26 décembre 2018 3 26 /12 /décembre /2018 07:00
Poissons séchés

Avant de repartir vers les provinces du Nord, je me suis volontairement plongé une journée dans l'abondante agitation exécrable de la grosse ville, et vingt-quatre heures auront suffi.

 

Osaka ou l'ordre dans le désordre. « Stupeur et tremblement, n'est-ce pas ? », me suis-je dit à la descente du train super extra rapide. À commencer par l'arraisonnement architectural rythmé, me déroule l'attentif chauffeur du taxi aux mains gantées de blanc à bord de sa rutilante Toyota Crown, par la spéculation immobilière la plus offensive, s'emparant, sans vergogne !, de la moindre parcelle encore inexploitée. Ici aussi, après les lourds bombardements américains à répétition, le relevage de la ville s'est agencé au mépris d'un potentiel bonheur urbain. Sauf rares exceptions, relativement aux mégalopoles planétaires, ce que je viens de dire est à la fois un quasi truisme et une jolie contradiction dans les termes. Les peuples ont les édiles qu'ils méritent. Qu'on relise, à ce propos, l'argumentaire que développe Lewis Mumford dans son opus cinglant, La Ville dans l'histoire.  

 

Mais il se trouve toujours quelque chose à découvrir au milieu du bruit et de la fureur. Dans ma chambre à l'hôtel – un cagibi aseptisé ; au mur, la photo d'un célèbre château bavarois –, j'ai élaboré un plan de circonstance. J'ai commencé par porter mes pas en direction du musée des beaux-arts. Une heure en compagnie de Cézanne tandis que les nouveaux riches chinois s'agglutinaient à la buvette. Puis un taxi hélé au bref de la cohue a tracé sur l'asphalte un savant croissant le long de la rade grouillante de grues et de porte-containers. Les bateaux : Mermaid Of The Seas, Okinawa, Santiago Libre, Vladivostok. Tout un monde hypnotique, jamais soporifique. Et je suis revenu me perdre dans le trémoussement du quartier Dôtonbori. Les traverses mènent toutes au canal — ses eaux visqueuses.

 

C'était hier le district achalandé des plaisirs interlopes. Les bazars dégoulinant de colifichets pour touristes assoiffés de souvenirs ont désormais pignon sur rue au firmament des néons. Pourtant, dans le pêle-mêle de ces junk shops que ponctuait au hasard du regard la présence d'un frêle marchand de sorbets, une humble épicerie, sans doute mélancolique, tenait son rang. Le vendeur voûté derrière la vitrine. Sur le trottoir, des barriques ventrues en fer-blanc renfermaient la plus impressionnante collection d'animaux marins prêts à divertir le palais que l'on pouvait imaginer. Aussitôt, sans que le cerveau ait le temps d'analyser, l'odeur, – le fumet ! –, singulièrement âcre, piquante, rance qui montait de la bassine cabossée remplie de pauvres petits poissons séchés.

 

J'ai jeté un dernier regard à la cité électrique dans le soleil couchant. La grande sculpture métallique juchée sur le pavillon du musée m'a fait penser au squelette d'une morue âprement brossée par les vents. Le carnet s'est alors ouvert au bon endroit :

 

« Au printemps qui s'en va,

les oiseaux crient.

Les yeux des poissons en larmes. »

12 décembre 2018 3 12 /12 /décembre /2018 07:00
Tortue têtue

Une pension fraîche et simple au pied des pins.

 

Bières Asahi, Sapporo et Kirin à foison dans le mini-bar de la chambre. Tout pour le repos du pèlerin. Papier à lettre, stylo quatre couleurs, et livres religieux, dont une Bible en anglais d'Amérique, sommeillent dans le profond tiroir. Œcuménisme, quand tu les tiens !

