24 juin 2015 3 24 /06 /juin /2015 06:00

 

 

Force de la nature...

 

 

J'écoute La Tempête de Beethoven à l'abrupt de l'été. Largo-allegro, adagio, allegretto. Daniel Barenboïm au clavier.


Shakespeare se joint à moi. Le temps est aboli. Cette existence incandescente.

 

J'ouvre une autre partition :

 

« De sa nature, elle est généralement régulière, soumise à de grands mouvements uniformes, périodiques. Les tempêtes sont des violences passagères que lui font les vents, les forces électriques ou certaines crises violentes d’évaporation. Ce sont des accidents qui se passent à la surface, et qui ne révèlent nullement la vraie, la mystérieuse personnalité de la mer.

Juger d’un tempérament humain sur quelques accès de fièvre, ce serait chose insensée. Combien plus de juger la mer sur ces mouvements momentanés,  extérieurs, qui paraissent n’affecter que des couches de quelques centaines de pieds ?

Partout où la mer est profonde, sa vie continue équilibrée, parfaitement balancée, calme et féconde, toute à ses enfantements. Elle ne s’aperçoit pas de ces petits accidents qui ne se passent qu’en haut. Les grandes légions de ses enfants qui vivent (quoi qu’on ait dit) au fond de sa paisible nuit et ne remontent tout au plus qu’une fois par an vers la lumière et les tempêtes doivent aimer leur grande nourrice comme l’harmonie elle-même.

Quoi qu’il en soit, ces accidents intéressent trop la vie de l’homme pour qu’il ne mette pas tous ses soins à les observer. Cela ne lui est pas facile. Il y garde peu son sang-froid. Les descriptions les plus sérieuses donnent des traits vagues et généraux, fort peu ce qui fait pour chaque tempête son originalité, ce qui l’individualise comme résultante imprévue de mille circonstances obscures, impossible à démêler. L’observateur en sûreté qui regarde du rivage voit mieux sans doute, n’étant pas occupé de son péril. Mais peut-il juger de l’ensemble autant que celui qui est au centre du tourbillon et qui jouit de tous côtés du terrible panorama ? »

 

In & out.

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17 juin 2015 3 17 /06 /juin /2015 06:00

File:Machine-herodote.jpg

 

 

Vertige arithmétique...

 

 

Rapports internationaux, en veux-tu en voilà.

 

Sur tout. Y compris le plus petit dénominateur commun.

 

Le chiffre se mue en nombre.

 

Département du chiffre : quantités et ordre de grandeur.

 

Assez sidérant.

 

On sait (sait-on vraiment ?) et rien ne bouge...

 

C'est un signe.

 

Le surnombre devient, dès lors, insignifiant.

 

J'ouvre Hérodote, histoire, au hasard, de sourire :

 

« On dit que les choses se passèrent de la sorte. Voici maintenant quels sont les peuples qui composaient l’année navale. Les Athéniens fournirent cent vingt-sept vaisseaux, montés en partie par eux, et en partie par les Platéens, dont le courage et le zèle suppléaient à leur peu d’expérience sur mer. Les Corinthiens en donnèrent quarante, et les Mégariens vingt. Les Chalcidiens en armèrent vingt, que les Athéniens leur avaient prêtés. Les Eginètes en donnèrent dix-huit, les Sicyoniens douze, les Lacédémoniens dix, les Epidauriens huit, les Erétriens sept, les Trézéniens cinq, les Styréens deux, et les habitants de l’île de Céos deux, avec deux vaisseaux à cinquante rames, et les Locriens-Opuntiens envoyèrent en outre au secours des alliés sept vaisseaux à cinquante rames.

Tels étaient les peuples qui se rendirent à l’Artémisium, et le nombre des vaisseaux que chacun d’eux fournit. Ils montaient en tout à deux cent soixante-onze, sans compter les vaisseaux à cinquante rames. Les Spartiates nommèrent Eurybiades, fils d’Euryclides, commandant en chef de toute la flotte. Car les alliés avaient déclaré qu’ils n’obéiraient pas aux Athéniens, et que, s’ils n’avaient point à leur tête un Lacédémonien, ils se sépareraient de l’armée qui allait s’assembler.

