16 août 2017 3 16 /08 /août /2017 06:00

Friedrich Preller der Ältere - Odysseus and Nausicaa, 1864.jpg

 

Nouveau périple circumasiatique.

 

J'ai écumé la jungle, les débris récitatifs et les lagons.

 

Me vois de face, de dos.

 

Ouvre le livre aux rivages :

 

« O Muse, conte-moi l'aventure de l'Inventif :

celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra,

voyant beaucoup de villes, découvrant beaucoup d'usages,

souffrant beaucoup d'angoisses dans son âme sur la mer

pour défendre sa vie et le retour de ses marins

sans en pouvoir pourtant sauver un seul, quoi qu'il en eût :

par leur propre fureur ils furent perdus en effet,

ces enfants qui touchèrent aux troupeaux du dieu d'En Haut,

le Soleil qui leur prit le bonheur du retour...

À nous aussi, Fille de Zeus, conte un peu ces exploits ! »

 

Chez moi aujourd'hui dans la page blanche.

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2 août 2017 3 02 /08 /août /2017 06:00

 

Vers les zones australes :

 

« Le pays de Wamasai est situé dans la partie orientale de l’Afrique centrale, entre la côte de Zanguebar et la région des grands lacs, où le Victoria-Nyanza et le Tanganiyka forment autant de mers intérieures. Si on le connaît en partie, c’est qu’il a été visité par l’anglais Johnston, le comte Tékéli et le docteur allemand Meyer. Cette contrée montagneuse se trouve sous la souveraineté du sultan Bâli-Bâli, dont le peuple est composé de trente à quarante mille nègres.

À trois degrés au-dessous de l’Équateur, se dresse la chaîne du Kilimandjaro, qui projette ses plus hautes cimes – entre autres celle du Kibo ­ à une altitude de 5704 mètres. Cet important massif domine, vers le sud, le nord et l’ouest, les vastes et fertiles plaines du Wamasai, en se reliant avec le lac Victoria-Nyanza, à travers les régions du Mozambique.

À quelques lieues au-dessous des premières rampes du Kilimandjaro, s’élève la bourgade de Kisongo, résidence habituelle du sultan. Cette capitale n’est, à vrai dire, qu’un grand village. Elle est occupée par une population très douée, très intelligente, travaillant autant par elle-même que par ses esclaves, sous le joug de fer que lui impose Bâli-Bâli.

Ce sultan passe à juste titre pour l’un des plus remarquables souverains de ces peuplades de l’Afrique centrale, qui s’efforcent d’échapper à l’influence, ou, pour être plus juste, à la domination anglaise.

C’est à Kisongo que le président Barbicane et le capitaine Nicholl, uniquement accompagnés de dix contremaîtres dévoués à leur entreprise, arrivèrent dès la première semaine du mois de janvier de la présente année. »

 

Où tout ceci nous mènera-t-il ?

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19 juillet 2017 3 19 /07 /juillet /2017 06:00

File:Francis Carco 1930.jpg

 

Un bal au val de Marne.

 

Trilles et treilles.

 

L'air m'enveloppe :

 

« De grosses tulipes de lumière jaune ruissellent, écrasées dans les glaces. J’aime ce bar de métal clair, d’une ligne sobre et colorée. Des citrons, qu’on épluche, répandent une attirante odeur d’éther. D’autres aromes plus lourds ajoutent à cette odeur et la composent davantage. »

 

Et le mouvement m'emporte :

 

« Le beau couple tourne, il tourne lentement, selon la cadence, ou bien file tout droit — l’homme à reculons – d’un angle à l’autre de la salle. Là, il vire sur lui-même et reprend sa marche souple jusqu’à l’angle prochain qu’il évite par une volte-face savante. Au milieu des danseurs, il garde un souci de la mesure vraiment admirable. Quel mépris pour le trottin écervelé qui tourbillonne et gâche tout, pour le calicot valseur.

