21 mars 2018 3 21 /03 /mars /2018 07:00

Chora of Amorgos, Triple church, 084827.jpg

 

 

Tout se joue dès l'aurore.

 

Les chiens et les loups ont fini de s'entre-dévorer ;  le rossignol savoure la liberté dans les frondaisons.

 

Une table, une chaise, papier, crayon, un galet au soin de la main, des murs blanchis à la chaux sous l'aromatique charmille, un feu de bois au coin de la dalle, du bon vin qui brille dans le verre, je peux bien prolonger mon séjour à l'antique Kavarnis.

 

Travailler avant la presse, le bruit, la cohue. 

 

Par la coulisse très avertie et le hasard fortuné des circonstances, j'apprends, en trois lignes, via ce courriel matinal tel un rapide message commando, que la véranda agrandie de son bassin de rocaille planté de bambous, ouvrant, à l'orée du parc longé des vergers, sur toutes les fantasmagories, pommes d'api, noisettes craquantes, pommes de rainette, sous l'auvent lumineux de laquelle je m'embarquai, dès que je sus lire, au bout du monde en compagnie de Robert Louis Stevenson, Jack London ou Jules Verne, est toujours là, parfaitement entretenue par les nouveaux et heureux propriétaires du domaine.

 

S'ils savaient...

 

J'ouvre le livre en ce lieu :

 

« Où sommes-nous vraiment lorsque nous pensons ?

 

Xénophon raconte une belle anecdote sur Socrate. Engagé comme soldat dans la campagne du Péloponnèse, il avait combattu vaillamment ; mais un jour que les troupes étaient en marche, il s'immobilisa soudain, perdu dans ses pensées, et resta ainsi une journée entière, oublieux de lui-même, de l'endroit où il se trouvait, de sa situation. Une idée lui était venue, ou bien quelque chose l'avait frappé et lui avait donné à penser, et il avait ainsi oublié la réalité. Il était sous l'emprise d'une pensée qui le transportait dans un nulle part, mais qui lui était étrangement familière... »

 

Le surgissement neuf de ce qui est là.

7 mars 2018 3 07 /03 /mars /2018 07:00
Paros

De Naxos, les vents favorables me portent à Paros.

 

 

Sur les hauteurs du port en pleine effervescence, une chambre bleue dans une ruelle bleue.

 

Les toits se chevauchent jusqu'au bout de l'horizon, mais je peux distinguer les musées et Panaghia Katapoliani, la basilique paléochrétienne, littéralement, hors les murs.

 

Que me dit Hérodote, parfait antidote dans l'enténèbrement en cours ? Ceci :

 

« Miltiade fit voile à Paros avec les troupes qu’on lui donna ; il colora son expédition du prétexte de punir les Pariens parce qu’ils avaient accompagné les Perses à Marathon, et leur avaient fait les premiers la guerre. Mais il y était porté par la haine qu’il avait contre eux depuis que Lysagoras, fils de Tisias, Parien de naissance, l’avait voulu rendre odieux au Perse Hydarnes. Lorsqu’il fut arrivé à Paros avec ses troupes, il fit le siège de la ville, où les Pariens s’étaient renfermés, et leur envoya ensuite demander cent talents par un héraut, avec menace, en cas de refus, de ne point retirer ses troupes qu’il ne les eût subjugués. Les Pariens, bien loin de songer à lui donner de l’argent, ne pensèrent qu’à la sûreté de leur ville ; et entre autres choses qu’ils imaginèrent, ils élevèrent pendant la nuit le mur, dans les endroits les plus faibles, une fois plus haut qu’il ne l’était anciennement. Tous les Grecs sont jusqu’ici d’accord ; mais les Pariens racontent eux seuls les événements suivants, comme je vais moi-même les raconter. Tandis que Miltiade était embarrassé sur les suites du siège, Timo, prêtresse des dieux infernaux, qui était de Paros et sa prisonnière, vint le trouver. Lorsqu’elle fut seule avec lui, elle lui conseilla de suivre les avis qu’elle allait lui donner, s’il avait envie de prendre la ville. Il les écouta ; il se rendit en conséquence à la colline qui est devant la ville, et comme il ne pouvait pas ouvrir les portes du lieu consacré à Cérès Thesmophore, il sauta par-dessus le mur d’enclos, et marcha droit au temple ; mais l’on ignore s’il avait dessein d’emporter quelqu’une des choses sacrées qu’il n’est pas permis de toucher, ou s’il avait quelque autre intention. Lorsqu’il fut à la porte, il se sentit tout à coup saisi d’une si grande frayeur, qu’il retourna sur ses pas ; mais en sautant par-dessus le mur, il se démit la cuisse, ou se blessa au genou, suivant d’autres... »

