26 avril 2017 3 26 /04 /avril /2017 06:00

 

Au bourg de Vauvenargues, les premiers pétales blancs percent au revers de la montagne.

 

Devant tant de beauté, le pinceau de Pablo hésite.

 

Je tourne les pages :

 

« Lisons la nature; réalisons nos sensations dans une esthétique personnelle et traditionnelle à la fois. Le plus fort sera celui qui aura vu le plus à fond et qui réalisera pleinement, comme les grands Vénitiens.

Peindre d'après nature, ce n'est pas copier l'objectif, c'est réaliser ses sensations.

Dans le peintre il y a deux choses: l'œil et le cerveau, tous deux doivent s’entr’aider : il faut travailler à leur développement mutuel ; à l’œil par la vision sur nature, au cerveau par la logique des sensations organisées, qui donne les moyens d’expression.

Lire la nature, c’est la voir sous le voile de l’interprétation par taches colorées se succédant selon une loi d’harmonie. Ces grandes teintes s’analysent ainsi par les modulations. Peindre c’est enregistrer ses sensations colorées.

Il n’y a pas de ligne, il n’y a pas de modelé, il n’y a que des contrastes. Ces contrastes, ce ne sont pas le noir et le blanc qui les donnent, c’est la sensation colorée. Du rapport exact des tons résulte le modelé. Quand ils sont harmonieusement juxtaposés et qu’ils y sont tous, le tableau se modèle tout seul.

On ne devrait pas dire modeler, on devrait dire moduler.

L’ombre est une couleur comme la lumière, mais elle est moins brillante ; lumière et ombre ne sont qu’un rapport de deux tons.

Tout dans la nature se modèle selon la sphère, le cône et le cylindre. Il faut s’apprendre à peindre sur ces figures simples, on pourra ensuite faire tout ce qu’on voudra.

Le dessin et la couleur ne sont point distincts, au fur et à mesure que l’on peint on dessine ; plus la couleur s’harmonise, plus le dessin se précise. Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude. Les contrastes et les rapports de tons, voilà le secret du dessin et du modelé.

L’effet constitue le tableau, il l’unifie et le concentre ; c’est sur l’existence d’une tache dominante qu’il faut l’établir.

Il faut être ouvrier dans son art. Savoir de bonne heure sa méthode de réalisation. Être peintre par les qualités mêmes de la peinture. Se servir de matériaux grossiers.

Il faut redevenir classique par la nature, c’est-à-dire par la sensation.

Tout se résume en ceci : avoir des sensations et lire la Nature. Travailler sans souci de personne, et devenir fort, tel est le but de l’artiste ; le reste ne vaut même pas le mot de Cambronne. »

 

Dans la confusion, l'essentiel.

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12 avril 2017 3 12 /04 /avril /2017 06:00

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À Sainte-Foy-la Grande, je rencontre la prestigieuse constellation intellectuelle.

 

Inspiration, rayonnement, respiration.

 

À la terrasse d'un café, j'ouvre le recueil épistolaire :

 

« Compagnons,

Vous demandez à un homme de bonne volonté, qui n’est ni votant ni candidat, de vous exposer quelles sont ses idées sur l’exercice du droit de suffrage.

Le délai que vous m’accordez est bien court, mais ayant, au sujet du vote électoral, des convictions bien nettes, ce que j’ai à vous dire peut se formuler en quelques mots.

Voter, c’est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c’est renoncer à sa propre souveraineté. Qu’il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d’une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu’ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir.

Voter, c’est être dupe ; c’est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d’une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l’échenillage des arbres à l’extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l’immensité de la tâche. L’histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement.