L’homme, un couvreur aux pantalons à la hussarde, au chapeau morès des nervis, tire à lui la fille : il l’étend en travers, sur sa poitrine : étreinte amoureuse et plastique. Emmanchés de la sorte les deux amants accompliront leur joie rythmée par l’orchestre. Et, tout autour, dans ce bal des Folies-Gauloises, les couples s’entrechoquent : ils s’enfoncent et se désunissent.

Bob et Marie-la-thune, très beaux, très sveltes et sobres, dansent sous la lumière électrique de la salle irrégulière. »

 

Manège !

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5 juillet 2017 3 05 /07 /juillet /2017 06:00

 

Enquête au musée archéologique de Delphes.

 

J'ai la réponse à la question.

 

Plus tard, à l'ombre de trois oliviers :

 

« O vous, augustes reines du Céphise et d’une cité fameuse par ses coursiers !

Grâces !, illustres protectrices de la fertile Orchomène et de l’antique race de Mynias, écoutez-moi, je vous adresse mes vœux !

Tous les biens, tous les plaisirs dont jouissent les mortels sont des bienfaits de votre bonté ; et si quelque homme a en partage la beauté, la sagesse ou la gloire, c’est encore à vous qu’il le doit. Jamais, sans les Grâces décentes, les festins et les chœurs ne plairaient aux dieux. Dispensatrices augustes de tous les plaisirs du ciel, assises sur des trônes auprès d’Apollon à l’arc d’or, vous offrez sans cesse d’éternels hommages à votre père, l’immortel roi de l’Olympe.

Charmante Aglaé, Euphrosyne amie des chants des poëtes, filles du plus puissant des dieux, prêtez l’oreille à mes accens ; et vous, Thalie, pour qui la musique a tant de charmes, jetez un regard favorable sur cet hymne qui vole d’une aile légère dans ce jour heureux et prospère.

Plein d’une ardeur poétique, jeune Asopichus, je suis venu chanter sur le mode lydien la victoire olympique et la gloire dont tu illustres aujourd’hui la ville des Myniens.

Volez, Écho, volez vers les sombres demeures de Proserpine ; portez à Cléodame l’agréable nouvelle de la victoire de son fils ; annoncez-lui qu’au sein de la glorieuse Pise, le laurier triomphal a couronné son jeune front. »

 

Du souffle qui fend le temps.

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21 juin 2017 3 21 /06 /juin /2017 06:00

 

Tout calme dans les jardins de Merton College.

 

Sous la frondaison parfumée :

 

« Je sentis avant de penser ; c’est le sort commun de l’humanité. Je l’éprouvai plus qu’un autre. J’ignore ce que je fis jusqu’à cinq ou six ans. Je ne sais comment j’appris à lire ; je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur effet sur moi : c’est le temps d’où je date sans interruption la conscience de moi-même. Ma mère avait laissé des romans ; nous nous mîmes à les lire après souper, mon père et moi. Il n’était question d’abord que de m’exercer à la lecture par des livres amusants ; mais bientôt l’intérêt devint si vif que nous lisions tour à tour sans relâche, et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu’à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : Allons nous coucher ; je suis plus enfant que toi.

En peu de temps j’acquis, par cette dangereuse méthode, non seulement une extrême facilité à lire et à m’entendre, mais une intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n’avais aucune idée des choses, que tous les sentiments m’étaient déjà connus. Je n’avais rien conçu, j’avais tout senti. Ces émotions confuses, que j’éprouvai coup sur coup, n’altéraient point la raison que je n’avais pas encore ; mais elles m’en formèrent une d’une autre trempe, et me donnèrent de la vie humaine des notions bizarres et romanesques, dont l’expérience et la réflexion n’ont jamais bien pu me guérir. »

 

Une confession au soleil.

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7 juin 2017 3 07 /06 /juin /2017 06:00

Beagle Chronometer V front.jpg

 

À la gare de Paddington, wagon tranquille qui va me porter chez des amis à travers la campagne fleurie.

 

J'ai encore le temps de lire, un incroyable petit luxe.