 

Matsue, beaucoup de charme. L'étape avant de foncer vers Osaka. L'eau partout, visible, souterraine. De beaux parcs, des musées en veux-tu en voilà, un château en surplomb parsemé d'espèces centenaires, vue sur la ville, des temples idylliques levés de gradins moussus.

 

C'est d'ailleurs Junko, la très dévouée, une autre étudiante au fin visage triangulaire, passionnée de littérature française, son mémoire porte sur le mouvement symboliste, qui m'indique le chemin de ce remarquable temple, le Gesshô-ji. Échange d'adresses, signe de la main, paume bien ouverte, la voici qui glisse au lointain parmi les cèdres odorants.

 

Mais ce matin, foulant les travées du temple bordées de lanternes obscures, j'ai rendez-vous avec la grotesque tortue lithique qui voulait toujours prendre le large. Un monstrueux pilier planté dans sa carapace entrave à jamais son désir d'école buissonnière. Aucun gardien à l'horizon. La brise soulève les centaines d'omikuji délicatement nouées autour des branches d'un gracile cerisier. Fragiles bandelettes divinatoires en papier, chacune portant l'espoir si humain de conjurer tel ou tel sort. Calé contre les flancs de l'animal aux yeux de baleine, j'admire le ballet furtif des mésanges, jouissant du silence.

 

Je peux comprendre que Yakumo Koizumi, soit Lafcadio Hearn, se soit épris du lieu. Jeune, je lisais ses Contes des Tropiques, et songeais à Stevenson, La lumière vient de l'Orient ou encore ses Fantômes du Japon qui figuraient en bonne place dans la vaste bibliothèque familiale. Lafcadio Hearn, un pur roman à lui seul ! Des années plus tard, je suis tombé sur l'essai instructif que Stefan Zweig consacre à l'auteur de Kokoro. Hommes et destins : oui, quelles sont les existences, hier comme demain, qui valent d'être relatées ? Je tourne les pages de mon carnet. De tout dans mes carnets. Un futur thésard aurait de quoi se mettre sous la dent ! Ainsi :

 

« Le vieux Japon s’en va, avec ses paravents et ses laques, ses bronzes et ses ivoires curieusement travaillés, son décor fantastique et bizarre sur lequel s’attardait la curiosité des esthètes, sous lequel se dissimulaient une philosophie insoupçonnée et une force de résistance ignorée, et aussi avec le charme mystérieux de son sourire et de sa politesse exquise. « Les Basques, écrivait Voltaire, sont un petit peuple qui chante et danse au sommet des Pyrénées. » Les Japonais, eussent volontiers déclaré nos écrivains modernes, sont un peuple de fantoches imitateurs et de mousmés grimaçantes qui folâtre au pied du Fujiyama. Bien peu ont su discerner, sous les dehors trompeurs et le masque d’emprunt, une race aux instincts studieux et à la politique savante, habile à voiler de courtoisie son stoïcisme, et capable, l’heure venue, d’un puissant effort. »

 

Un rayon de soleil vient filtrer à travers la puissante frondaison.

28 novembre 2018 3 28 /11 /novembre /2018 07:00
L'Atelier sur la route

Lisse, limpide, lumineux, l'autocar me porte aux rivages.

 

De l'autre côté du bras de mer, Taïwan, la Corée du Sud, et la Chine qui attire tel l'aimant.

 

Masuda, Hamada, Gôtsu, Oda. Pins, rocaille, pivoines rouges qui explosent à la lisière des rizières, et les sacrés distributeurs de boissons, jus de raisin, thé vert, eau pétillante, local cola, que je retrouve à chaque halte. Mes voisins de l'aimable convoi ambulant se ruent à petits pas en direction des stands garnis de gazon prévus pour l'arrêt technique où, à toute heure, le voyageur lassé de langueur peut trouver délicate pitance en vue de se restaurer. Familles en vacances, oncle à la rencontre de ses nièces, prospecteurs touristiques sont prêts à débourser plus de mille yens, une rondelette fortune selon mes critères, pour une imitation quasi réussie, j'ai testé, de baguette à la française.

