demander de plus ?

 

 

 

Aujourd’hui l’espace est splendide !
Sans mors, sans éperons, sans bride,
Partons à cheval sur le vin
Pour un ciel féerique et divin !

Comme deux anges que torture
Une implacable calenture,
Dans le bleu cristal du matin
Suivons le mirage lointain !  

Mollement balancés sur l’aile
Du tourbillon intelligent,
Dans un délire parallèle,

Ma sœur, côte à côte nageant,
Nous fuirons sans repos ni trêves
Vers le paradis de mes rêves !


 

 

(Charles Baudelaire, Le Vin des amants in Les Fleurs du mal, 1857)

7 septembre 2011 3 07 /09 /septembre /2011 06:00

483px-Thirteen-year-old_Beethoven.jpg

 

 

Bête au vin !

 

Mea maxima culpa.

 

Je ne peux résister à ce jeu de mots d'un goût...douteux. Ludwig m'en voudra-t-il par-delà les siècles ?

 

Langsame Heimkher - lent retour vers Berlin-feuilles-au-vent où je vais m'entretenir de Richard Brautigan avec un groupe d'étudiants. La pêche à la truite : roman d'apprentissage. Du cours d'eau local au fleuve souvent incertain de l'histoire américaine. L'Amérique avant les États-Unis, pour ainsi dire. Grand écart humoristique.

 

Le train va à son rythme, les voitures sur l'Autobahn au leur : deux conceptions du monde en raccourci.

 

De toutes les symphonies de Beethoven, la 6ème, dite Pastorale, est ma favorite. Le passage où l'orage se déchaîne, surtout. Il peut, il va se passer quelque chose.

 

Dieu sait que cette symphonie a été enregistrée de toutes les façons !

 

Plus tard à l'université, dans la vaste galerie, tous ces bustes de marbre au temps immémorial.

 

Qu'est-ce que je cherche ? Une symphonie ? Une harmonie ?

 

Trouve tantôt l'une, tantôt l'autre.

 

Je travaille pour que le champ soit le plus hautement magnétique. Je le sais.

 

Allons nous occuper de cette pastorale américaine.

 

 

(Beethoven, symphonie n° 6, Pastorale, dans l'interprétation d'Arturo Toscanini, NBC Symphony Orchestra, 1939 / Richard Brautigan, Trout Fishing In America, Four Seasons Foundation, 1967)

4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 06:00

Spinoza.jpg

 

Ea res libera dicitur, quae ex solâ suae naturae necessitate exisit, & à se sola ad agendum determinatur.

 

 

Salut au soleil de l'aube.

 

Ce beau volume (Emmanuel Pierrat, 100 livres censurés, éditions du Chêne, 2010) arrivé par le service de presse, je l'avais feuilleté dans la saison froide. Joie de le retrouver, ce qui tombe à pic au moment où sifflent à nouveau dans les oreilles les mots : censure, interdiction, représailles et j'en passe...

 

Parmi les cent œuvres retenues par le compilateur, nous allons croiser celles qui subirent de frénétiques poursuites et connurent de retentissants procès. Exemples : Les Fleurs du mal, Madame Bovary, Notre-Dame des Fleurs, Lolita, De l'esprit, Justine ou les Malheurs de la vertu, Les Voyages de Gulliver (eh oui !), Tartuffe et Dom Juan, Napoléon le Petit, Eden, Eden, Eden, L'Origine des espèces ou Les Raisins de la colère. On pourrait allonger la liste, car on n'en a jamais fini avec l'humaine bêtise. Il est à l'évidence utile de rappeler qu'il n'y a pas si longtemps, tout était loin d'être rose en matière de liberté d'opinion écrite. Simone de Beauvoir, Henry Miller ou Georges Bataille, là, à quelques dizaines d'années de nous, savent exactement de quoi je parle.

 

Mais, aujourd'hui, j'ai une pensée particulière pour mon ami Baruch (béni en hébreu) Spinoza. On se souvient de l'exclamation de Nietzsche en 1881 à son endroit :

 

Je suis très étonné, ravi ! J’ai un précurseur et quel précurseur ! Je ne connaissais presque pas Spinoza. Que je me sois senti attiré en ce moment par lui relève d’un acte "instinctif". Ce n’est pas seulement que sa tendance globale soit la même que la mienne : faire de la connaissance l’affect le plus puissant - en cinq points capitaux je me retrouve dans sa doctrine; sur ces choses ce penseur, le plus anormal et le plus solitaire qui soit, m’est vraiment très proche : il nie l’existence de la liberté de la volonté, des fins, de l’ordre moral du monde, du non-égoïsme, du Mal. Si, bien sûr, nos divergences sont également immenses, du moins reposent-elles plus sur les conditions différentes de l’époque, de la culture, des savoirs. In summa : ma solitude qui, comme du haut des montagnes, souvent, souvent, me laisse sans souffle et fait jaillir mon sang, est au moins une dualitude. - Magnifique !