Voter c’est évoquer la trahison. Sans doute, les votants croient à l’honnêteté de ceux auxquels ils accordent leurs suffrages – et peut-être ont-il raison le premier jour, quand les candidats sont encore dans la ferveur du premier amour. Mais chaque jour a son lendemain. Dès que le milieu change, l’homme change avec lui. Aujourd’hui, le candidat s’incline devant vous, et peut-être trop bas ; demain, il se redressera et peut-être trop haut. Il mendiait les votes, il vous donnera des ordres. L’ouvrier, devenu contre-maître, peut-il rester ce qu’il était avant d’avoir obtenu la faveur du patron ? Le fougueux démocrate n’apprend-il pas à courber l’échine quand le banquier daigne l’inviter à son bureau, quand les valets des rois lui font l’honneur de l’entretenir dans les antichambres ? L’atmosphère de ces corps législatifs est malsain à respirer, vous envoyez vos mandataires dans un milieu de corruption ; ne vous étonnez pas s’ils en sortent corrompus.

N’abdiquez donc pas, ne remettez donc pas vos destinées à des hommes forcément incapables et à des traîtres futurs. Ne votez pas ! Au lieu de confier vos intérêts à d’autres, défendez-les vous-mêmes ; au lieu de prendre des avocats pour proposer un mode d’action futur, agissez ! Les occasions ne manquent pas aux hommes de bon vouloir. Rejeter sur les autres la responsabilité de sa conduite, c’est manquer de vaillance.

Je vous salue de tout cœur, compagnons. »

 

C'est très clair.

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29 mars 2017 3 29 /03 /mars /2017 06:00

 

Sur l'étal d'un brocanteur à Séville, je trouve une édition populaire, une de plus, de l'opéra donquichottesque.

 

Le texte dans le texte. Apprendre à le traduire. Du vertical à l'horizontal. L'écriture décide.

 

Je lis :

 

« Lecteur inoccupé, tu me croiras bien, sans exiger de serment, si je te dis que je voudrais que ce livre, comme fils de mon intelligence, fût le plus beau, le plus amusant et le plus parfait qui se pût imaginer ; mais, hélas ! je n’ai pu contrevenir aux lois de la nature, qui veut que chaque être engendre son semblable. Ainsi, que pouvait engendrer un esprit stérile et peu cultivé comme le mien, sinon l’histoire d’un fils sec, maigre, jauni, fantasque, plein de pensées étranges et que nul autre n’avait conçues, tel enfin qu’il pouvait s’engendrer dans une prison, où toute incommodité a son siège, où tout bruit sinistre fait sa demeure ? Le loisir et le repos, la paix du séjour, l’aménité des champs, la sérénité des cieux, le murmure des fontaines, le calme de l’esprit, toutes ces choses concourent à ce que les muses les plus stériles se montrent fécondes, et offrent au monde ravi des fruits merveilleux. Arrive-t-il qu’un père ait un fils laid et sans aucune grâce, l’amour qu’il porte à cet enfant lui met un bandeau sur les yeux pour qu’il ne voie pas ses défauts ; au contraire, il les prend pour des beautés, des gentillesses, et les conte pour telles à ses amis. Mais moi, qui ne suis, quoique j’en paraisse le père véritable, que le père putatif de Don Quichotte, je ne veux pas suivre le courant de l’usage, ni te supplier, les larmes aux yeux, comme d’autres font, très cher lecteur, de pardonner ou d’excuser les défauts que tu verras en cet enfant, que je te présente pour le mien. Puisque tu n’es ni son parent, ni son ami ; puisque tu as ton âme dans ton corps avec son libre arbitre, autant que le plus huppé ; puisque tu habites ta maison, dont tu es seigneur autant que le roi des tributs qu’on lui paie, et que tu sais bien le commun proverbe : Sous mon manteau je tue le roi, toutes choses qui t’exemptent à mon égard d’obligation et de respect ; tu peux dire de l’histoire tout ce qui te semblera bon, sans crainte qu’on te punisse pour le mal, sans espoir qu’on te récompense pour le bien qu’il te plaira d’en dire. »

 

Vérités et mensonges. Raison et pure folie.

 

Alentour, ici comme ailleurs, de vrais mauvaises fictions réalistes au royaume des hallucinés.