Dès le commencement, et même avant que d’envoyer demander des secours en Sicile, il fut question de confier le commandement de la flotte aux Athéniens. Mais les alliés s’y étant opposés, les Athéniens, qui avaient fort à cœur le salut de la Grèce, dont ils prévoyaient la ruine totale s’ils disputaient le commandement, aimèrent mieux céder. Ils pensaient sagement. En effet, autant la paix l’emporte par ses avantages sur la guerre, autant une guerre civile est plus pernicieuse qu’une guerre étrangère, où toutes les parties de l’État concourent d’un commun accord. Persuadés de la vérité de cette maxime, les Athéniens ne s’opposèrent point aux alliés, et cédèrent, pendant le temps seulement qu’ils eurent besoin de leur secours, comme ils le firent bien voir. Car le roi repoussé, et lorsqu’on combattait déjà pour s’emparer de son pays, les Athéniens, prétextant l’arrogance de Pausanias, enlevèrent le commandement aux Lacédémoniens. Mais cela ne se passa que longtemps après. »

 

Ouh là là !

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10 juin 2015 3 10 /06 /juin /2015 06:00

File:India - Sights & Culture - 010 - Banyan Tree (376422514).jpg

 

 

Un coin de paradis...

 

 

Travaux de jardinage. Tant à faire avant les grosses chaleurs et le voyage au lointain. D'enseignes bien connues, les catalogues qui pleuvent dans la boîte aux lettres. Râteau ou pas râteau. Engrais fertilisant, naturel ou bio ? Élaguer ou s'activer l'automne venu ? Roses ou... roses ?

 

Mon jardin de curé est tout sauf un hortus conclusus : c'est un jardin ouvert sur le monde. On le sait, j'ai beaucoup écrit sur les jardins de mon enfance. Doublons de mes propres souvenirs. En transparence, la nature de ma pensée.

 

Je laisse faire. Dans la bibliothèque dont la fenêtre donne sur le figuier, la saveur littérale qui va m'éclairer jusqu'à la pointe du jour :

 

 « D’un gradin d’or, — parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, — je vois la digitale s’ouvrir sur un tapis de filigranes d’argent, d’yeux et de chevelures.

Des pièces d’or jaune semées sur l’agate, des piliers d’acajou supportant un dôme d’émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d’eau.

Tels qu’un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses. »

 

Un parement de boutons d'or sur la pierre moussue.

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3 juin 2015 3 03 /06 /juin /2015 06:00

 

 

Encore un petit effort...

 

 

– Quelle ligne ! Mais comment fais-tu ?

– Trois fois rien, je marche, je nage un peu si l'onde est propice, j'utilise ce vieux manche à balai pour m'étirer le dos...

– Quand même !

– Ce sont des viatiques bien simples dont chacun peut s'emparer...

 

L'ami s'époumone depuis des lustres à ventiler sa brioche blasonnante. Il écoute. Il n'écoute pas. Ou, à dire vrai, il ne s'écoute pas. Son corps, passablement éreinté, le rappelle sans relâche à l'ordre. Je pourrais lui redire de corriger son alimentation (trop de gras, en tout cas, pas le bon), de déguster les joyeux légumes du marché, les rutilants fruits du verger, rien ne lui est acceptable. Au fond, il a, sans doute, raison : chacun voit midi à sa porte en matière de régime diététique. Les recommandations en général (il suffit de feuilleter la presse féminine...), les miennes en particulier (bienveillantes comme toujours...), sont donc souvent contre productives. 

 

Un fait : certaines connaissances ne peuvent plus me piffrer à leur table, car, la dalle en pente, il m'arrive de bâfrer comme quatre. Et d'écluser outrément. Je plaisante. Quoique... Ces jours-là, j'ai la sensation de sortir d'une quarantaine et me livre, cru ou cuit, à toutes sortes d'expériences. La vie de mon organisme m'importe. Chameau le matin, Dionysos le soir. 

 

Une intelligence puissante dans un belle enveloppe. On a pu voir jusqu'où la vertu (le vice ?) est allée et c'est, exemple (qui, selon moi, n'en est pas un) entre cent, l'art du seppuku porté par Mishima à son paroxysme.

 

Nu ou plutôt vêtu d'un unique longhi birman en été, les épaules couvertes d'un kesa rouge safran l'hiver, devant le bassin aux espiègles poissons, je savoure noix, noisettes, champignons et pommes qu'accompagne un flacon de graves. La terre, l'eau et le ciel. Mon ton de base. Après, il sera bien temps de piquer un cent mètres !

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27 mai 2015 3 27 /05 /mai /2015 06:00

 

 

 

Cette somme de bonnes intentions...

 

 

Comme j'avais du temps, je suis allé voir l'exposition Garry Winogrand au musée du Jeu de Paume. Les mains. L'œil.

 

L'autre jour, j'avais trié et classé des dizaines de photographies prises aux quatre coins du monde. Certaines, choisies avec soin, illustrent aujourd'hui la première de couverture de mes livres. Selon la rose des vents, amateurs ou professionnels, les photographes se reconnaissent, si je puis dire, au premier regard.