 

Le sait-on ? Une grande partie de l'œuvre spinoziste fut carrément interdite dans sa bonne terre batave - esprit fort, tu vas voir ! Et Baruch en aura vu de toutes les couleurs : sa propre communauté finit par le mettre définitivement au ban.

 

Voici le portrait que brosse l'un des premiers biographes importants de Spinoza, Jean Maximilien Lucas : 

 

Baruch de Spinoza était d'Amsterdam, la plus belle ville de l'Europe, et d'une naissance fort médiocre. Son père, qui était juif de religion et Portugais de nation, n'ayant pas le moyen de le pousser dans le commerce, résolut de lui faire apprendre les lettres hébraïques. Cette sorte d'étude, qui est toute la science des juifs, n'était pas capable de remplir un esprit brillant comme le sien. Il n'avait pas quinze ans qu'il formait des difficultés que les plus doctes d'entre les juifs avaient de la peine à résoudre; et quoiqu'une jeunesse si grande ne soit guère l'âge du discernement, il en avait néanmoins assez pour s'apercevoir que ses doutes embarrassaient son maître. De peur de l'irriter, il feignait d'être fort satisfait de ses réponses, se contentant de les écrire, pour s'en servir en temps et lieu.

 

Pour s'en servir en temps et lieu : stratégie du contournement...Tout est (presque) dit, non ?

 

À retenir cent fois : Est dite libre la chose qui existe par la seule nécessité de sa nature et se détermine par elle-même à agir.


 

(Spinoza,  Éthique, texte latin et traduction de Charles Appuhn, Vrin, ah !, les éditions Vrin.., 1977 et, aux éditions du Seuil, 1988, dans la traduction de Bernard Pautrat / Jean Maximilien Lucas, Vie de Spinoza, 1735 )

31 août 2011 3 31 /08 /août /2011 06:00

Avillion_Pool.JPG

 

 

Rentrée ? Sortie !

 

 

(...)

 

1

Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.


2

Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l’unité de cette vie ne peut plus être rétablie. La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation. La spécialisation des images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l’image autonomisé, où le mensonger s’est menti à lui-même. Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant.


3

Le spectacle se présente à la fois comme la société même, comme une partie de la société, et comme instrument d’unification. En tant que partie de la société, il est expressément le secteur qui concentre tout regard et toute conscience. Du fait même que ce secteur est séparé, il est le lieu du regard abusé et de la fausse conscience ; et l’unification qu’il accomplit n’est rien d’autre qu’un langage officiel de la séparation généralisée.


4

Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images.


5

Le spectacle ne peut être compris comme l’abus d’un monde de la vision, le produit des techniques de diffusion massive des images. Il est bien plutôt une Weltanschauung devenue effective, matériellement traduite. C’est une vision du monde qui s’est objectivée.

 

(...)

 

(Guy Debord, La Société du spectacle, Buchet/Chastel, 1967)

28 août 2011 7 28 /08 /août /2011 06:00

433px-Autoportrait_de_Rimbaud_a_Harar_en_1883.jpg

 

 

(...)

 

— Voici de la prose sur l’avenir de la poésie -Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque; Vie harmonieuse.


— De la Grèce au mouvement romantique, — moyen-âge, — il y a des lettrés, des versificateurs. D’Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d’innombrables générations idiotes : Racine est le pur, le fort, le grand. — On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd’hui aussi ignoré que le premier venu auteur d’Origines. — Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans !


Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m’inspire plus de certitudes sur le sujet que n’aurait jamais eu de colères un jeune-France. Du reste, libre aux nouveaux ! d’exécrer les ancêtres : on est chez soi et l’on a le temps.

On n’a jamais bien jugé le romantisme ; qui l’aurait jugé ? les critiques !! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l’œuvre, c’est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ?

Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène.


Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs !


En Grèce, ai-je dit, vers et lyres rhythment l’Action. Après, musique et rimes sont jeux, délassements. L’étude de ce passé charme les curieux : plusieurs s’éjouissent à renouveler ces antiquités : — c’est pour eux. L’intelligence universelle a toujours jeté ses idées, naturellement ; les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau : on agissait par, on en écrivait des livres : telle allait la marche, l’homme ne se travaillant pas, n’étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des fonctionnaires, des écrivains : auteur, créateur, poète, cet homme n’a jamais existé !


