29 février 2012 3 29 /02 /février /2012 07:00

 

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Quel beau métier que d'être un homme sur la terre...

 

Je venais de passer plusieurs jours à relire les nouvelles d'Anton Tchekhov, des textes, parfois très courts, énergiques sur un pied, mélancoliques sur l'autre, d'un humour souvent corrosif, ainsi que la biographie sensible que Sophie Lafitte a consacrée à celui qui fut aussi un médecin des pauvres. L'envie, pour moi saugrenue, m'a alors pris d'aller me promener sur l'autre versant de la grande ville. Ce n'est pas ordinaire, lorsque je séjourne à Paris, que je traverse le fleuve pour aller de l'autre côté. Rive droite ? Rive gauche ? Je demeure, intégralement, le flâneur du même bord : au Sud, toute ! Le Quartier latin dans le compas du regard, toujours ! De dérives en dérives, I am the moujik sudiste de Paname !

 

Des siècles que je n'avais pas remis les pieds dans cette plaine de la place des Ternes. Quel nom ! Quel quartier sinistre ! Quel ennui épais dès la tombée de la lumière ! J'ai l'impression que c'est l'hiver perpétuel. Une Taganrog-sur-Seine, sourde et endormie. Il me revient, toutefois, que, dans mon enfance -la préhistoire vue d'aujourd'hui pour tout dire-, à l'entrée de la bouche du métro, seul égaiement, une fleuriste d'un âge intermédiaire faisait partie de ce théâtre d'éternité : des branches de lilas, des géraniums, des dahlias, rarement des roses, ornaient son léger étal ambulant. Qu'est-elle devenue, si le verbe devenir peut avoir un sens dans ce cas précis ?

 

Je suis, je le sais, à l'approche d'un monde crépusculaire. On quitte le boulevard haussmannien et on se retrouve en petite Russie. J'oblique à gauche dans la rue Daru et la cathédrale orthodoxe Saint-Alexandre-Nevski affiche son front majestueux dans ma direction. Puissance, or et bleu, d'aimantation. душа, душа...Doucha, l'âme des choses, le souvenir...

 

Autrefois, des parents qui avaient, et je les comprends tout en les approuvant, rompu bien des amarres me montraient, quand même, malgré tout, c'est une partie de l'histoire, que veux-tu, c'est comme ça, les prie-Dieu du premier rang aux noms des ancêtres. Dans mon oreille, je croyais qu'il s'agissait des en-sept, une variété slave du jeu des 7 familles.  Mais il y avait belle lurette que plus aucun membre de ce cercle antédiluvien ne venait dans ce lieu béni pratiquer ses dévotions. Que faire ? Laïcs et démocrates, nous sommes devenus, et fiancés de la République : à partir de là, le reste appartient à la maille des légendes que se sont racontées les trains innombrables d'exilés de tous poils à partir de 1905 -ces loqueteux, casse-cou, peigne-cul, fiers-à-bras, mais aussi hobereaux idéalistes ou autres Crésus de la taïga-, blancs et noirs, n'en finissant plus d'écluser, la larme à l'œil, des litres trop pleins de vodka. L'eau-de-feu qui rapproche, éloigne. Le monde est beau. Une seule chose est mauvaise : nous. Ce vieux monde-là, terminado ! Bienvenue dans le nouveau. Sic.

 

J'allume un cierge. Could be useful, at times. Odeurs d'encens dans les ténèbres. Des chaises à la place des prie-Dieu. Sur le mur, des notices en cyrillique. Des éphémérides aussi, des croix au crayon sur certains jours. Et des croix de bois ciré au-dessus. En sortant, je veux me persuader que les ombres de Picasso et d'Olga Khokhlova, sa première femme, rôdent encore derrière moi dans la nef. On n'a pas demandé à Pablo de laisser un petit croquis dans un coin ? Vraiment ? 