 

On ne peut fumer, du tabac, pas le saumon !, que dans de rarissimes emplacements réservés, souvent une cabine exiguë aux verres opaques munie d'un extracteur, où s'entassent les parias indexés du monde moderne finissant. Vingt minutes devant moi. Sous l'auvent de trois pins en triangle, écarté de la presse, j'allume, de liberté libre, allers-retours, l'un de ces fins cigarillos que je débusque depuis des années à l'aéroport de Francfort. Sur le tronc contre lequel je m'adosse, une nichée d'hirondelles s'active au gavage. Je tourne les pages de mon carnet lavé par les pluies. Le grand véhicule de l'atelier méridional se propulse jusque dans mes mains :

 

« Si je veux imaginer un peuple fictif, je puis lui donner un nom inventé, le traiter déclarativement comme un objet romanesque, fonder une nouvelle Garabagne, de façon à ne compromettre aucun pays réel dans ma fantaisie (mais alors c'est cette fantaisie même que je compromets dans les signes de la littérature). Je puis aussi, sans prétendre en rien représenter ou analyser la moindre réalité (ce sont les gestes majeurs du discours occidental), prélever quelque part dans le monde (là-bas) un certain nombre de traits (mot graphique et linguistique), et de ces traits former délibérément un système. C'est ce système que j'appellerai : le Japon. »

 

Cher Roland Barthes, en souvenir de nos conversations secrètes à bâtons rompus, il me semble qu'à trop systématiser de propos délibéré, vous soyez bien passé carrément à côté du pays réel. Comme, plus tard, à côté de la Chine. La photo dans l'atelier, zone orientale : vous faites figure de triste sire sur la place Tian'anmen dans le temps d'avant. Sémioticien sensible, tant qu'à prélever des fragments nippologiques, Il aurait été intéressant, par exemple, mais cet exemple, replacé dans un contexte culturel plus large, est très parlant, d'insister sans trop insister sur l'absence fréquente du sujet, du Je, omnipotent à l'ouest, dans la construction de la phrase japonaise... Ce n'est pas grave. Rien n'est grave, au fond.

 

Le chauffeur du car ameute sa troupelette d'un coup de corne. Encore un dernier rond bleu à l'ancre des nuages. Sur l'autre page de mon carnet :

 

« Le monde entier en fleurs,

un psaume au bouddha,

je chante. »

14 novembre 2018 3 14 /11 /novembre /2018 07:00
Delta zéro

Pour gagner la côte nordique, l'autobus devait passer par Hiroshima. Un crochet au cœur des ténèbres.

 

La grande île, disent les Japonais, bâtie contre vents et marées. Pendant ce temps-là, l'Europe, enfin, une certaine Europe, s'ouvrait à la Renaissance et à ses idées.

 

Singulièrement sobre, le mémorial marmoréen au travers duquel j'aperçois le dôme de Genbaku, le Palais de l'exposition industrielle avant la chute de la fameuse bombe, est le rendez-vous régulier des écoliers pacifistes, des vétérans empêchés et des politiciens incertains. « Monsieur, un mot pour la paix ?, me demande poliment une très jolie étudiante en jupe plissée, élégant foulard bleu comme le ciel printanier autour du cou, et chevelure à la Louise Brooks, voici un post-it ! » Je joue le jeu, dessine, pensant à Picasso, une énième blanche colombe tenant dans son bec un rameau de laurier, et punaise le carré jaune sur un immense tableau de bois parmi la foultitude des vœux pieux. La chaîne nationale de télévision filme la scène, un corbeau freux croasse, je fais déjà partie de l'archive.