La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver ; cela semble simple : en tout cerveau s’accomplit un développement naturel ; tant d’égoïstes se proclament auteurs ; il en est bien d’autres qui s’attribuent leur progrès intellectuel ! — Mais il s’agit de faire l’âme monstrueuse : à l’instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s’implantant et se cultivant des verrues sur le visage.


Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant.

 

(Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Demeny dite Lettre du Voyant, 15 mai 1871)

21 août 2011 7 21 /08 /août /2011 06:00

Stay_view_from_terrace_west_big.jpg

 

 

Promontoire en bleu profond...

 

 

 

 

                                                                                          Î


î, 4e lettre de l’alphabet, répondant à l’i long.
î. êmi 2. Cette racine confond ses formes et ses significations avec celles de i ; elle n'est guère employée que dans le Vd., où elle a surtout le sens de : aller à, s'adresser à, prier, adorer.
î indéc. interjection pour appeler du secours.

îx. ixê 1 ; p. ixdhcakrê; f2. ixi-

syê; al. éxisi; pp. ixita. Voir; regarder; || considérer, ac. || Veiller aux intérêts de qqn., d. || Gr. oWoptat. Cf. axi, axa.

îxana n. vue, aspect. || œil; regard.

ixanikd f. diseuse de bonne aventure.

ixayâmi c. ; pqp. êcixarh, faire voir, faire que qqn. voie, 2 ac.

ixê 3p. sg. vd. de îç.

oul^'. îMdmi 1, et îykdmi;

p. îyMncakdra. Aller, se mouvoir ; || passer, traverser.

lyTîayâmi c. et 10, faire aller, pousser. || Traverser, franchir les montagnes, Vd.

icixisê dés. de ix, désirer voir.

îj et ifij. êjdmi 1 et înjdmi; p.

ijâncakdra: pp. tjita. aller. || Invectiver, blâmer; || repousser.

ijdna ppf. moy. de yoj.  fj-lr - 92 -

ijilum inf. de yoj. ijima Ip. pi. p. deyaj. ijê ip. sg. p. de yaj.

ijihisé dés. de ih. : vouloir faire, effort, etc.
itté 3p. sp. pr. de id.
id îddé 2, 2p. »V/ùV, 3p. itté: p.

idâhcakrê; f’2. idisyê: al. rrfù’/; pp. /f//7«. Louer, célébrer; || rendre un culte de louan- tes : aynim à Aiïni ; || honorer avec le beurre du sacrifice. Ce verbe a ordinairt. un sens religieux. — Cf. //, il et il.

idaydmi 10, louer, célébrer, etc.

idd f. louange. Cf. idd, ild, ild.

îdidisê dés. désirer louer : indrani, je veux chanter Indra.

Idya pf. de id : digne de louanges.

iti f. (i) voyage en pays étranger. Il Calamité qui survient, temps malheureux, fléau de la saison, tel que sécheresse, pluie, bêtes nuisibles, etc.
idrk ou idrç a. [m. n. idfça ; f. idfçî] (sfx. dfç] cf. drç voir) tel. Cf. gr.

ix dans tîXîxoç, tvîXîxoç, etc.; et lis, dans le lat. talis, qualis, etc. jj Mg il3.

idê autre forme de indê (ind).
int. itâmi 1; cf. anl, and.
ipsâmi 1, dés. de âp , désirer atteindre. — Pp. ipsila désiré. M§ 115.

ipsâ f. désir d’atteindre, de réussir (âp).

ipsu a. désireux d’atteindre; désireux (âp).

 

 

 

Longues études : attention, concentration, libération...

 

 

(Émile-Louis Burnouf, Dictionnaire classique sanscrit-français, Maisonneuve, Paris, 1866)

17 août 2011 3 17 /08 /août /2011 06:00

Gauguin_Femme_Caraibe.jpg

 

 

Ti dife boule sou istoua Ayiti...

 

 

Matinée en correspondance.


 

Cher Dany,

 

Je viens de commencer la lecture de ton dernier récit Tout bouge autour de moi : avec pudeur et tendresse, tu dis bien ce qui s'est passé là-bas le 12 janvier 2010.

 

Intelligence, élégance, humour distancié.

 

Parmi les vignettes dont le nombre correspond à la durée du drame qui s'est joué au soleil, celle-ci, page 128, Un écrivain au travail :

 

Quand je suis arrivé, mon neveu était en train d'écrire sur un vieil ordinateur qu'il a bricolé lui-même. Je m'assois dans un coin pour le regarder. Il garde un cahier près de lui où il gribouille de temps en temps. Exactement comme je fais. Je ne lui ai pourtant rien dit de ma manière de travailler. Peut-être qu'il l'a lu quelque part. Ou que nous avons les mêmes méthodes. Les écrivains en train d'écrire ont tous le même aspect. Il se retourne brusquement vers moi. 