 

À la Ville de Petrograd, de l'autre côté de la rue, pas de Novo Russki. Au moins ça de gagné. Je m'offre un thé brûlant et une vatrouchka. L'alcool, ce sera pour plus tard en compagnie des fantômes. Dans le saint des saints, autre refuge après l'office, je tire de ma poche, oсторожно !, sacrilège ?, cette nouvelle d'Anton et me lis mentalement le début à voix haute :

 

Dans la cour de l’hôpital, perdue dans une véritable forêt de bardanes, d’orties et de chanvre sauvage, s’élève une petite annexe. Le toit en est rouillé, la cheminée à demi écroulée, l’herbe pousse sur les degrés pourris de l’entrée, et des crépissages il ne reste que des vestiges. La façade principale regarde l’hôpital, celle de derrière est tournée vers les champs, dont la sépare, grise et garnie de clous, la barrière de l’hôpital. Ces clous, aux pointes effilées, la barrière et l’annexe elle-même ont cet aspect spécial, triste et rébarbatif que l’on ne voit chez nous qu’aux hôpitaux et aux prisons.

 

Si vous ne craignez pas de vous piquer aux orties, prenez le petit sentier qui conduit à l’annexe et nous jetterons un coup d’œil à l’intérieur. Voici ouverte la première porte ; entrons dans le vestibule. Le long des murs et près du poêle sont entassées de véritables montagnes de vieilles hardes d’hôpital. Des matelas, de vieilles capotes en lambeaux, des pantalons, des chemises à raies bleues, des chaussures usées et ne pouvant servir à qui que ce soit, toute cette friperie amoncelée, chiffonnée, pêle-mêle, pourrit et exhale une odeur suffocante.

 

Sur le tas de hardes est toujours couché, la pipe aux dents, le gardien Nikita, vieux soldat en retraite, aux chevrons fanés. Il a la face dure d’un vieil ivrogne, des sourcils pendants qui lui donnent une expression de chien de la steppe, et le nez rouge. Il est de petite taille, d’aspect maigre et décharné, mais son maintien impose et ses poings sont robustes. Il appartient à cette catégorie d’hommes d’exécution, simples, positifs et bornés, qui aiment l’ordre par-dessus toute chose et sont convaincus qu’il faut cogner. Nikita cogne en pleine poitrine, au visage, au dos, où cela tombe, et assure que sans cela rien ne marcherait à l’annexe.

 

Un peu plus loin, vous entrez dans une vaste pièce qui, défalcation faite du vestibule, occupe à elle seule toute l’annexe. Les murs y sont recouverts d’un enduit bleu sale ; le plafond est enfumé comme celui d’une isba sans cheminée ; il est manifeste que les poêles y fument l’hiver et que l’on n’y respire que vapeur de charbon. Des grilles de fer offusquent les fenêtres ; le plancher est gris et mal raboté. Il traîne une odeur de choux aigres, de mèche fumeuse, de punaises et d’ammoniaque, et l’on croirait entrer dans une ménagerie.

 

Sur des lits, vissés au plancher, des gens sont assis ou couchés, en capotes bleues et en bonnets de nuit, à l’ancienne mode. Ce sont des fous.

 

La ménagère aux tresses blondes ne me dit rien. Il faut que je quitte ce confort de laque pour affronter l'hostilité des frimas et je repars, projectile dans le vent impitoyable de l'Histoire, emporté par ma propre folie russe. 

 

 

(Anton Tchekhov, Nouvelles, traduit du russe par Vladimir Volkoff, Le Livre de Poche, 1993 / Sophie Lafitte, Tchekhov par lui-même, Seuil, 1963 / Ivan Tourguéniev, Pères et fils, Folio Classique, 2008 / Maxime Gorki, Enfance, Folio Classique, 2004)

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26 février 2012 7 26 /02 /février /2012 07:00

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Nous croyons bon de prévenir nos lecteurs que ce récit n'est point une fiction. Tous les détails en sont pris aux annales maritimes de la Grande-Bretagne. La réalité fournit quelquefois des faits si romanesques que l'imagination elle-même ne pourrait rien y ajouter...