 

Conclusion : « Ce fâcheux accident le força de remettre à la voile sans porter d’argent aux Athéniens, et sans s’être rendu maître de Paros. »

 

Un scarabée que dore le soleil vient de se poser sur l'histoire.

21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 07:00

Ios 1918.jpg

 

 

De cycles en Cyclades, repassant par Naxos, j'aborde à nouveau sous le soleil ce matin le rivage homérique.

 

De Berlin où elle s'active à monter sa prochaine expédition d'éclaircissement archéologique, Maria m'adresse par les réseaux un fier autoportrait en compagnie d'Anna F., l'amie Singer und Songwriterin, devant la tombe de Hegel que les jeunes pousses d'un lierre reverdissent.

 

À l'heure de Pan, alors que je gravis tranquillement le mythique sentier vers la partie nord de l'île, on me dit qu'ici trois bergers gardent le fameux tombeau. Mais qui est ce on à Ios ? Ne s'agit-il pas plutôt d'un dispositif technico-commercial contre une potentielle fête de l'esprit ?

 

Tournant le dos à tout ça, j'entre dans un grand silence sauvage sous l'olivier solitaire du chemin. Ce mort-là que vante la brochure est infiniment plus vivant que les vivants très moribonds qui veulent peupler mes nuits.

 

Dans l'ampleur du paysage, j'ouvre le livre :

 

« En parlant ainsi, le divin Ulysse sort de son taillis. Le héros de sa main vigoureuse rompt, dans le bois épais, une branche chargée de feuilles pour voiler son corps et sa pudeur ; il s'avance comme le lion nourri dans les montagnes, qui, se fiant à sa force, brave les pluies et les orages ; la flamme brille dans les yeux du lion, et il se précipite sur les bœufs, sur les brebis, sur les cerfs de la forêt ; mais la faim l'excite encore à fondre sur les troupeaux en pénétrant jusque dans leurs étables fermées de toutes parts : de même Ulysse marche vers ces jeunes filles, quoiqu'il soit sans vêtement ; car la nécessité l'y contraint. Souillé par l'onde amère, le héros leur apparaît si horrible qu'elles fuient de tous côtés sur les roches élevées qui bordent la mer. La fille d'Alcinoüs seule reste en ces lieux : Minerve a déposé dans l'âme de Nausica une audace nouvelle en bannissant toute crainte de son cœur. Tandis que la jeune vierge s'arrête avec courage en face du héros, Ulysse délibère en lui-même s'il saisira les genoux de la jeune fille, ou, se tenant éloigné, s'il la suppliera par de douces paroles de lui enseigner le chemin de la ville et de lui donner des vêtements ; il croit cependant préférable de se tenir loin de Nausica pour l'implorer, de peur qu'elle ne s'irrite s'il embrassait ses beaux genoux... »

 

Vivant et vivifiant.

7 février 2018 3 07 /02 /février /2018 07:00

Delos Lions - panoramio.jpg

 

 

De retour à Naxos, un bâtiment battant pavillon de la marine grecque m'invita à son bord, et me porta jusqu'à Mykonos désertée par la horde habituelle des touristes en culottes courtes.