 

Situé sur l'autre bord de l'esplanade, j'entame un tour au musée. Deux étages pédagogiques d'un intérêt pour moi secondaire. Retenue encore, discrétion presque. L'évènement a-t-il eu vraiment lieu ? Oui, selon l'évidence. À l'inévitable librairie-boîte à souvenirs, compactés sur un rayon bien en vue, des exemplaires en masse du livre-témoignage de John Hersey, Hiroshima. Sorti dans l'air frais, j'ai regardé la ville. Reconstruite en un tournemain au fort de buildings. Leurs devantures indifférenciées. Tout contre la montre. Longtemps avant la parution de La Cité Potemkine, je me suis souvenu de ma correspondance avec Serge Rezvani. Nous y évoquions tout ça qui a changé la face du monde, comme on dit, depuis 1945. Le destin des civilisations. Un bon titre pour une belle étude. Aujourd'hui, à un jet de javelot vers la rive septentrionale de la mer du Japon, un dictateur allumé qui ne vaut guère mieux dans un autre genre que les mahométans barbus fourbit son arsenal délétère.

 

J'avais mieux à faire et suis reparti en direction de la gare routière, immaculée. Elle me plaisait bien, cette vibrante étudiante échappée de son cinématographe en noir et blanc. C'est ce que je me suis dit au fil de mon chemin. Je connais bien deux ou trois phrases en japonais. Les plus importantes. Avant le départ, sur l'un des rarissimes banc alentour flanqué de monstrueux distributeurs automatiques de sodas aux pieds desquels aucun cabot de clochard ne se risquerait à laisser son empreinte, j'ai à nouveau ouvert le livre :

 

« Vers les monts d'été,

mes sandales saluées,

je reprends la route. »

31 octobre 2018 3 31 /10 /octobre /2018 07:00
Pêcheur de l'ombre

Trois jours à déambuler dans les vieux quartiers.

 

Sur une passerelle, une pseudo-geisha en kimono flashy, sans doute freeter, travailleuse précaire, se fait tirer le portrait par un photographe barbichu. Son image de courtisane à trois sous ira illustrer le calendrier des camionneurs. On a l'estampe qu'on peut. Malgré ses simagrées simiesques, Kiki de Gion, le sobriquet sur chaque cliché, est plus avenante que les rabatteuses rabat-joie du trépidant quartier tokyoïte d'Akihabara. La séance finie, dans l'encadrement d'une machiya, la jeune femme chausse de larges lunettes noires, puis pianote frénétiquement sur son smartphone.

 

Les menus dans un anglais approximatif à la devanture des estaminets rénovés. Torii miniatures made in China comme sortis d'un jeu vidéo et peluches du renard inari derrière la vitre. C'est à qui proposera la meilleure tranche de l'impérial bœuf de Kobe. La viande rouge ! Une entorse récente – et significative –, à la washoku, la cuisine traditionnelle. Ici wa, harmonie, rejoint yo, tout ce qui représente le monde occidental. Avant de franchir le seuil, deux voiles, l'un rouge safran, l'autre jaune pâle, et le signe Kanpai, santé ! Autrement dit, dans une société millimétrée au suprême, les soirs de dévergondage : cul sec !

 

Des cadres, hommes et femmes, salary people, en costumes et jupes impeccables, se pliant sans réserve au consensus social de l'extrême retenue, parcourent toujours plus vite la ville vrombissante. Personne n'ose croiser son voisin du regard. Allons, cet attaché-case ne resserrerait-il pas un petit manga bien coquin ? De grands adolescents amateurs de collégiennes sagement dévergondées. Rarement cet homme ou cette femme. Jadis, confidence sur l'oreiller : bien des Japonaises, des Japonaises intelligentes, épousent des Occidentaux pour enfin s'affranchir des tâches ménagères et des gamineries en garçonnière.