 

La télévision hivernale rediffuse ce très bon film de Frank Lloyd, Mutiny On The Bounty, Les Révoltés du Bounty, réalisé en 1935. Toujours aussi parfait l'affrontement entre le romanesque Fletcher (Clark Gable au mieux de sa forme) et l'impitoyable capitaine Bligh (Charles Laughton, on en redemande). 

 

C'est à la fin des années 1950, dans l'une des zones maritimes les plus reculées de la Terre, qu'une expédition a remonté des flots les restes improbables de ce bâtiment de légende. Une sacrée veine quand on sait qu'il n'y a rien à des miles à la ronde !

 

Bounty signifie abondance. Mais Quod abundat vitiat. Les aventuriers à pied, à cheval ou en voiture de l'Arctique et des tropiques le savent qui se répartissent indéfectiblement en deux catégories : les mulets (chargés d'un barda encombrant et lourd) et les MUL (les marcheurs ultralégers). Cela m'est revenu quand, sur l'écran, les épées s'entrechoquaient. Les îles Pitcairn, oui, oui, où avais-je lu cette autre histoire de débris ? Ah !, nous y voilà :

 

  (...) Parmi les méfaits venus du Premier Monde dans les pays en voie de développement, nous avons déjà mentionné les millions de tonnes de déchets électroniques transportés intentionnellement des nations industrialisées vers la Chine. Pour saisir l'échelle mondiale du transport non intentionnel de déchets, considérez les ordures rassemblés sur les plages de deux petits atolls des îles Pitcairn, Oeno et Ducie, dans le sud-est de l'océan Pacifique : ce sont des atolls inhabités, dépourvus d'eau douce, rarement visités, même par des yachts, et ils figurent parmi les bouts de terre les plus retirés du monde, tous deux à presque deux cents kilomètres de l'île, elle-même inhabitée, d'Henderson. Pour chaque bande de plage d'un mètre, une étude a détecté la présence en moyenne d'une ordure, dérivée de bateaux ou bien de pays d'Asie et d'Amérique situés sur la bordure Pacifique à des milliers de kilomètres de distance : sacs en plastique, bouées, bouteilles de verre et de plastique (surtout des bouteilles de whiskey Suntory venues du Japon), corde, chaussures et ampoules, ballons de football, soldats et avions en plastique, pédales de vélo et tournevis... 

 

Eh oui, notre bon vieux monde qui se shampouine au développement durable et à la consommation responsable !  

 

Allez, un bon coup de balai et ces îles seront aussi belles qu'un sou neuf ou un timbre non oblitéré ! 

 

Tout rentrera dans l'ordre. N'est-ce pas ?, mon cher Jules :

 

Tel fut donc le dénouement d'une aventure qui avait commencé d'une façon si tragique. Au début, des révoltés, des assassins, des fous, et maintenant, sous l'influence des principes de la morale chrétienne et de l'instruction donnée par un pauvre matelot converti, l'île Pitcairn est devenue la patrie d'une population douce, hospitalière, heureuse, chez laquelle se retrouvent les mœurs patriarcales des premiers âges...

 

 

(Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2006 / Jules Verne, Les Révoltés de la Bounty, Hetzel, 1879)

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22 février 2012 3 22 /02 /février /2012 07:00

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The greatest picture in the world...

 

Sur la route serpentine, la voiture brinquebale au milieu des vignes.

 

Le bourg de Sansepolcro semble retiré derrière ses murs bistres.

 

Je sais qu'au Museo Civico j'ai enfin rendez-vous avec un triangle merveilleux qui date de 1463.

 

Ce tableau, 2,20 m x 2,00 m, Piero della Francesca l'a peint ici, chez lui, et ce chef-d'œuvre d'un naturalisme flamboyant est resté depuis des siècles à la même place.  

 

La plus belle toile du monde. C'est à Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes, vous vous souvenez ?, que l'on doit ce mot qui trouve sa justesse lorsque, de toute sa puissance plastique, la composition picturale s'impose à vous dans le silence nocturne.