 

Voyage dans le voyage :

 

« Dans la matinée, nous doublons l’extrémité septentrionale de l’île Maurice ou île de France. De ce point, l’aspect de l’île ne dément pas l’idée qu’on s’en est faite quand on a lu les nombreuses descriptions de son magnifique paysage. Au premier plan, la belle plaine des Pamplemousses, couverte çà et là de maisons et colorée en vert brillant par d’immenses champs de cannes à sucre. L’éclat de cette verdure est d’autant plus remarquable, que le vert ordinairement n’est beau qu’à une très-courte distance. Vers le centre de l’île, un groupe de montagnes boisées borne cette plaine si bien cultivée. Le sommet de ces montagnes, comme il arrive si souvent dans les anciennes roches volcaniques, est déchiqueté en pointes aiguës. Des masses de nuages blancs recouvrent ces aiguilles, dans le but, dirait-on, d’offrir un contraste agréable au voyageur. L’île entière, avec ses montagnes centrales et la plaine qui s’étend jusqu’au bord de la mer, a une élégance parfaite ; le paysage est harmonieux au plus haut degré, si je puis employer cette expression.

Je passe la plus grande partie du lendemain à me promener dans la ville et à rendre visite à différentes personnes. La ville est très-grande ; elle contient, dit-on, 20 000 habitants ; les rues sont propres et régulières. Bien que l’île appartienne depuis tant d’années à l’Angleterre, le caractère français y règne toujours. Les résidents anglais emploient le français pour parler à leurs domestiques. Toutes les boutiques sont françaises ; on pourrait même dire, je crois, que Calais et Boulogne sont devenus beaucoup plus anglais que l’île Maurice. Il y a ici un joli petit théâtre où on joue fort bien l’opéra. Ce n’est pas sans quelque surprise que nous voyons de grandes boutiques de libraires aux rayons bien garnis. La musique et la lecture nous indiquent que nous nous rapprochons du vieux monde, car l’Australie et l’Amérique sont des mondes nouveaux dans toute la force du terme. »

 

Parfait. Sans heurt. Mais bien senti.

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24 mai 2017 3 24 /05 /mai /2017 06:00

Château de Combourg.JPG

 

Les routes serpentent dans le bocage. Avant de rejoindre Saint-Malo et le festival où je dirai trois mots, une halte au fief romantique de René.

 

À l'ombre d'un pin, j'ouvre le tome premier :

 

« On s'étonne du succès de la médiocrité ; on a tort. La médiocrité n'est pas forte par ce qu'elle est en elle-même, mais par les médiocrités qu'elle représente ; et dans ce sens sa puissance est formidable. Plus l'homme en pouvoir est petit, plus il convient à toutes les petitesses. Chacun en se comparant à lui se dit : " Pourquoi n'arriverais-je pas à mon tour ? " Il n'excite aucune jalousie : les courtisans le préfèrent, parce qu'ils peuvent le mépriser ; les rois le gardent comme une manifestation de leur toute-puissance. Non seulement la médiocrité a tous ces avantages pour rester en place, mais elle a encore un bien plus grand mérite : elle exclut du pouvoir la capacité. Le député des sots et des imbéciles au ministère caresse deux passions du cœur humain, l'ambition et l'envie. La médiocrité est assez souvent secondée par des circonstances qui donnent à ses desseins un air de profondeur. Ces hommes impuissants qui, pour la foule, paraissent diriger la fortune, sont tout simplement conduits par elle, comme ils lui donnent la main, on croit qu'ils la mènent. »

 

Quoi d'autre ?

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10 mai 2017 3 10 /05 /mai /2017 06:00

2011-08-01 10-31-42 Switzerland Segl-Maria.jpg

 

De Suisse, je vois le résultat.

 

En contrepoint, les alpages, un jardin de mai.