 

Le monde de Sei Shônagon n'est plus. Depuis belle lurette. Qui, aujourd'hui, lit encore, ici, dans l'empire des mutations à tout crin, ses Notes de chevet ? Dans l'avion, j'avais emporté pour le relire Kyoto de Yasunari Kawabata. Depuis le tournant des années 1970, tout est allé vivement sur la voie de l'industrialisation outrancière. Les quelques vestiges hier agréables à l'œil, au toucher, à l'odorat ont disparu. Je suis nostalgique. Le Japonais ne l'est pas.

 

Portiques de bois, encens qui fume. À l'angle d'une ruelle près du canal, je tombe sur l'échoppe d'un antiquaire. Incongruité dans le décor et l'ambiance. Je feuillette les livres d'estampes. Voici quelques reproductions, bien tournées, de Hiroshige, les derniers beaux jours du monde flottant. Là, côtoyant des vues imprenables sur papier de riz, ce dessin : une grue à couronne rouge survolant les marais de Tsurui aux confins du Hokkaido. J'invoque la Sumida, le fantôme de Nagai Kafu, Edo, la solaire réfractaire. « Vous vous intéressez au Japon d'autrefois ? », me demande le patron aux doigts diaphanes.

 

D'un jet en taxi, je retrouve mes quinze pierres du jardin Ryoan-ji. Personne. Un petit miracle. Une heure dans le bruissement des feuilles. Soudain, jaillie de l'ombre, une voix murmure :

 

« Tourne-toi de ce côté.

Je suis seul moi aussi.

Crépuscule d'automne. »

17 octobre 2018 3 17 /10 /octobre /2018 06:00
Retour à Matsushima

Dès la descente de l'autocar, on m'avait prévenu : « Honorable visiteur, tout est saccagé, le tsunami a emporté la moindre brindille de conifère, et le vent souffle encore ! »

 

Je n'en croyais pas mes oreilles et voulais, sans offenser l'édile local et ses conseils, vérifier de mes propres yeux. J'ai surtout pensé qu'avec ruse les gars de ce coin du Japon voulaient égoïstement se réapproprier la splendeur du lieu après que la nature eut retrouvé ses couleurs une fois le cyclone évanoui des colonnes journalistiques.

 

Par un chemin détourné longeant le rivage, j'ai franchi un empilement de petits ponts qui ralentissaient à dessein ma traversée du territoire sylvestre. Au bout d'infinis zigzags, je suis parvenu au sommet d'un promontoire qui ouvrait la vue sur l'archipel.

 

Les îles aux pins. Rien n'avait changé sur la côte Pacifique. J'ai tout contemplé en silence ainsi que la première fois. Et comme lors de la première fois, la perfection du paysage dépassant, et de loin, toute tentative de description, nous nous sommes exclamés, Bashô et le voyageur :

 

« Ah ! Matsushima

Matsushima ah !

ah ! Matsushima »

 

 

 

3 octobre 2018 3 03 /10 /octobre /2018 06:00

File:Van Gogh - Le Moulin de la Galette3.jpeg

 

 

À la périphérie, je me remémore les combats sanglants et fratricides devant le mur des Fédérés dans ce canton du Père Lachaise que brunit le premier soleil automnal.

 

Le caboulot pile en face de la sortie me sert un verre de rouge rhodanien qui produit une échancrure joyeuse. Alentour, qui criait hier à la face du monde « Vive la France ! », le peuple, trimard, fatigué comme d'habitude, suit, pour y croire et s'en convaincre, sur le grand écran plat vissé au-dessus du bar qui supporte encore les guirlandes du dernier Noël, le feuilleton du nouvel attentat commis par des terroristes passés sous le radar et les rebondissements politico-judiciaires d'un édile de la Nation mis en examen. Sinon, le peuple s'échange les bons tuyaux pour le meilleur forfait Internet, réfléchit aux moyens de faire plier le patron pour l'obtention des primes annuelles défiscalisées, et médit de son voisin comme de l'étranger, lui, jamais assez catholique. La Commune de Paris avait brûlé la guillotine et ses avatars. On a oublié. Comme on oublie la fine fleur de l'esprit français admiré du monde européen. Bref, au supermarché du venin, la routine.