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15 mars 2017 3 15 /03 /mars /2017 07:00

Marseille-CP-anté21-.jpg

 

À l'aube du printemps, un cinéma de quartier à Marseille redonne ce film d'autrefois, Mes petites amoureuses.

 

Les dialogues des grands gamins, tous plus improbables les uns que les autres aujourd'hui. 

 

On se parlait encore. On est à présent en prière devant son smartphone.

 

J'entends une voix lointaine :

 

« Cette idole, yeux noirs et crin jaune, sans parents ni cour, plus noble que la fable, mexicaine et flamande ; son domaine, azur et verdure insolents, court sur des plages nommées, par des vagues sans vaisseaux, de noms férocement grecs, slaves, celtiques.

À la lisière de la forêt, – les fleurs de rêve tintent, éclatent, éclairent, – la fille à lèvre d’orange, les genoux croisés dans le clair déluge qui sourd des prés, nudité qu’ombrent, traversent et habillent les arcs-en-ciel, la flore, la mer.

Dames qui tournoient sur les terrasses voisines de la mer ; enfantes et géantes, superbes noires dans la mousse vert-de-gris, bijoux debout sur le sol gras des bosquets et des jardinets dégelés, – jeunes mères et grandes sœurs aux regards pleins de pèlerinages, sultanes, princesses de démarche et de costume tyranniques, petites étrangères et personnes doucement malheureuses.

Quel ennui, l’heure du « cher corps » et « cher cœur » ! »

 

L'ennui en tout feu, en tout lieu, et l'on y consent.

 

Soudain, sur la Canebière, un vrai visage. 

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1 mars 2017 3 01 /03 /mars /2017 07:00

Condorcet.jpg

 

Quai de Conti, je prends toujours autant de plaisir à admirer les façades et les statues. Elles sont vivantes, animées d'un puissant mouvement intérieur.

 

Sur un étal de bouquiniste le long de la Seine, je tombe sur ceci :

 

« Despotisme vient du mot δεσπότης , qui signifie maître. Il y a despotisme toutes les fois que les hommes ont des maîtres, c'est-à-dire sont soumis à la volonté arbitraire d'autres hommes.

Le despotisme d'un seul homme est un être de raison ; mais le despotisme du petit nombre sur le grand nombre est très commun ; et il a deux causes : la facilité que le petit nombre a de se réunir, et ses richesses, avec lesquelles il peut acheter d'autres forces.

Si on examine l'histoire des pays où l'on s'est imaginé avoir trouvé le despotisme d'un seul, on verra toujours une classe d'hommes ou plusieurs corps qui partagent avec lui sa puissance. En Turquie, les janissaires et la tribu des gens de loi ; à Rome, les gardes prétoriennes et les douze armées établies sur les frontières ; en France, les douze parlements, en Prusse, l'armée ; en Russie, les régiments des gardes et les grands. Il y a deux sortes de despotisme qu'on pourrait appeler de droit et de fait, si le mot de droit pouvait s'unir à celui de despotisme, mais que j'appellerai despotisme direct et despotisme indirect. Le despotisme direct a lieu dans tous les pays où les représentants des citoyens n'exercent pas le droit négatif le plus étendu, et n'ont pas des moyens suffisants pour faire réformer les lois qu'ils jugent contraires à la raison et à la justice. Le despotisme indirect existe lorsque, malgré le vœu de la loi, la représentation n'est ni égale ni réelle, ou lorsqu'on est assujetti à une autorité qui n'est pas établie par la loi. »

 

Voici qui arrive à point nommé.

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15 février 2017 3 15 /02 /février /2017 07:00

File:Boken "Emile" av Rousseau - Skoklosters slott - 86175.tif

 

Le symposium n'en finissait plus, et personne n'était d'accord sur les avantages et les inconvénients des méthodes pédagogiques présentées devant le parterre éclectique.