 

Trois jours dans l'île à relire mes notes. Sur ces entrefaites, j'obtins une sorte de sauf-conduit qui m'autorisa à m'embarquer pour Délos à la rencontre d'une équipe archéologique internationale qui fouille sans relâche les entrailles de la terre depuis un quart de siècle. C'est Maria, rencontrée l'an dernier à Delphes, belle brune trentenaire, yeux mutins, voix profonde, docteur ès lettres  – sa thèse, soutenue à Tübingen, porte, dans l'esprit de Hugo Friedrich, sur la poésie moderne –, habilement formée aux langues qu'on appelle anciennes, qui s'offrit de m'accompagner dans les menus dédales au fort du soleil. 

 

Sur le ponton de la chaloupe, j'entrevis déjà la côte. Le rameau d'olivier au-dessus du gouvernail. Rien n'avait changé. J'ouvris mon carnet. Mes notes, prises au vif, sont, littéralement, extravagantes :

 

« Le jour et la nuit sont les voyageurs de l'éternité. Ceux qui pilotent un bac ou mènent tous les jour leur cheval aux champs jusqu'à ce qu'ils succombent sous la vieillesse voyagent aussi continuellement. Bien des hommes de l'ancien temps sont morts sur les routes. J'ai été tenté à mon tour par le vent qui déplace les nuages, et pris du désir de voyager aussi... »

 

J'aime ce : « J'ai été tenté à mon tour ». L'errance et ses détours...

 

Encore : « Il naquit à Cynoscéphales, faubourg de Thèbes, au mois d'août, dans la troisième année de la soixante-cinquième Olympiade... »

 

Au débarcadère, un gentil chien roux m'a prié de me laisser faire. Une demi-heure plus tard, sous la braise héréditaire, pendant que l'aimable Argos qui jappait au voisinage s'en était allé renifler un champ de fidèles fleurs pourpres dans le tintamarre précipité des truelles, des pioches et des brouettes que l'on poussait vers l'exploit, qui jeune new-yorkais, Namibien, Suisse romand, Chinois de Shanghai ou Coréen de Séoul, nous nous glissâmes, Maria et moi, parmi les cailles et les lièvres, dans les glorieuses fissures du sanctuaire d'Apollon.

 

Ce baiser brûlant qui réjouit l'existence nous rendit fous. Délos, l' « vidente » comme jamais. Les lions, protecteurs ornementaux, confiés à la prophétie du cristal, remuaient de plus belle.

 

Enlacés, nous reprîmes notre déambulation curieuse d'un solarium l'autre. Dans un couloir distant où bourdonnait un essaim d'abeilles affranchies de la ruche, nous butâmes soudain contre un carreau d'angle recouvert d'un large béret de feutre noir.

 

Je dis : « Mais c'est le chapeau de Martin ! »

 

Préservé des interminables périodes de sécheresse et du vent violent, ce fragile effet témoignait au regard du temps oppresseur. Martin aurait-il voulu nous faire signe ?

 

Oui, je me suis souvenu. Tout alentour se levait. Maria m'attira de nouveau vers elle. Sa main, très douce, le long de ma joue.

 

La surprise du purement présent.

24 janvier 2018 3 24 /01 /janvier /2018 07:00

 

 

Ils, elles, ils, elles, pin-pon, pin-pon, courent par les rues.

 

L'apeurement, son envergure, la liesse enfin, les clameurs.

 

Au firmament du programme organisationnel en cours, vous aviez, vous avez, vous aurez le choix entre le socialisme libéral et le libéralisme social. « C'est l'art des choix, me glisse malicieusement à l'oreille Mallarmé enfermé à Tournon dans les quatre murs de son temporaire professorat d'anglais, vivement mes textes de ma façon, mes productions insensées, et l'azur, l'azur, l'azur ! ».

 

On peut donc décider de voir les choses planétaires autrement, comblé de l'éveil.

