2 septembre 2012 7 02 /09 /septembre /2012 06:00

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Tucson, le 29 avril 1994


Je volais dans un étron en aluminium, avançant lentement à partir de San Francisco vers Tucson, en Arizona, aux deux-tiers de la tournée promotionnelle de mon dernier livre, laquelle comptait neuf étapes. Remarquez tous ces nombres, une convention stupide car le Temps est en réalité circulaire et on a conçu tous les nombres pour que quelqu'un puisse en faire son beurre. J'ai souvent rencontré le Temps en personne dans le monde sauvage et je vous garantis que c'est un bonhomme tout rond, ou plutôt une femme bien gironde. Les voyages en avion sont particulièrement pénibles en ce moment depuis que le Congrès a permis aux équipages de flanquer des coups de cravache dans les gencives des passagers, ce qui est tout bonnement l'équivalent physique de ce que les compagnies aériennes font subir émotionnellement à leur clientèle depuis des années. Je bois un cabernet californien si infect que cela vaut à peine mieux que de sucer le pis d'une truie, mais il m'a néanmoins libéré suffisamment l'esprit pour que je puisse esquisser ce que j'ai vu récemment en Amérique : l'alliance grotesque des yuppies, de la gauche traditionnelle et des technocrates pour nous faire entrer de force dans la cuisine puritaine. Le mois que je viens de passer parmi des gens cultivés et intelligents m'a appris qu'ils sont devenus férocement anti-tabac et anti-alcool. Pas une seule fois en un mois je n'ai entendu parler des massacres au Rwanda ni du fait que, depuis dix ans, la moitié inférieure de notre population se compose désormais de mutants sociaux. Des pauvres, on exige seulement qu'ils sachent se tenir. Bien sûr, nous avons traversé des convulsions similaires au temps de la prohibition, dans les années 1920, mais la situation présente est catastrophique, car la population est à 90 % illettrée et anesthésiée par 90 heures hebdomadaires de télévision et de "musique". Ces convulsions sociales sont liées à l'illusion du contrôle, et cette illusion trouve elle-même son origine dans la peur, qui est à la racine de toutes les formes de fascisme.


Rien de tout cela n'est de ma faute. J'atterris à Tucson et prends ma voiture pour rentrer chez moi à travers les montagnes, dans le merveilleux crépuscule printanier. Si je ne peux pas être libre dans cette vie, quand donc serai-je libre ? Lorsque j'arrive à notre casita près de la frontière espagnole, ma femme a déjà rangé toute la maison pour que nous puissions entamer notre voyage de retour de quatre jours vers le Michigan. Je m'assois dans le patio avec mon chien de chasse sur les genoux, la Lune à trois mètres de mon oreille gauche.


Au-dessus du torrent qui traverse d'épais fourrés, j'entends le croassement du plus rare des oiseaux, l'élégant trogon, cousin direct du saint quetzal. Mon ami le philosophe Claremon dit : "La réalité est l'agrégat des perceptions de toutes les créatures".


Je vais passer l'été sous la forme d'un ours.

 

 

(Jim Harrison, Une journée du monde, traduit de l'anglais par Brice Matthieussent, Album anniversaire 1964-1994 pour les 30 ans du Nouvel Observateur)

 

 

 

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