 

Heureusement, il y avait un jardin. Sur un banc, j'ai lu :

 

« L’attention générale est en ce moment très occupée de notre enseignement public : c’est un bon signe, La pire indifférence est celle d’un peuple qui ne s’inquiète pas de la manière dont on élève ses enfants. Quand il délaisse ce grand intérêt, c’est qu’évidemment rien ne le touche plus, qu’il n’a plus de souci de l’avenir, et qu’il s’abandonne lui-même. Ce mouvement auquel nous assistons, et dont il faut s’applaudir, est en grande partie l’ouvrage du ministre actuel de l’instruction publique. Il est certain que ses essais de réformes ont communiqué aux esprits une agitation salutaire, et qu’il a posé des questions que, malgré nos répugnances, il nous faudra bien résoudre. C’est un service très réel qu’il nous a rendu. Ceux même qui lui reprochent des témérités, des hésitations, des incertitudes, ne doivent pas oublier qu’à un moment où les plus forts politiques ne se confiaient que dans le silence il n’a pas eu peur de la parole, qu’il a provoqué la contradiction, et que les controverses animées que ses projets ont soulevées dans tous les partis n’ont pas été inutiles à ce réveil de l’esprit public dont nous sommes témoins. Laissons s’en plaindre tous ces effrayés que le moindre bruit épouvante, tous ces satisfaits qui ne comprennent pas qu’il y ait encore des mécontents depuis que leur fortune est faite ; pour nous qui croyons que l’habileté ne consiste pas seulement à éluder les difficultés ou à maintenir éternellement le provisoire, et que le respect timide du passé ne fait pas toujours la sécurité de l’avenir, nous devons savoir gré aux gens qui osent dire que l’inertie n’est pas la sagesse, et que le mouvement est la vie. »

 

Hausser le niveau.

 

Oui, sans rien négliger de la réalité des faits, Jean-Jacques, toi et tes thuriféraires...

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1 février 2017 3 01 /02 /février /2017 07:00

File:Haeckel Actiniae.jpg

 

Visitant un ami dans la ville d'Aix-en-Provence fouettée ce matin par un rêche mistral, celui-ci me montre sa dernière splendide trouvaille.

 

Dans son édition de 1904, un exemplaire fort rare de Kunstformen der Natur - Les Formes artistiques de la nature, élégant ouvrage savant composé par le biologiste Ernst Haeckel.

 

Feuilletant les planches, l'ami y a découvert ce texte tracé d'une fine graphie bleue :

 

« Comme dans l'éponge il y a dans l'orange une aspiration à reprendre contenance après avoir subi l'épreuve de l'expression. Mais où l'éponge réussit toujours, l'orange jamais: car ses cellules ont éclaté, ses tissus se sont déchirés. Tandis que l'écorce seule se rétablit mollement dans sa forme grâce à son élasticité, un liquide d'ambre s'est répandu, accompagné de rafraîchissement, de parfums suaves, certes, mais souvent aussi de la conscience amère d'une expulsion prématurée de pépins.

Faut-il prendre parti entre ces deux manières de mal supporter l'oppression ? L'éponge n'est que muscle et se remplit de vent, d'eau propre ou d'eau sale selon: cette gymnastique est ignoble. L'orange a meilleurs goût, mais elle est trop passive, – et ce sacrifice odorant. C'est faire à l'opresseur trop bon compte vraiment.

Mais ce n'est pas assez avoir dit de l'orange que d'avoir rappelé sa façon particulière de parfumer l'air et de réjouir son bourreau. Il faut mettre l'accent sur la coloration glorieuse du liquide qui en résulte et qui, mieux que le jus de citron, oblige le larynx à s'ouvrir largement pour la prononciation du mot comme pour l'ingestion du liquide, sans aucune moue appréhensive de l'avant-bouche dont il ne fait pas hérisser les papilles.

Et l'on demeure au reste sans paroles pour avouer l'admiration que suscite l'enveloppe du tendre, fragile et rose ballon ovale dans cet épais tampon-buvard humide dont l'épiderme extrêmement mince mais très pigmenté, acerbement sapide, est juste assez rugueux pour accrocher dignement la lumière sur la parfaite forme du fruit.