 

Dans Along The Road, recueil d'impressions touristiques et publié en 1925, Huxley ne consacre pas moins de huit pages à La Resurrezione et ses alentours.

 

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, quelle chance qu'un gradé britannique ait lu le récit de Huxley : l'artillerie a, pour une fois, épargné le Christ ! Les perspectives avaient, par miracle, changé de camp...

 

 

(Aldous Huxley, Along The Road : Notes Of A Tourist, Chattos & Windus, 1948)

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19 février 2012 7 19 /02 /février /2012 07:00

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Les traditions de nos campagnes disent que l'arbre porte bonheur aux amourettes...

 

 

Quand là-bas est inénarrable, je cherche un lieu de lumière.

 

Sur la route d'Éphèse, une aridité dont ne voudrait même pas un âne. Et pourtant...

 

Le théâtre de toujours pour moi seul un matin entier. Ce n'est pas donné à tout le monde.

 

Cette auberge, hier soir, le joueur de flûte.

 

Du raki et du vin rouge aussi.

 

Les labyrinthes du prytanée ont été un régal : bien perdu pour mieux me retrouver.

 

Sur les restes de la bibliothèque de Celsus, j'ai feuilleté quelques pages d'Orhan Pamuk.

 

Arrivée soudain de nulle part, elle est venue vers moi sur le chemin de rocaille.

 

Mate de peau. Une Indienne sans son sari.

 

Je l'ai embrassée à pleine bouche sous l'ombrage réduit de l'unique sorbier.

 

Une grive pas farouche qui s'est ri des filets.

 

Dans sa main, au moment de se dire au revoir, trois baies rouges.

 

Oiseleur, ton bonheur.

 

 

 

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15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 07:00

 

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De façon très générale, notre problème actuel est un problème d'attitudes et de mise en œuvre...


 

Je suis arrivé à mon but par la route de l'Ouest, ma vieille édition de l'Almanach à la main. La log-cabin de Baraboo est telle que je me la représentais : une cabane russe pour forestier américain. La rivière Wisconsin, toute proche, forme un V inversé au bout du terrain spongieux, vers le Nord : une tête de flèche indienne en terre pacifique. Nous sommes au printemps, mais la fonte de la neige, très abondante cette année me dit le chauffeur du bus, a creusé des ravines profondes sur le sentier qui mène à l'entrée.

 

Le nom d'Aldo Leopold commence à être maintenant bien connu en Europe. Son œuvre, resserrée autour de deux ou trois textes décisifs, l'est bien plus en Amérique depuis que l'idée vivante d'une éthique environnementaliste a vu le jour dans les années 1940.

 

Cette édition de l'Almanach, 1968, $1.20, recouverte aujourd'hui d'un tas de notes et de ruban adhésif, je l'avais trouvée il y a très longtemps, un jour de jungle chaude, dans l'une de ces librairies d'occasion sur Broadway. New York était vibrante, captivante et violente à l'époque. Depuis, les vibrations se sont déplacées et la violence de la vie a changé de visage. C'est tout. 

 

Après avoir fait le tour du propriétaire, unique visiteur, j'ai pris la liberté d'assembler quelques rondins épars en une pile idéale pour m'y reposer à l'ombre et me laisser ainsi filtrer par les heures. De la cabane, il n'y a pas grand'chose à en dire : bâtie d'honnêtes planches de bon bois, de l'American Cedar qui se moque des insectes piqueurs, je pourrais la retrouver quasi à l'identique, en Norvège, en Sibérie ou dans les Alpes. Ah, si, peut-être la présence, face à la porte, d'une pompe à bras qui sert à puiser l'eau souterraine offre à l'observateur une note singulière. À l'intérieur, j'ai surtout apprécié la cuisine, en fait, un long plan de travail, qui dans son humilité extrême permettait, je pense, de se préparer, adossé à l'âtre, une pitance correcte les jours de frimas.