 

Longue marche parmi les pins brûlants et les mousses limpides qui traversent la nuit jusqu'aux criques secrètes où se jouent les amours.

 

Au lointain comme au proche, une koukouvayia mouchetée, sœur de la chouette attribut d'Athéna-la-perspicace, observe l'allongement de mon pas sur le sentier.

 

De Vathy, sans que le fracas de la foudre ne vienne briser mon élan, je gagne le pimpant petit port de Pythagorion où mathématiciens, arpenteurs et fabulistes ont gardé pour moi seul les immenses trésors qui confortent.

 

Abrité de la lumière crue derrière une féconde treille, je goûte au calme qui vibre dans l'air chaud. La carte de la cantine comme gravée à la craie dans l'ardoise brillante de mille micas donne le tournis : moussaka, dolmades, karpouzi, souvlakia, baklava, avgolemono, taramosalata, psari, feta, gouvetsi, kalamarakia...

 

Sur le banc de cette taverne où je me désaltère, je trouve un quotidien français du soir passablement défraîchi, sans doute abandonné après l'aéroport, les bus et le ferry par l'inconnu en quête de l'universel bonheur en ce lieu. Kostas, le patron de l'estaminet, a dû penser que le séjour de ces caractères exotiques en blanc et noir attirerait le chaland, et serait opportun pour l'euro, le commerce, et les dieux.

 

Tiens, les pages culturelles :

 

« C'est un polar dans lequel l'homme est un loup pour l'homme, avec du sang, du crime et de la folie. Les dialogues reflètent parfaitement la brutalité et l'impossibilité d'exprimer ce qui est contenu jusqu'à l'explosion de la marmite... »

 

« Ce qui m'a le plus charmée et réjouie, c'est la sensualité qui émane du récit à chaque page. Tout ici est une question de fluides et d'odeurs. Avec l'histoire du souper dans la deuxième partie, nos narines palpitent ! Ce roman foisonne d'idées et de mythes. La spiritualité et le sacré sont aussi prégnants. Le personnage principal étanche son chagrin, se libère du spectre de son mari, et fait son travail de deuil... »

 

« Ce livre est avant tout un roman politique et humaniste, une étude impeccable de la société d'aujourd'hui. Avec une finesse remarquable, l'auteur nous offre un huis clos addictif, toujours plus pesant et rempli d'humour... »

 

No comment.

 

Dans un coin de colonne, je tombe sur la mésaventure (aberrante, grotesque, stupéfiante) arrivée à cette interprète de génie, la pianiste Martha Argerich. Depuis des lustres, elle rêvait de visiter le Belvédère, la maison-musée de Maurice Ravel à Montfort-l'Amaury, bourgade des Yvelines qui sut de ses charmes attirer écrivains, peintres, musiciens, et j'en passe...

 

Donc, Martha Argerich s'y rend en compagnie du chef d'orchestre Charles Dutoit. Peut-être veut-elle prendre une photo, enregistrer des images animées, jouer quelques notes sur le piano prestigieux pour le faire vivre... « Halte ! Pas touche ! », et les voici évincés, ces sommités du monde musical, « manu militari », rapporte en outre le journal, comme des indésirables...

 

Les fruits du déclin bestial sont mûrs : ils ont gagné.

10 janvier 2018 3 10 /01 /janvier /2018 07:00

Epidaurus Enkoimeterion 03.JPG

 

 

Je suis invité chez Bernard Pivot dans l'émission qui fit sa renommée.

 

Sur l'étroit plateau qu'illuminent les lampions culturels avant le bouillon général qui s'impatronise désormais dans la plus humble chaumière depuis le crépuscule des années 1980 s'assied sagement en cercle autour de moi la meute compacte des têtes couronnées par l'Académie pourtant très remontée contre la réforme jacobine de l'orthographe, de jeunes romancières, blondes et brunes, forcément talentueuses, leurs robes à fleurs, leurs chattemites appuyées, leurs phrases familiales bien apprises, souples comme des rubans, un philosophe avant-gardiste halluciné de l'arrière-monde, qui fume cigarette sur cigarette, et l'inévitable sociologue vétilleux de service, ses statistiques alignées en colonnes débordant de son classeur jauni, élève émérite, s'il vous plait, de Pierre Bourdieu, gloire à la gloire – sa langue déjà bien pendue à l'endroit de la terre entière pendant la séance préparatoire au salon du maquillage.