 

J'apprécie le travail de Winogrand, instantanés populaires d'une Amérique qui se cherche une direction entre guerre de Corée et apocalypse post vietnamienne. Des femmes. Beaucoup. Elles rient la plupart du temps. Ou chuchotent. Ou se demandent ce qu'elles font là. Surprise : ces deux jeunes femmes affranchies qui poussent leurs vélos sur un boulevard de Beverly Hills, 1980. Je navigue dans le coin. C'est presque la fin, mais l'Amérique des États-Unis est pour moi encore intéressante.

 

Une de ses déclarations : « A photograph is the illusion of a literal description of how the camera 'saw' a piece of time and space. »

 

L'espace et le temps, tout est là.

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20 mai 2015 3 20 /05 /mai /2015 06:00

File:Nabokov Butterflies 2.JPG

 

 

Une musique très personnelle...

 

 

Après le séminaire, j'ai laissé les questions de l'auditoire en suspens. C'est mieux comme ça. Le champ reste ouvert.

 

Pluie printanière persistante. À deux pas, le Muséum d'Histoire naturelle. Je traverse le Jardin des Plantes. Enfance. Porte dérobée, couloirs à l'aveuglette. Bonjour aux mammouths et autres diplodocus. Trois étages plus haut, la zone scientifique des papillons dans un silence de nécropole. Hier, l'aiguille de l'entomologiste ; aujourd'hui, les pesticides, lesquels ont fini ou quasi par avoir raison de ces magnifiques écritures ailées. Il y a quelques jours pourtant, dans mon jardin méridional, j'ai vu un vulcain. Cette espèce n'est pas particulièrement protégée, mais j'en croise de moins en moins. Vanessa atalanta, le nom sous la plume du grand Linné. Sa folle course mythologique parmi les premières tulipes rouges et or.

 

Me suis souvenu de Nabokov. Entomologie, l'une de ses passions avec le jeu d'échecs. Vladimir Vladimirovitch, ah !, je l'ai beaucoup fréquenté à une époque. Me suis même promené dans le parc du vaste manoir familial de pierres blanches de Rojdestveno sur la route qui mène à Saint-Petersbourg. Nabokov en parle dans son autobiographie légendée, Autres rivages. Quelle existence ! De l'Europe en flammes au continent américain, aller-retour. Une fois, conversant avec un ami peintre qui est aussi un écrivain remarquable, celui-ci me déclara, je cite, que Nabokov « est un génial metteur en scène d'idées.» Nous évoquions les tournées que Nabokov organisait d'une université à l'autre en qualité de conférencier très itinérant. J'ai pensé à John Cowper Powys. Si j'en crois celles et ceux qui ont eu la chance de l'écouter in vivo, ce magicien du verbe virevoltait non sans panache de Dickens à Joyce exaltant au passage le meilleur de Tolstoï ou de Flaubert.

 

S'il se montrait soucieux du rythme, Nabokov se méfiait des arrangements musicaux. Dehors, la pluie battait de plus en plus fort. Peut-être aurait-il été sensible aux glong gling glong antédiluviens produits par les gouttes d'eau et qui se réverbéraient d'un bout à l'autre de la toiture...

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13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 06:00

File:Vailland Breton.JPG

 

 

Une sensibilité exarcerbée...

 

 

En ce mois de mai bruineux ainsi qu'à d'ordinaire sur les côtes irlandaises, je venais de relire les dernières pages du généreux livre d'Harper Lee, To Kill a Mockingbird ( Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur ), lorsque le téléphone a sonné. À l'autre bout du fil, un ami séjournant à Florence venait prendre de mes nouvelles. Les joies des retrouvailles. Notre conversation a roulé sur tous les sujets possibles tandis que la tramontane insolente secouait les jeunes feuilles du figuier. 

 

– J'ai un petit cadeau pour toi. Je vais te l'envoyer par la poste.

– De quoi s'agit-il ?

– Surprise, surprise...