 

Ce matin, la vie sauvage est sage. Est-ce ainsi l'harmonie de l'homme et de la terre ? Je peux comprendre que les autorités préservent des lieux comme celui-ci : en moins de cinq minutes, vous courez le risque de vous retrouver sur une Interstate lourdement bétonnée, densément infréquentable, dangereuse, bruyante et puante. Tout le contraire concret de la formule qui fait un peu le succès de Leopold : une action est juste, quand elle a pour but de préserver l'intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est répréhensible quand elle a un autre but / A thing is right when it tends to preserve the integrity, stability, and beauty of the biotic community. It is wrong when it tends otherwise.

 

J'ouvre le livre au hasard. Ce qu'il y a de bien avec Leopold, homme du dehors, c'est que sa science naturelle et sa conscience écologique, comme on dit désormais, s'expriment dans une simplicité désarmante. Simplicité, pas simplisme. C'est exactement le genre d'ouvrage qu'enfant j'emportais partout avec moi :

 

Quand les pissenlits ont posé la marque de mai sur les pâturages du Wisconsin, il ne reste plus qu'à attendre la preuve ultime que le printemps est arrivé. Installez-vous sur une touffe d'herbe, ouvrez vos oreilles vers le ciel, oubliez le chahut des alouettes et des carouges et vous l'entendrez bientôt : le chant en vol du pluvier montagnard de retour d'Argentine.

 

(...)

 

C'est l'aube. Un souffle de vent traverse le grand marais et roule un banc de brouillard, lentement, sur l'espace immense. Tel le spectre blanc d'un glacier, les brumes s'avancent, chevauchant les phalanges de mélèzes, glissant au ras des tourbières lourdes de rosée. Un seul silence est suspendu d'horizon à horizon.

 

(...)

 

Penser comme une montagne. Un hurlement surgi des profondeurs résonne entre les parois rocheuses, dévale la montagne et s'évanouit dans le noir. C'est un cri de douleur primitive, plein de défi, et plein de mépris pour toutes les adversités du monde.

 

(...)

 

Un oiseau bleu vient de se poser sur le faîte de la cheminée. Voici un livre que chacun devrait avoir avec soi, amoureux de la nature ou simple promeneur du dimanche, aventurier du retour à la terre ou sympathisant du mouvement écologiste, dans son sac ou sa bibliothèque. Oui, d'accord, en substance, on peut toujours discuter du vocabulaire, avec la présentation que Le Clézio fait de l'Almanach. Et plus. Bien lu entre les lignes, ce viatique naturel invite à la résistance joyeuse contre la bêtise en général et la mécanisation de l'espèce humaine en particulier. 

 

La terre en tant que communauté, voilà l'idée de base de l'écologie, mais l'idée qu'il faut aussi l'aimer et la respecter, c'est une extension de l'éthique. Quant à la moisson culturelle, c'est un fait connu depuis longtemps et oublié depuis peu (...) Un tel déplacement des valeurs peut s'opérer en réévaluant ce qui est artificiel, domestique et confiné à l'aune de ce qui est naturel, sauvage et libre. Leopold écrivait en 1948. Et, avant lui, mon ami Thoreau en 1854. On mesure le chemin qui resterait à parcourir afin de nous accorder sur les motifs et motivations qui permettraient à notre monde de continuer à être vivable et non devenir irrémédiablement immonde.  

 

 

(Aldo Leopold, A Sand County Almanac, Oxford University Press, 2001 / Almanach d'un comté des sables, préface de J.M.G. Le Clézio, Aubier-Montaigne, 1996)

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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 07:00

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Le travail se subdivisant il se fait donc, à côté des machines, quantité d'hommes-machines...