Mais à la fin d'une trop courte étude, menée aussi rondement que possible, il faut en venir au pépin. Ce grain, de la forme d'un minuscule citron, offre à l'extérieur la couleur du bois blanc de citronnier, à l'intérieur un vert de pois ou de germe tendre. C'est en lui que se retrouvent, après l'explosion sensationnelle de la lanterne vénitienne de saveurs, couleurs, et parfums que constitue le ballon fruité lui-même, la dureté relative et la verdeur (non d'ailleurs entièrement insipide) du bois, de la branche, de la feuille: somme toute petite quoique avec certitude la raison d'être du fruit. »

 

Je pose la question : hasard objectif ?

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18 janvier 2017 3 18 /01 /janvier /2017 07:00

File:Robert Louis Stevenson, his family and Samoans, and the band of HMS Tauranga at Vailima, ca. 1890.jpg

 

Neige et pluie mêlées.

 

Musée de la Marine. Toutes les voiles de mon enfance.

 

Des orages, des vents fous, de l'aventure.

 

De longues plages méditatives aussi.

 

Repense à Robert Louis. Le conteur loquace sous la frondaison au lointain Vailima :

 

« Nous laissâmes porter le long de la côte. Sur tribord retentissaient les explosions du ressac ; des oiseaux volaient en péchant sous la proue ; nul autre bruit ou signe de vie, humaine ou animale, sur tout ce côté de l’île. Aidé par son élan et par la brise mourante, le Casco rasa des falaises, découvrit une crique où se montrait une plage avec quelques arbres verts, et la dépassa, piquant dans la houle. Les arbres, de notre distance, auraient pu être des noisetiers ; la plage, une plage d’Europe, dominée par des montagnes modelées en petit d’après les Alpes et revêtues de bois d’une taille guère plus élevée que notre bruyère d’Écosse. De nouveau, la falaise s’entrebâilla, mais cette fois avec une entrée plus profonde, et le Casco, serrant le vent, se glissa dans la baie d’Anaho. Le cocotier, cette girafe végétale, si gracieusement dégingandé, si exotique pour un œil européen, se pressait en foule sur la plage et grimpait en festons sur les pentes abruptes des montagnes. Des hauteurs âpres et nues enserraient des deux côtés la baie, que fermait vers l’intérieur un entassement de collines éboulées. Dans chaque crevasse de cette barrière, la forêt trouvait un asile, juchée et nichée comme des oiseaux dans une ruine, et, tout au haut, sa verdure émoussait les lames de rasoir des crêtes. »

 

Grâce à une embarcation de fortune, j'y suis pour quelques jours.

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4 janvier 2017 3 04 /01 /janvier /2017 07:00

Calle dello Squero (Venise) (5020244430).jpg 

 

Sur le canal doré en compagnie de trois sternes.

 

L'an neuf. Parfait. Je relis :

 

« Je déteste autant de suivre que de conduire.
Obéir ? Non ! Et gouverner jamais !
Celui qui n’est pas terrible pour lui, n’inspire la terreur à personne :
Et celui seul qui inspire la terreur peut conduire les autres.

 

Je déteste déjà de me conduire moi-même !
J’aime, comme les animaux des forêts et des mers,
À me perdre pour un bon moment,
À m’accroupir ; rêveur, dans des déserts charmants,
À me rappeler enfin, moi-même, du lointain,
À me séduire moi-même – vers moi-même. »

 

Ah !, le voici qui file d'un pas ardent vers la pointe sous l'azur.

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21 décembre 2016 3 21 /12 /décembre /2016 07:00

File:Hauteville House door Victor Hugo in Guernsey.jpg

 

 

Revisitant Hauteville-House par une mer de houle, je tombe sur cette prose plutôt d'actualité.

 

On peut bien se frotter les yeux :

 

« Ceux qu’on appelle les insurgés de Cuba me demandent une déclaration, la voici :

Dans ce conflit entre l’Espagne et Cuba, l’insurgée c’est l’Espagne.