 

Au bord du lac, le livre s'ouvre toujours à la bonne page :

 

« Le caractère démagogique et le dessein d’agir sur les masses est actuellement commun à tous les partis politiques ; tous sont dans la nécessité, en vue dudit dessein, de transformer leurs principes en grandes niaiseries à la fresque et de les peindre ainsi sur les murailles. C’est chose où il n’y a plus rien à changer, et même il est superflu de lever seulement un doigt là contre ; car en cette matière s’applique le mot de Voltaire : Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. Depuis que cela s’est fait, il faut s’adapter aux conditions nouvelles, comme on s’y adapte lorsqu’un tremblement de terre a bouleversé les délimitations et les bornes anciennes de la figure du sol, et modifié la valeur de la propriété. En outre : s’il s’agit désormais dans toute politique de rendre la vie supportable au plus grand nombre possible, c’est affaire aussi toujours à ce plus grand nombre de déterminer ce qu’il entend par une vie supportable ; s’il se croit l’intelligence suffisante pour trouver les vrais moyens de conduire à ce but, à quoi servirait-il d’en douter ? Ils veulent dorénavant être les artisans de leur bonheur et de leur malheur ; et si ce sentiment de maîtrise de soi, l’orgueil des cinq ou six idées que leur tète renferme et met au jour, leur rend en effet la vie si agréable qu’ils supportent volontiers les conséquences fatales de leur étroitesse d’esprit : il y a peu d’objections à faire, pourvu que cette étroitesse n’aille pas jusqu’à demander que tout soit de la politique en ce sens, que chacun doive vivre et agir suivant cette mesure. Premièrement, il faut plus que jamais qu’il soit permis à quelques-uns de se retirer de la politique et de marcher un peu de côté : c’est où les pousse, eux aussi, le plaisir d’être maîtres de soi, et il peut y avoir aussi une petite fierté à se taire quand trop ou seulement beaucoup parlent. Puis on doit pardonner à ces quelques-uns, s’ils ne prennent pas si au sérieux le bonheur du grand nombre, que l’on entende par là des peuples ou des classes dans un peuple, et se paient çà et là une grimace ironique ; car leur sérieux est ailleurs, leur bonheur est une autre conception, leur but n’est pas de ceux qui se laissent saisir par toute main grossière, pourvu qu’elle ait cinq doigts. Enfin il vient – et c’est ce qui leur est accordé le plus difficilement, mais qui tout de même doit être accordé de temps à autre – un moment où ils sortent de leur solitude taciturne et essaient encore une fois la force de leurs poumons : c’est qu’alors ils s’appellent comme des égarés dans une forêt, pour se faire reconnaître et s’encourager réciproquement ; dans ces cris d’appel, il est vrai qu’on entend bien des choses qui sonnent mal aux oreilles auxquelles ils ne sont pas destinés. Enfin, bientôt après le calme se refera dans la forêt, un calme tel qu’on percevra de nouveau clairement le bruissement, le bourdonnement et le volètement des innombrables insectes qui vivent en elle, sur elle et sous elle. »

 

La clairière – au bout du chemin ?

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26 avril 2017 3 26 /04 /avril /2017 06:00

 

Au bourg de Vauvenargues, les premiers pétales blancs percent au revers de la montagne.

 

Devant tant de beauté, le pinceau de Pablo hésite.

 

Je tourne les pages :

 

« Lisons la nature; réalisons nos sensations dans une esthétique personnelle et traditionnelle à la fois. Le plus fort sera celui qui aura vu le plus à fond et qui réalisera pleinement, comme les grands Vénitiens.

Peindre d'après nature, ce n'est pas copier l'objectif, c'est réaliser ses sensations.

Dans le peintre il y a deux choses: l'œil et le cerveau, tous deux doivent s’entr’aider : il faut travailler à leur développement mutuel ; à l’œil par la vision sur nature, au cerveau par la logique des sensations organisées, qui donne les moyens d’expression.

Lire la nature, c’est la voir sous le voile de l’interprétation par taches colorées se succédant selon une loi d’harmonie. Ces grandes teintes s’analysent ainsi par les modulations. Peindre c’est enregistrer ses sensations colorées.