 

 

Dans la boîte aux lettres, un catalogue en offset vantant ce qu'il y a de mieux en matière d'univers numérique qu'il faut absolument posséder pour être branché (avant, qui sait ?, la catastrophe finale) :

 

  • des téléviseurs (LCD, LED, plasma ? HDTV ou HDVT 1080p ? Choix cornélien)
  • des Home Cinema (3.1, 5.1, 7.1 ? La fanfare municipale est de sortie...)
  • des consoles de salons (l'expression est vraiment tordante !)
  • des téléphones mobiles, des téléphones fixes, des Smartphones (les autres sont donc idiots ?)
  • des APN (appareils photographiques numériques). Bridge ou pas bridge ?
  • des chaînes HI-FI toujours plus compactes (Qu'en pense Mozart ?)
  • et bien entendu, toute la gamme homérique des ordinateurs et de leurs accessoires indispensables : des machines de bureau -un investissement idéal pour tous les jours-, des portables -hyper mobiles, emmenez-les partout-, des tablettes pour lire dans le métro, des Netbooks de conception ergonomique, des unités de stockage de quoi vous confectionner des bibliothèques XXL, des scanners -l'assurance d'une qualité irréprochable pour une utilisation intensive-, des imprimantes -imprimez de n'importe où-, des solutions pour les réseaux filaires ou sans fil -rapport qualité-prix, c'est le top-, des sacoches en plastique, en simili cuir, et une en vrai cuir -très tendance, vous pourrez tout transporter...

 

Ce catalogue, je vais le garder comme témoin du monde au XXIe siècle.

 

 

 

it donc, à côté des machines, quantité d'hommes-machines.

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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 07:00

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Le premier pays de l'Europe à l'occident, nous l'avons déjà dit, est l'Ibérie...

 

 

C'est incroyable ce qu'il peut faire chaud au creux de l'hiver ! Sur la côte de Galice, çà et là, des cerisiers en fleurs. Face à la mer, je me suis trouvé une auberge de pèlerin, confortable et protégée des vents.

 

Derrière la bâtisse hospitalière, une marqueterie de lopins agricoles, œuvre d'artisans soigneux. Au-dessus, des estives rases. Par contraste. Je suis au pays des hommes fiers de la montagne, ce qui n'avait pas échappé à la sagacité native de Strabon.

 

Viens de parcourir près de deux mille kilomètres avec une seule idée en tête. Me mettre une fois de plus au carreau d'une fenêtre et relire mon ami géographe en édition bilingue. Une telle distance ? Oui, le plaisir n'a pas de prix.

 

J'aime l'Italie et ses folies avisées. J'aime l'Espagne et son chant profond qui parvient à se jouer des vacheries de l'histoire. Ici, l'écriture de la terre rejoint la déroute des rêves. 

 

Recopié ces fragments au son des flots tumultueux :

 

(...)

 

Des deux versants du Mont Pyréné, celui qui regarde l'Ibérie est couvert de belles forêts, composées d'arbres de toute espèce, notamment d'arbres toujours verts ; celui qui regarde la Celtique, au contraire, est entièrement nu et dépouillé. Quant aux parties centrales de la chaîne, elles contiennent des vallées parfaitement habitables : la plupart de ces vallées sont occupées par les Cerrétans, peuple de race ibérienne, dont on recherche les excellents jambons à l'égal de ceux de Cibyre, ce qui est une grande source de richesse pour le pays.

 

(...)

 

Pour décrire maintenant le pays en détail, nous reprendrons du promontoire Sacré. Ce cap marque l'extrémité occidentale non seulement de l'Europe, mais de la terre habitée tout entière. Car, si la terre habitée finit au couchant avec les deux continents d'Europe et de Libye, avec l'Ibérie, extrémité de l'Europe, et avec la Maurusie, première terre de la Libye, la côte d'Ibérie au promontoire Sacré se trouve dépasser la côte opposée de 1500 stades environ. De là le nom de Cuneus, sous lequel on désigne toute la contrée attenante audit promontoire et qui, en latin, signifie un coin. Quant au promontoire même ou à la partie de la côte qui avance dans la mer, Artémidore, qui nous dit avoir été sur les lieux, en compare la forme à celle d'un navire ; quelque chose même, suivant lui, ajoute à la ressemblance, c'est la proximité de trois îlots placés de telle sorte, que l'un figure l'éperon, tandis que les deux autres, avec le double port passablement grand qu'ils renferment, figurent les épotides du navire.