 

Mes pas me soulèvent par les rues ruinées des anciens faubourgs jusqu'au Quartier latin. Le réel délibérément obstrué s'éclaircit. Un certain Arthur a vécu dans ces parages. La plaque sur le mur en est la preuve. Là-haut, dans la chambre de bonne, l'épreuve : « Je "travince" : du latin vincere, vaincre. Veni, vidi, vici. Travincer n'est pas travailler. Ça vient tout seul, ou rien. Attention, je travince, ce sera ma vengeance, et elle n'est pas mince... »

 

On ne s'étonne plus à la vue des façades proprettes, des magasins rutilants et des distributeurs de billets ouverts le jour, la nuit :

 

« Société, tout est rétabli : – les orgies
Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars :
Et les gaz en délire aux murailles rougies
Flambent sinistrement vers les azurs blafards ! »

 

Lors de l'échappée belle, Baruch ne me fausse pas compagnie : « J'ai pris grand soin de ne pas tourner les actions humaines en dérision, de ne pas les déplorer ni les maudire, mais de les comprendre... »

 

Ni rire, ni pleurer, mais, oui, comprendre – et se porter, là, dehors, en un tournemain, vers les musettes extrêmes, les ramures enrobantes, et les jardins.

19 septembre 2018 3 19 /09 /septembre /2018 06:00

 

 

Et parfaitement drôle !

 

Visitant un ami à Aix-en-Provence, celui-ci me demande au coin du feu qui chantonne si je me souviens des dernières pages des Mémoires de Saint-Simon.

 

Les faire revenir, ces pages cauteleuses, pesteuses aurait dit Proust, à la clarté est un jeu d'enfant. Un exemple pour moi au suprême par excellence de la pure fausse modestie : Saint-Simon, au seuil de rédiger son testament, s'imaginait-il faire appel à un nègre de l'intrigante cour ou de l'infâmante basse geôle afin de remettre en forme son ouvrage qu'il jugeait, ce qu'il laisse entendre mot pour mot au lecteur à la toute fin des Mémoires, trop défectueux sur le plan des lettres ?

 

Tandis que l'ami fourrage dans les faisceaux flamboyants de l'âtre, je m'empare du volume :

 

« Dirai-je enfin un mot du style, de sa négligence, de répétitions trop prochaines des mêmes mots, quelquefois de synonymes trop multipliés, surtout de l’obscurité qui naît souvent de la longueur des phrases, peut-être de quelques répétitions ? J’ai senti ces défauts ; je n’ai pu les éviter, emporté toujours par la matière, et peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer. Je ne fus jamais un sujet académique, je n’ai pu me défaire d’écrire rapidement. De rendre mon style plus correct et plus agréable en le corrigeant, ce serait refondre tout l’ouvrage, et ce travail passerait mes forces, il courrait risque d’être ingrat. Pour bien corriger ce qu’on a écrit il faut savoir bien écrire ; on verra aisément ici que je n’ai pas dû m’en piquer. Je n’ai songé qu’à l’exactitude et à la vérité. J’ose dire que l’une et l’autre se trouvent étroitement dans mes Mémoires, qu’ils en sont la loi et l’âme, et que le style mérite en leur faveur une bénigne indulgence. Il en a d’autant plus besoin, que je ne puis le promettre meilleur pour la suite que je me propose. »

 

Qui s'accuse, s'excuse, n'est-ce pas ? Quelle blague !

5 septembre 2018 3 05 /09 /septembre /2018 06:00

 

 

Après un nouveau tour du monde, je suis revenu dans mes pénates. Ainsi qu'au gueuloir de Flaubert, l'atelier méridional des quatre-vents va, au jour neuf, enregistrer mes escapades.