Il n’y a pas de ligne, il n’y a pas de modelé, il n’y a que des contrastes. Ces contrastes, ce ne sont pas le noir et le blanc qui les donnent, c’est la sensation colorée. Du rapport exact des tons résulte le modelé. Quand ils sont harmonieusement juxtaposés et qu’ils y sont tous, le tableau se modèle tout seul.

On ne devrait pas dire modeler, on devrait dire moduler.

L’ombre est une couleur comme la lumière, mais elle est moins brillante ; lumière et ombre ne sont qu’un rapport de deux tons.

Tout dans la nature se modèle selon la sphère, le cône et le cylindre. Il faut s’apprendre à peindre sur ces figures simples, on pourra ensuite faire tout ce qu’on voudra.

Le dessin et la couleur ne sont point distincts, au fur et à mesure que l’on peint on dessine ; plus la couleur s’harmonise, plus le dessin se précise. Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude. Les contrastes et les rapports de tons, voilà le secret du dessin et du modelé.

L’effet constitue le tableau, il l’unifie et le concentre ; c’est sur l’existence d’une tache dominante qu’il faut l’établir.

Il faut être ouvrier dans son art. Savoir de bonne heure sa méthode de réalisation. Être peintre par les qualités mêmes de la peinture. Se servir de matériaux grossiers.

Il faut redevenir classique par la nature, c’est-à-dire par la sensation.

Tout se résume en ceci : avoir des sensations et lire la Nature. Travailler sans souci de personne, et devenir fort, tel est le but de l’artiste ; le reste ne vaut même pas le mot de Cambronne. »

 

Dans la confusion, l'essentiel.

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12 avril 2017 3 12 /04 /avril /2017 06:00

Reclus-elisee.jpg

 

À Sainte-Foy-la Grande, je rencontre la prestigieuse constellation intellectuelle.

 

Inspiration, rayonnement, respiration.

 

À la terrasse d'un café, j'ouvre le recueil épistolaire :

 

« Compagnons,

Vous demandez à un homme de bonne volonté, qui n’est ni votant ni candidat, de vous exposer quelles sont ses idées sur l’exercice du droit de suffrage.

Le délai que vous m’accordez est bien court, mais ayant, au sujet du vote électoral, des convictions bien nettes, ce que j’ai à vous dire peut se formuler en quelques mots.

Voter, c’est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c’est renoncer à sa propre souveraineté. Qu’il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d’une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu’ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir.

Voter, c’est être dupe ; c’est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d’une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l’échenillage des arbres à l’extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l’immensité de la tâche. L’histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement.

Voter c’est évoquer la trahison. Sans doute, les votants croient à l’honnêteté de ceux auxquels ils accordent leurs suffrages – et peut-être ont-il raison le premier jour, quand les candidats sont encore dans la ferveur du premier amour. Mais chaque jour a son lendemain. Dès que le milieu change, l’homme change avec lui. Aujourd’hui, le candidat s’incline devant vous, et peut-être trop bas ; demain, il se redressera et peut-être trop haut. Il mendiait les votes, il vous donnera des ordres. L’ouvrier, devenu contre-maître, peut-il rester ce qu’il était avant d’avoir obtenu la faveur du patron ? Le fougueux démocrate n’apprend-il pas à courber l’échine quand le banquier daigne l’inviter à son bureau, quand les valets des rois lui font l’honneur de l’entretenir dans les antichambres ? L’atmosphère de ces corps législatifs est malsain à respirer, vous envoyez vos mandataires dans un milieu de corruption ; ne vous étonnez pas s’ils en sortent corrompus.

N’abdiquez donc pas, ne remettez donc pas vos destinées à des hommes forcément incapables et à des traîtres futurs. Ne votez pas ! Au lieu de confier vos intérêts à d’autres, défendez-les vous-mêmes ; au lieu de prendre des avocats pour proposer un mode d’action futur, agissez ! Les occasions ne manquent pas aux hommes de bon vouloir. Rejeter sur les autres la responsabilité de sa conduite, c’est manquer de vaillance.

Je vous salue de tout cœur, compagnons. »

 

C'est très clair.

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