De même que dans la lutte de décembre 1851, l’insurgé c’était Bonaparte.

Je ne regarde pas où est la force, je regarde où est la justice.

Mais, dit-on, la mère patrie ! est-ce que la mère patrie n’a pas un droit ?

Entendons-nous.

Elle a le droit d’être mère, elle n’a pas le droit d’être bourreau.

Mais, en civilisation, est-ce qu’il n’y a pas les peuples aînés et les peuples puînés ? Est-ce que les majeurs n’ont pas la tutelle des mineurs ?

Entendons-nous encore.

En civilisation, l’aînesse n’est pas un droit, c’est un devoir. Ce devoir, à la vérité, donne des droits ; entre autres le droit à la colonisation. Les nations sauvages ont droit à la civilisation, comme les enfants ont droit à l’éducation, et les nations civilisées la leur doivent. Payer sa dette est un devoir ; c’est aussi un droit. De là, dans les temps antiques, le droit de l’Inde sur l’Égypte, de l’Égypte sur la Grèce, de la Grèce sur l’Italie, de l’Italie sur la Gaule. De là, à l’époque actuelle, le droit de l’Angleterre sur l’Asie, et de la France sur l’Afrique ; à la condition pourtant de ne pas faire civiliser les loups par les tigres ; à la condition que l’Angleterre n’ait pas Clyde et que la France n’ait pas Pélissier.

Découvrir une île ne donne pas le droit de la martyriser ; c’est l’histoire de Cuba ; il ne faut pas partir de Christophe Colomb pour aboutir à Chacon.

Que la civilisation implique la colonisation, que la colonisation implique la tutelle, soit ; mais la colonisation n’est pas l’exploitation ; mais la tutelle n’est pas l’esclavage.

La tutelle cesse de plein droit à la majorité du mineur, que le mineur soit un enfant ou qu’il soit un peuple. Toute tutelle prolongée au delà de la minorité est une usurpation ; l’usurpation qui se fait accepter par habitude ou tolérance est un abus ; l’usurpation qui s’impose par la force est un crime.

Ce crime, partout où je le vois, je le dénonce.

Cuba est majeure.

Cuba n’appartient qu’à Cuba.

Cuba, à cette heure, subit un affreux et inexprimable supplice. Elle est traquée et battue dans ses forêts, dans ses vallées, dans ses montagnes. Elle a toutes les angoisses de l’esclave évadé.

Cuba lutte, effarée, superbe et sanglante, contre toutes les férocités de l’oppression. Vaincra-t-elle ? oui. En attendant, elle saigne et souffre. Et, comme si l’ironie devait toujours être mêlée aux tortures, il semble qu’on entrevoit on ne sait quelle raillerie dans ce sort féroce qui, dans la série de ses gouverneurs différents, lui donne toujours le même bourreau, sans presque prendre la peine de changer le nom, et qui, après Chacon, lui envoie Concha, comme un saltimbanque qui retourne son habit.

Le sang coule de Porto-Principe à Santiago ; le sang coule aux montagnes de Cuivre, aux monts Carcacunas, aux monts Guajavos ; le sang rougit tous les fleuves, et Canto, et Ay la Chica ; Cuba appelle au secours.

Ce supplice de Cuba, c’est à l’Espagne que je le dénonce, car l’Espagne est généreuse. Ce n’est pas le peuple espagnol qui est coupable, c’est le gouvernement. Le peuple d’Espagne est magnanime et bon. Otez de son histoire le prêtre et le roi, le peuple d’Espagne n’a fait que du bien. Il a colonisé, mais comme le Nil déborde, en fécondant.

Le jour où il sera le maître, il reprendra Gibraltar et rendra Cuba.

Quand il s’agit d’esclaves, on s’augmente de ce qu’on perd. Cuba affranchie accroît l’Espagne, car croître en gloire c’est croître. Le peuple espagnol aura cette ambition d’être libre chez lui et grand hors de chez lui. »

 

Du panache et une vision, c'est sûr.

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