 

Le même auteur nie formellement l'existence sur le promontoire Sacré d'un temple ou d'un autel quelconque dédié soit à Hercule, soit à telle autre divinité, et il traite Ephore de menteur pour avoir avancé le fait. Les seuls monuments qu'il y vit étaient des groupes épars de trois ou quatre pierres, que les visiteurs, pour obéir à une coutume locale, tournent dans un sens, puis dans l'autre, après avoir fait au-dessus certaines libations ; quant à des sacrifices en règle, il n'est pas permis d'en faire en ce lieu, non plus qu'il n'est permis de le visiter la nuit, les dieux, à ce qu'on croit, s'y donnant alors rendez-vous. Par conséquent, les visiteurs sont tenus de passer la nuit dans un bourg voisin et d'attendre le jour pour se rendre au cap Sacré, en ayant soin d'emporter de l'eau avec eux, vu que l'eau y manque absolument.

 

(...)

 

II y a quelque chose de barbare aussi, à ce qu'il semble, dans la forme de certains ornements propres aux femmes d'Ibérie et que décrit Artémidore. Dans quelques cantons, par exemple, les femmes se mettent autour du cou des cercles de fer supportant des corbeaux ou baguettes en bec de corbin, qui forment un arc au-dessus de la tête et retombent bien en avant du front ; sur ces corbeaux elles peuvent, quand elles le veulent, abaisser leurs voiles qui, en s'étalant, leur ombragent le visage d'une façon très élégante à leur gré ; ailleurs, elles se coiffent d'une espèce de tympanium ou de petit tambour, parfaitement rond à l'endroit du chignon, et qui serre la tête jusque derrière les oreilles, pour se renverser ensuite en s'évasant par le haut. D'autres s'épilent le dessus de la tête, de manière à le rendre plus luisant que le front lui-même. Il y en a enfin qui s'ajustent sur la tête un petit style d'un pied de haut, autour duquel elles enroulent leurs cheveux et qu'elles recouvrent ensuite d'une mante noire. Indépendamment les détails qui précèdent sur les mœurs étranges de l'Ibérie, nous trouvons dans les historiens et dans les poètes maints détails plus étranges encore, je ne dis pas sur la bravoure, mais sur la férocité, sur la rage bestiale des Ibères, et en particulier de ceux du Nord.

 

(...)

 

Joie farouche chez une Espagnole ? Oui, toujours, et comment !

 

 

(Strabon, Géographie, édition bilingue, Belles Lettres, 1971)


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5 février 2012 7 05 /02 /février /2012 07:00

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Que la montagne est belle...

 

Autour d'une tome de chèvre et de bons Chateauneuf-du-Pape, les amis vont et viennent.

 

Pour quelques heures, j'ai quitté la grande ville avec allégresse pour me réchauffer en Haute-Ardèche.

 

Les temps sont durs. Les temps peuvent être doux.

 

Dans la grande salle à (bien) vivre, le tourne-disque joue les plus belles chansons de Mnacha Tenenbaum, plus connu sous le nom scénique de Jean Ferrat.

 

Les albums sont là dans leur fraîcheur fragile.

 

Cela faisait des années que je n'avais pas entendu sa voix, puissante et pénétrante.

 

Une existence à interroger l'intoxication de nos vies par le confort facile.

 

Vous pouvez refuser le choix : la jungle ou le zoo.

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 07:00

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Berlin. Langsame Heimkehr. Lent retour.

 

Pluie. Neige. Pluie de neige.

 

Monbijouplatz. Il ne reste pas grand'chose. Je le vérifie une fois de plus. 

 

Cette vieille édition de Peter Schlemihl, je l'ai emportée d'Ouest en Est et jusqu'en Océanie.

 

Je cueille cette fleur du pavé.

 

Botanique : botte d'herbes en coffret mental.