 

Tout contre l'animateur, celui-ci, pétillant, me garde à l'évidence pour la soif. Bernard Pivot, louangeur, scrutant à l'apogée du direct les réactions, salue mes Carnets atlantiques, « un livre d'essais très original dans le paysage intellectuel européen ».

 

J'embraye sur les chapeaux de roues, et me lance, saisissant la parole que me donnent les anciens Grecs, dans une vaste synthèse de culture-analyse comme jamais. Consternation. Traçant en cohérence la trajectoire, je cite les morts, mes bien vivants compagnons, Héraclite, Montaigne, Spinoza, Voltaire, Nietzsche, Baudelaire, Rimbaud. Consternation. Je confirme à l'auditoire, et, par-delà, aux spectateurs assidus, qu'en pleine forme, j'écris toujours le même livre. Consternation. 

 

Au buffet après l'émission devant un verre de chablis, la meute faisant bande à part, Pivot me glisse à l'oreille : « Ah, quel délabrement ! » Je lui rétorque : « Délabrement ? Sérieux ? Dévastation totale, oui ! »

 

Je me réveille en sueur. Sur le rebord de la fenêtre ouverte aux vents de la mer Égée, un merle noir visitant ma chambre agite ses ailes. Je me souviens :

 

« Ici a commencé pour moi ce que j’appellerai l’épanchement du songe dans la vie réelle. À dater de ce moment, tout prenait parfois un aspect double, et cela sans que le raisonnement manquât jamais de logique, sans que la mémoire perdît les plus légers détails de ce qui m’arrivait. Seulement, mes actions, insensées en apparence, étaient soumises à ce que l’on appelle illusion, selon la raison humaine… »

 

Tout sentir pour la première fois.

27 décembre 2017 3 27 /12 /décembre /2017 07:00

 

Near Mikro Seitani. - panoramio.jpg

 

 

Dans le jour qui se lève, le frêle bateau à moteur me porte sur les rives de Samos.

 

Une heure, encore une, et je grimpe jusqu'à cette autre chambre lumineuse par un raidillon clouté de jeunes cèdres.

 

Sur la table, l'or liquide qui monte du flacon, et une lettre à mon intention :

 

« Quand on est jeune il ne faut pas remettre à philosopher, et quand on est vieux il ne faut pas se lasser de philosopher. Car jamais il n’est trop tôt ou trop tard pour travailler à la santé de l’âme. Or celui qui dit que l’heure de philosopher n’est pas encore arrivée ou est passée pour lui, ressemble à un homme qui dirait que l’heure d’être heureux n’est pas encore venue pour lui ou qu’elle n’est plus. Le jeune homme et le vieillard doivent donc philosopher l’un et l’autre, celui-ci pour rajeunir au contact du bien, en se remémorant les jours agréables du passé ; celui-là afin d’être, quoique jeune, tranquille comme un ancien en face de l’avenir. Par conséquent il faut méditer sur les causes qui peuvent produire le bonheur puisque, lorsqu’il est à nous, nous avons tout, et que, quand il nous manque, nous faisons tout pour l’avoir. »

 

Tout bien, ce matin.

13 décembre 2017 3 13 /12 /décembre /2017 07:00

Big Blue - panoramio.jpg

 

 

Très propice, la traversée de l'archipel.

 

Le rivage voit le retour de l'oiseau voyageur.

 

Une chambre claire à l'aplomb de la roche bleue.

 

À Naxos comme en Mongolie, l'année glisse vers son renouvellement.