 

Aujourd'hui, le cadeau, fragile, est là sous mes yeux. Boroboudour, voyage à Bali, Java et autres îles dans l'édition originale de 1951. Roger Vailland ! J'ai déjà écrit tout le bien que je pense de Roger le réfractaire-écrivain-libertaire (et pas restrictivement « libertin » au sens sensationnaliste du terme). Dans mon atelier, sur le « grand mur aux images », expression forgée par un intervieweur de la radio suisse romande, une des belles photographies de Roger Vailland par Marc Garanger. D'autant plus belle, celle-ci de 1964, peut-être parce qu'elle est en noir et blanc. Des vues d'écrivains, d'auteurs, ceux et celles aussi qui ont cherché à transformer le monde, au travail ou en villégiature, à la campagne, au bord de la mer ou à la montagne, j'en possède mille et cent. Je lève les yeux : le portait de Walt Whitman (que se dit-il ?), le visage introspectif de Friedrich Nietzsche, André Breton au milieu de ses poupées Kachinas, le nœud papillon rebelle d'Arthur Rimbaud, Bashô, bâton de pèlerin à l'épaule sur la sente vers le bout du monde, Henry David Thoreau, son regard (extra) lucide. Et tant d'autres. 

 

Plan américain élargi. Meillonnas, locus solus. À la table d'écriture. Fauteuil, osier orme – on trouverait son cousin en Lozère ou en Armorique. Pull à col roulé. Les deux mains, bien visibles, larges et solides sur les feuillets, et dans l'une, adroite au toucher, ce petit appareil de rien du tout qui injecte en perfusion directe le sang bleu dans la page. Silence – mais, vous n'êtes pas obligés de me croire, je l'entends, puisque j'y suis. Un modèle du genre pour ce qui est de la perfection objective.

 

Ce présent me touche.

 

Dans la bibliothèque des vrais bons livres immémoriaux, je retrouve les yeux fermés un autre livre de Roger Vailland. Son journal. Au faîte d'une marge, j'avais, espace d'autrefois, relevé cette indication : « J'aime les gens qui cherchent leur chemin. »

 

Toujours. Et certains savent le trouver. Bon pied, bon œil.

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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 06:00


Paul Gauguin 106.jpg

 

Quoi d'autre ?

 

Douce chaleur sur le rivage nocturne. Bon vin des calanques, fandango à la nervure des guitares, conversations exquises. 

 

À la main :

 

« Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu’on pourrait appeler l’Orient de l’Occident, la Chine de l’Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s’y est donné carrière, tant elle l’a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes et délicates végétations.

Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête ; où le luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer ; d’où le désordre, la turbulence et l’imprévu sont exclus ; où le bonheur est marié au silence ; où la cuisine elle-même est poétique, grasse et excitante à la fois ; où tout vous ressemble, mon cher ange.

Tu connais cette maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir !

Oui, c’est là qu’il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l’infini des sensations. Un musicien a écrit l’Invitation à la valse ; quel est celui qui composera l’Invitation au voyage, qu’on puisse offrir à la femme aimée, à la sœur d’élection ?

Oui, c’est dans cette atmosphère qu’il ferait bon vivre, — là-bas, où les heures plus lentes contiennent plus de pensées, où les horloges sonnent le bonheur avec une plus profonde et plus significative solennité.

Sur des panneaux luisants, ou sur des cuirs dorés et d’une richesse sombre, vivent discrètement des peintures béates, calmes et profondes, comme les âmes des artistes qui les créèrent. Les soleils couchants, qui colorent si richement la salle à manger ou le salon, sont tamisés par de belles étoffes ou par ces hautes fenêtres ouvragées que le plomb divise en nombreux compartiments. Les meubles sont vastes, curieux, bizarres, armés de serrures et de secrets comme des âmes raffinées. Les miroirs, les métaux, les étoffes, l’orfévrerie et la faïence y jouent pour les yeux une symphonie muette et mystérieuse ; et de toutes choses, de tous les coins, des fissures des tiroirs et des plis des étoffes s’échappe un parfum singulier, un revenez-y de Sumatra, qui est comme l’âme de l’appartement.

Un vrai pays de Cocagne, te dis-je, où tout est riche, propre et luisant, comme une belle conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme une splendide orfévrerie, comme une bijouterie bariolée ! Les trésors du monde y affluent, comme dans la maison d’un homme laborieux et qui a bien mérité du monde entier. Pays singulier, supérieur aux autres, comme l’Art l’est à la Nature, où celle-ci est réformée par le rêve, où elle est corrigée, embellie, refondue.

Qu’ils cherchent, qu’ils cherchent encore, qu’ils reculent sans cesse les limites de leur bonheur, ces alchimistes de l’horticulture ! Qu’ils proposent des prix de soixante et de cent mille florins pour qui résoudra leurs ambitieux problèmes ! Moi, j’ai trouvé ma tulipe noire et mon dahlia bleu !

Fleur incomparable, tulipe retrouvée, allégorique dahlia, c’est là, n’est-ce pas, dans ce beau pays si calme et si rêveur, qu’il faudrait aller vivre et fleurir ? Ne serais-tu pas encadrée dans ton analogie, et ne pourrais-tu pas te mirer, pour parler comme les mystiques, dans ta propre correspondance ?