 

Lecture bleue sur gris :

 

On me donna la clef d’une petite armoire qui était au chevet de mon lit : j’y retrouvai tout ce qui m’appartenait. Je m’habillai je suspendis par-dessus ma kourtke noire ma boîte à botaniser, dans laquelle je retrouvai, avec plaisir, les lichens que j’avais recueillis sur les côtes de Norvège le jour de mon accident. Je mis mes bottes, plaçai sur mon lit le billet que j’avais préparé, et, dès que les portes s’ouvrirent, j’étais loin du Schlemihlium, sur le chemin de la Thébaïde.

Comme je suivais le long des côtes de la Syrie la route que j’avais tenue la dernière fois que je m’étais éloigné de ma demeure, j’aperçus mon barbet, mon fidèle Figaro, qui venait au-devant de moi. Cet excellent animal semblait chercher, en suivant mes traces, un maître que sans doute il avait longtemps attendu en vain. Je m’arrêtai, je l’appelai, et il accourut à moi en aboyant et en me donnant mille témoignages touchants de sa joie. Je le pris dans mes bras, car assurément il ne pouvait suivre, et je le portai jusque dans ma cellule.

 

Je revis ce séjour avec une joie difficile à exprimer ; j’y retrouvai tout en ordre, et je repris, petit à petit, et à mesure que je recouvrais mes forces, mes occupations accoutumées et mon ancien genre de vie. Mais le froid des pôles ou des hivers des zones tempérées me fut longtemps insupportable.

 

Mon existence, mon cher Adelbert, est encore aujourd’hui la même. Mes bottes ne s’usent point, elles ne perdent rien de leur vertu, quoique la savante édition que Tickius nous a donnée de rebus gestis Pollicilli me l’ait d’abord fait craindre. Moi seul je m’use avec l’âge ; mais j’ai du moins la consolation d’employer ces forces que je sens décliner à poursuivre avec persévérance le but que je me suis proposé. Tant que mes bottes m’ont porté, j’ai étudié notre globe, sa forme, sa température, ses montagnes, les variations de son atmosphère, sa force magnétique, les genres et les espèces des êtres organisés qui l’habitent. J’ai déposé les faits avec ordre et clarté dans plusieurs ouvrages, et j’ai noté en passant, sur quelques feuilles volantes, les résultats auxquels ils m’ont conduit, et les conjectures qui se sont offertes à mon imagination Je prendrai soin qu’avant ma mort mes manuscrits soient remis à l’université de Berlin.

 

Ne soyez jamais l'ombre de vous-même.

 

À soi-même, promesse tenue...

 

 

(Adelbert von Chamisso, L'Étrange histoire de Peter Schlemihl, Folio-Gallimard, 2011)

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 07:00

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Dans la maison aux quatre cheminées, j'ai quatre pianos...

 

 

Bon, quelques symphonies de temps à autre, d'accord, des opéras, oui, des concertos, bien entendu, de la musique de chambre, toujours. Mais ce qu'il y a de bien avec Erik Satie, ce sont deux ou trois notes toutes les cinq ou six mesures. Un Japon musical aux portes de Paris. 

 

Je peux ainsi me faire à l'idée sonore de la musique -je plaisante à moitié !

 

Une ascendance écossaise et un solide sens de l'humour : deux ingrédients qui, depuis des lustres, ont rendu Satie très sympathique à mes oreilles.

 

Nous n'étions pas très nombreux dans les années 1960 à jouer les Gymnopédies et les Gnossiennes : un gai savoir pianistique en vol plané.

 

On oublie que Satie a travaillé avec Picasso. Que se sont-ils dit ?

 

Ce soir, la télévision suisse de langue romane rediffuse le magnifique film de René Clair, Entr'acte. La partition de Satie tire la langue aux conventions, à la méchanceté gratuite, à la mesquinerie. Et invite à un peu de solidarité. Nous étions au sortir de la grande boucherie humaine. Nous étions en 1924.

 

Satie ? Samedi et tous les jours de la sainte semaine !


 

 

 

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