 

Aux portes de bois, des guirlandes d'ail et de pommes de pin.

 

L'air est frais aux jardins d'Ionie ; le ciel, lui, de plus en plus haut.

 

Dans l'aube qui luit, hier, aujourd'hui comme demain, je tire du sac le pain de bon levain et le vin taquin.

 

Le livre s'est ouvert :

 

« Les Immortels pareillement, les forces d'en haut, apaisées, apportent le jour serein, le doux sommeil et le pressentiment des choses de loin, jusqu'au front sensible des humains. »

 

Ici, tout éduque – « en accolades légères... »

29 novembre 2017 3 29 /11 /novembre /2017 07:00

Image illustrative de l'article Aulos (instrument)

 

 

Mais tragique – à la manière des anciens Grecs et de Nietzsche.

 

Sauf exceptions, presque partout, le peuple européen a été transformé en populace.

 

Pendant ce temps-ci, le capitalisme financier mondial, j'insiste sur financier, tire sans vergogne, toute honte bue, les marrons du feu fascinant qui crépite dans et hors la Bourse. Un financier à l'amende pour avoir accumulé le beurre et l'argent du beurre ? Autant chercher sous les sabots d'un cheval. Au moins, la chose est entendue. Vous pouvez dormir sur vos deux oreilles.

 

Avant l'avion vers Athènes-la-claire, les îles et le large, je me suis replongé dans un film fellinien d'autrefois que diffusait la télévision italienne, I vitelloni.

 

La scène, pour moi magistrale, définitive, où, à bord d'une bagnole des années 1930 dont le toit a été découpé en forme de vigie, le grand Alberto Sordi, une écharpe à carreaux entourant son visage contre le froid, fait un franc bras d'honneur à un groupe de cantonniers s'activant à réparer la route.

 

« Lavoratori ! », leur lance-t-il, crâneur.

 

Cent mètres plus loin, la guimbarde tombe en panne, les ouvriers armés de pelles et de pioches lui courent après, et Sordi ainsi que ses compagnons désœuvrés de hurler à la face du monde : « Sono socialista ! »

 

Dans cet autre studio plein de fleurs très odorantes, j'ai repensé au copain des dunes, au défilé de ses anecdotes, aux voix de Marrakech. Lui parlerai d'Elias Canetti. Il le faut bien. Et des chiens espagnols endormis à l'ombre de la médina.

 

Le son d'une voix qui survit à tous les autres.

 

Le livre s'est ouvert :

 

« L’eau est le premier des éléments, et l’or brille, entre les richesses les plus magnifiques, comme un feu étincelant au milieu des ombres de la nuit. Mais, ô ma Muse ! si tes regards parcourent en un beau jour le vide immense des cieux, ils n’y rencontreront point d’astre aussi resplendissant que le soleil ; de même, si tu veux chanter des combats, tu n’en pourras célébrer de plus illustres que ceux de la carrière olympique.

C’est eux qui inspirent aux doctes enfants de la sagesse des hymnes pompeux en l’honneur du fils de Saturne, et qui nous rassemblent aujourd’hui dans le palais fortuné d’Hiéron.

Ce prince libéral et magnifique, dont le cœur réunit tout ce que les vertus ont de plus sublime, fait fleurir la féconde Sicile par la sagesse de ses lois.

Il protège aussi les talents, et excelle dans l’art de former ces divins accords que souvent nous faisons entendre, assis à la table où son amitié nous convie.

Arrache donc à son silence ta lyre dorienne. O ma Muse ! si Pise anime tes transports, redis-nous les inquiétudes et l’allégresse que tu éprouvas en voyant Phérénice se précipiter d’un vol rapide sur les bords de l’Alphée, et, sans être pressé de l’aiguillon, conquérir la victoire au maître habile qui l’a formé »

 

Si la beauté venait à disparaître...

15 novembre 2017 3 15 /11 /novembre /2017 07:00

 

 

Sur le toit du studio où gîte un geai s'épanouit ce matin un liseron bleu virant au mauve.