Des rêves ! toujours des rêves ! et plus l’âme est ambitieuse et délicate, plus les rêves l’éloignent du possible. Chaque homme porte en lui sa dose d’opium naturel, incessamment sécrétée et renouvelée, et, de la naissance à la mort, combien comptons-nous d’heures remplies par la jouissance positive, par l’action réussie et décidée ? Vivrons-nous jamais, passerons-nous jamais dans ce tableau qu’a peint mon esprit, ce tableau qui te ressemble ?

Ces trésors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses, c’est toi. C’est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux tranquilles. Ces énormes navires qu’ils charrient, tout chargés de richesses, et d’où montent les chants monotones de la manœuvre, ce sont mes pensées qui dorment ou qui roulent sur ton sein. Tu les conduis doucement vers la mer qui est l’Infini, tout en réfléchissant les profondeurs du ciel dans la limpidité de ta belle âme ; — et quand, fatigués par la houle et gorgés des produits de l’Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes pensées enrichies qui reviennent de l’infini vers toi. »

 

Encore ? À l'infini...

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6 mai 2015 3 06 /05 /mai /2015 06:00

File:Ferruccio Busoni, Vienna, 1877.jpg

 

 

Dante et Michelangelo parmi ses prénoms...

 

 

Élargir la palette, comme on dit, du piano. La palette sonore.

 

J'aime cette photo de Ferruccio Busoni vers la fin de sa trajectoire, une cape sur le dos, un gros toutou des montagnes à ses pieds. Et cette autre photo, à l'orée des chemins, la chevelure en bataille.

 

Un pédagogue hors pair. Un ange dansant veille aujourd'hui sur lui à Schöneberg, un quartier très historique de Berlin.

 

Esquisse pour une nouvelle esthétique musicale. Sans parler de son travail explorateur à partir de Bach. S'attaque au fétichisme formaliste et s'intéresse à la possibilité d'instruments capables de faire entendre – pas simplement reproduire – les sons de la terre.

 

Pense en termes existentiels de programmes, motifs et motivations. Voit clair, loin et juste.

 

Dans le grand appartement dont les baies donnent ce soir sur la Spree, je vais réécouter sa Fantasia contrappuntistica en guise de pied de nez à toutes les éducations délibérément frileuses.

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29 avril 2015 3 29 /04 /avril /2015 06:00

 

 

Un raton-laveur et quelques poissons...

 

 

Conférence-lecture de textes autour du mouvement transcendantaliste à l'université Paul-Valéry de Montpellier. Un des hauts lieux pour ce qui est des études nord-américaines.

 

La veille, promenade le long du rivage du côté de Sète. Échanges plus tard avec les marins-pêcheurs sur les quais de cette belle ville colorée qui parle encore l'italien au détour de ses venelles.

 

Les espèces non tétrapodes, terme générique, évidence naturaliste, disparaissent à la vitesse grand V comme le reste. Parler de la pollution des mers est dorénavant strictement trivial. Tout comme déblatérer sur leur exploitation éhontée – et pas seulement aux antipodes. On le sait et on continue à faire comme si de rien n'était.

 

– Un kilog de rougets, dix kilogs de détritus !

– Leur chair est moins goûteuse qu'avant...

– Il faut tout changer !

 

À un moment donné de ma conférence, je n'ai pas pu m'empêcher d'inciser mon propos, inflexion idiomatique, et d'évoquer le travail scientifique de Rachel Carson. Les auditeurs les plus anciens ont tendu le pavillon, les plus jeunes ont cru que je cherchais à renflouer la bibliographie ou à noyer le poisson.

 

J'ai cité Printemps silencieux et Cette mer qui nous entoure. Et puis j'ai repensé à Thoreau qui connaissait si bien les poissons de Walden Pond et notamment les mœurs de la perche, animal totémique à ses sens. Mes notes étant bien organisées, j'ai lu : 

 

« Les perches de Walden ! Chaque fois que je vois, sur la glace ou dans le trou que les pêcheurs y creusent, ces poissons fabuleux, je demeure stupéfait de leur rare beauté : ils sont si étrangers à nos rues et même à nos bois ; aussi beaux que des fleurs et des joyaux, couleur d'or et d'émeraude – d'une transcendante et éblouissante beauté qui les place bien loin de la cadavéreuses morue ou du haddock, vieux d'au moins un jour, qu'on nous met sous les yeux. Ils sont aussi étrangers à Concord que l'Arabie, comme si s'étaient rejointes les deux extrémités de la terre. »

 

Bouche bée, le parterre.

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