- Tu écris ?

- Je ne sais pas...

- Mais je t'ai vu... 


Je n'écrivais pas.


On se regarde un moment.


- Pourquoi refuses-tu d'accepter que tu étais en train d'écrire ? C'est ce que font les écrivains.

- Je ne suis pas un écrivain, fait-il sur un ton ferme.

- Pourquoi ?

- Je n'ai pas écrit de livre.

- Un écrivain c'est simplement quelqu'un qui écrit.


Il me jette ce regard de boxeur sonné. C'est le métier qui entre. Un long chemin l'attend. Il devrait le prendre seul.

 

 

Autour d'un verre de rhum pour continuer un de ces quatre dans les mots.

 

Bien à toi par delà les mers !

 

P.-S.  D'accord avec toi : quand tout s'effondre, reste la culture. Dense, inspirante et juteuse.

 

 

(Dany Laferrière, Tout bouge autour de moi, Grasset, 2011)

14 août 2011 7 14 /08 /août /2011 06:00

455px-RWEmerson1859.jpg

 

 

Ah, mon cher Ralph, quand tu t'y mets !

 

Un certain degré de progrès depuis l'état le plus grossier où l'on trouve l'homme -l'état de celui qui habite dans les cavernes ou sur les arbres, comme le singe; l'état du cannibale, du mangeur de limaçons écrasés de vers et de détritus- un certain degré de progrès au-dessus de ce point extrême s'appelle la Civilisation. C'est un mot vague, complexe, comprenant bien des degrés. Personne n'a essayé de le définir. M. Guizot, écrivant un livre sur la question, ne le fait pas. La civilisation implique le développement d'un homme hautement constitué, amené à une délicatesse supérieure de sentiments, ainsi qu'à la puissance pratique, à la religion, à la liberté, au sens de l'honneur, et au goût. Dans notre embarras à définir en quoi elle consiste, nous le suggérons d'ordinaire par des négations. Un peuple qui ignore les vêtements, le fer, l'alphabet, le mariage, les arts de la paix, la pensée abstraite, nous l'appelons barbare. Et quand il a trouvé ou importé nombre d'inventions, comme l'ont fait les Turcs et les Mores, il y a souvent quelque complaisance à l'appeler civilisé.

 

Chaque nation se développe d'après son génie, et a une civilisation qui lui est propre. Les Chinois et les Japonais, bien qu'achevés chacun en leur genre, diffèrent de l'homme de Madrid ou de l'homme de New-York. Le terme implique un progrès mystérieux. Il n'en est point, chez les brutes ; et dans l'humanité moderne, les tribus sauvages s'éteignent graduellement plutôt qu'elles ne se civilisent. Les Indiens de ce pays n'ont pas appris les travaux de la race blanche, et en Afrique le nègre d'aujourd'hui est le nègre du temps d'Hérodote. Chez d'autres races, la croissance ne s'arrête pas; mais le progrès que fait un jeune garçon « quand ses canines commencent à percer », comme nous disons -quand les illusions de l'enfance s'évanouissent journellement, et qu'il voit les choses d'une manière réelle et compréhensive - les tribus le font aussi. Il consiste à apprendre le secret de la force qui s'accumule, le secret de se dépasser soi-même. C'est chose qui implique la facilité d'association, le pouvoir de comparer, le renoncement aux idées fixes. Pressé de se départir de ses habitudes et traditions, l'Indien se sent mélancolique, et comme perdu. Il est subjugé par le regard de l'homme blanc, et ses yeux fuient. La cause de l'un de ces élans de croissance est toujours quelque nouveauté qui étonne l'esprit, et le pousse à oser changer. Ainsi à l'origine de tout perfectionnement, il y a un Cadmus, un Pytheus, un Manco Capac - quelque étranger supérieur qui introduit de nouvelles inventions merveilleuses, et les enseigne. Naturellement, il ne doit pas savoir trop de choses, mais doit avoir les sentiments, le langage et les dieux de ceux qu'il veut instruire. Mais c'est surtout le rivage de la mer qui a été le point de départ du savoir, comme du commerce. Les peuples les plus avancés sont toujours ceux qui naviguent le plus. La force que la mer exige du marin en fait rapidement un homme, et le changement de pays et de peuple affranchit son esprit de bien des sottises de clocher.

 

Où commencer et finir la liste de ces hauts faits de la liberté et de l'esprit, dont chacun marque une époque de l'histoire ?

 

(Ralph Waldo Emerson, La Civilisation, traduction Marie Dugard, 1911)