 

La messagerie numérique de mon téléphone portable – cet objet de la modernité peut s'avérer cocasse au lointain –, porte presto à ma connaissance les tribulations d'un camarade cadet aux confins du Maghreb.

 

De Tanger où commence le spectacle des fellahs arabes, j'apprends que mon infatigable bédouin, qui délaisse aujourd'hui le lit inférieur de l'oued pour la tente hôtelière, gagne en feuilleton Ouarzazate par Chefchaouen, puis rebrousse chemin, longeant à pied les fiers flancs neigeux de l'Atlas jusqu'à Fès, l'idée en tête de pousser jusqu'à  « une sacrée bière bien désaltérante ! » (sic) qu'il savourera juché, j'imagine, à califourchon sur les remparts lusitaniens du port d'Essaouira.

 

« Je passerai, ajoute-t-il bravement, par Meknès, Rabat et Casa (blanca), leurs médinas, leurs kasbahs, leurs piquants piapias... »

 

Gens des nuages de J.M.G. Le Clézio fut, me dit-il, sa lecture caravanière aux degrés du désert. Pourquoi pas ? Une couleur locale. J'aurais pu, tout aussi bien, Tanger montant en flèche du temps de la Villa Muniria, bruissante le jour, ouverte la nuit, lui conseiller pour s'en imprégner et s'espacer, Matisse à la palette pour les yeux éblouis, le Journal de Paul Bowles, la correspondance de William Burroughs, ou les Short Stories de Jack Kerouac. Ou encore les papiers pénétrants d'Allen Ginsberg, Juif extralucide, qui déambule, son Kaddish en poche, dans la mégalopole nord-américaine déjantée qu'est New York, relis donc Henry Miller, en proie, comme le reste du monde désormais ou quasi, au délire, à la psychose et à la paranoïa, cherchant, lui qui vient de si loin, les viatiques qu'il imagine adéquats pour s'extirper, mentalement, le temps d'une existence terrestre, de redoutables toiles d'araignées.

 

Cut-up de moments précipités, emballés, cristallisés. La vie, la littérature, la vie. C'était l'heure H.

 

S'est-il insinué à Volubilis ? Non. Est-ce que je connais ? Bien entendu. Dans la bibliothèque de l'atelier, la carte postale montre, virevoltante, une Diane rousse au bain entourée d'une chaude mosaïque d'oliviers. À l'arrière-plan, on peut distinguer le bourg clos de Moulay Idriss accroché contre l'infortune à son rugueux piton rocheux. Un monde. Un arrière-monde.  

 

Je lui adresse ce texte à méditer :

 

« Comme presque toujours les voyageurs pieux, s'ils rencontrent sur leur route quelque bois sacré ou quelque lieu saint, ont coutume de se répandre en prières, d'offrir des ex-voto, de s'arrêter un moment, de même, à mon entrée dans votre ville sainte, bien que je sois extrêmement pressé, je dois avant tout implorer votre faveur, prononcer une harangue et ralentir ma course. Nulle rencontre en effet ne saurait à plus juste titre suspendre, au nom de la piété, la marche d'un voyageur : ni autel ceint de guirlandes de fleurs, ni grotte ombragée de feuillages, ni chêne chargé de cornes, ni hêtre couronné de peaux, ni même tertre consacré par une enceinte, ni tronc d'arbre auquel la doloire a fait prendre figure humaine, ni gazon imprégné de la fumée des libations, ni pierre baignée de parfums ; car ce sont là des objets peu frappants ; et pour un petit nombre de voyageurs qui les cherchent et les adorent, les autres qui ne les connaissent point ont bien vite passé au-delà. »

 

Qui sait ce qu'abrite le cœur du marcheur éternel... L'histoire d'un certain chameau qui rencontre le chas d'une aiguille... Les vraies richesses ? Une bonne question ces temps-ci...