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De Berlin, dans le flot ininterrompu du courrier, je reçois par la poste, grâce à une amie prévenante, une nouvelle édition des pensées de Novalis que l'on a jadis traduit en langue française sous le titre : Brouillon général.

 

Je lis la préface, et m'étonne que le traducteur, responsable du corpus universitaire débordant de notes, littéralement en bas de page, jacassantes à mon oreille, qui se dévoile sous mes yeux, ne mentionne nulle part l'influence déterminante de Chamfort, Sébastien-Roch Nicolas pour l'état-civil, sur ce qu'il est convenu d'appeler, selon l'hagiographie culturelle, les romantiques allemands.

 

C'est négliger, voire oublier, tout l'intérêt soutenu que Friedrich Schlegel, entre autres perforateurs, portait à la fine fleur de l'esprit français en général et à l'auteur des Maximes et pensées, caractères et anecdotes en particulier, emblème de l'écriture fragmentaire si prisée plus tard en signe de reconnaissance par Nietzsche. Décidément, j'en découvre tous les jours.

 

Condensation. Cristallisation. Concision qui frappe juste La langue française y excelle. Architecture économique. C'est l'évidence.

 

Je fonce vers la bibliothèque :

 

« Il y a des livres que l’homme qui a le plus d’esprit ne saurait faire sans un carrosse de remise, c’est-à-dire sans aller consulter les hommes, les choses, les bibliothèques, les manuscrits, etc. »

 

Ellipse : CQFD.

22 août 2018 3 22 /08 /août /2018 06:00

 

 

Passant, fin août, début septembre, chez des amis sur les hauteurs rocailleuses de Montpellier, une surprise m'attendait.

 

Autour de mets languedociens, fougasses aux cratons de canard, mirobolant jambon de la Montagne Noire, agriade saint-gilloise, fricassée d'oignons doux, bleu des Causses, pélardons tous ronds, primesautières pommes du Vigan, faugères et fitou, un dispositif numérique avait été spécialement installé pour ma venue.

 

Par le truchement d'archives audiovisuelles préservées de l'effondrement en cours, mes hôtes avait invité Joseph Delteil. Parce que j'avais évoqué sa figure dans l'un de mes livres, mes amis savaient l'admiration, certaine, faisant la part des choses, que je porte à l'auteur de La Deltheillerie et de La Cuisine paléolithique. Quel régal d'entendre, encore et toujours, la voix malicieuse copinée de cailloux du paysan-les-lettres-sauvages de la Tuilerie de Massane ! Quand, dans le temps d'autrefois, Henry Miller m'avait généreusement ouvert sa porte, notre conversation avait roulé, émue, sur ses rencontres-retrouvailles avec Joseph, Caroline, sa femme, et Lawrence Durrell, l'ami fraternel, son voisin gardois de Sommières.

 

Il s'agissait, en l'occurrence, des entretiens débordants de suc que Joseph Delteil avait accordés en 1974 à Jean-Marie Drot pour l'ORTF. Moitié celui qui parle, moitié celui qui écoute : on savait, pas de doute, réaliser des documentaires de qualité.

 

Dans la nuit profonde ponctuée par les hululements d'une chouette peu farouche, je suis allé chercher à pas de loup le livre dans la bibliothèque en bois de châtaignier :

 

« J'étais un paysan à l'état brut, sans racines spirituelles, sans véritable culture, instruit de bric et de broc (école primaire, puis séminaire). Un simple sauvage (non sans affûtiaux), venu tout nu de son patois. J'arrivais en sabots, tout chargé de messes et de raisins. Un ourson mal léché, l'innocent de village. Ourson d'aspect, cathare d'âme, paléolithique de cœur. La juvénilité, l'appétit, la fameuse " maladresse gauloise ", tel était mon lot. Avec quelques dons sans doute, si j'en crois... (et sinon, comment expliquer ce tintamarre autour de l'ourson ?). »

 

Simple, direct, et libre comme l'air...