28 novembre 2018 3 28 /11 /novembre /2018 07:00
L'Atelier sur la route

Lisse, limpide, lumineux, l'autocar me porte aux rivages.

 

De l'autre côté du bras de mer, Taïwan, la Corée du Sud, et la Chine qui attire tel l'aimant.

 

Masuda, Hamada, Gôtsu, Oda. Pins, rocaille, pivoines rouges qui explosent à la lisière des rizières, et les sacrés distributeurs de boissons, jus de raisin, thé vert, eau pétillante, local cola, que je retrouve à chaque halte. Mes voisins de l'aimable convoi ambulant se ruent à petits pas en direction des stands garnis de gazon prévus pour l'arrêt technique où, à toute heure, le voyageur lassé de langueur peut trouver délicate pitance en vue de se restaurer. Familles en vacances, oncle à la rencontre de ses nièces, prospecteurs touristiques sont prêts à débourser plus de mille yens, une rondelette fortune selon mes critères, pour une imitation quasi réussie, j'ai testé, de baguette à la française.

 

On ne peut fumer, du tabac, pas le saumon !, que dans de rarissimes emplacements réservés, souvent une cabine exiguë aux verres opaques munie d'un extracteur, où s'entassent les parias indexés du monde moderne finissant. Vingt minutes devant moi. Sous l'auvent de trois pins en triangle, écarté de la presse, j'allume, de liberté libre, allers-retours, l'un de ces fins cigarillos que je débusque depuis des années à l'aéroport de Francfort. Sur le tronc contre lequel je m'adosse, une nichée d'hirondelles s'active au gavage. Je tourne les pages de mon carnet lavé par les pluies. Le grand véhicule de l'atelier méridional se propulse jusque dans mes mains :

 

« Si je veux imaginer un peuple fictif, je puis lui donner un nom inventé, le traiter déclarativement comme un objet romanesque, fonder une nouvelle Garabagne, de façon à ne compromettre aucun pays réel dans ma fantaisie (mais alors c'est cette fantaisie même que je compromets dans les signes de la littérature). Je puis aussi, sans prétendre en rien représenter ou analyser la moindre réalité (ce sont les gestes majeurs du discours occidental), prélever quelque part dans le monde (là-bas) un certain nombre de traits (mot graphique et linguistique), et de ces traits former délibérément un système. C'est ce système que j'appellerai : le Japon. »

 

Cher Roland Barthes, en souvenir de nos conversations secrètes à bâtons rompus, il me semble qu'à trop systématiser de propos délibéré, vous soyez bien passé carrément à côté du pays réel. Comme, plus tard, à côté de la Chine. La photo dans l'atelier, zone orientale : vous faites figure de triste sire sur la place Tian'anmen dans le temps d'avant. Sémioticien sensible, tant qu'à prélever des fragments nippologiques, Il aurait été intéressant, par exemple, mais cet exemple, replacé dans un contexte culturel plus large, est très parlant, d'insister sans trop insister sur l'absence fréquente du sujet, du Je, omnipotent à l'ouest, dans la construction de la phrase japonaise... Ce n'est pas grave. Rien n'est grave, au fond.

 

Le chauffeur du car ameute sa troupelette d'un coup de corne. Encore un dernier rond bleu à l'ancre des nuages. Sur l'autre page de mon carnet :

 

« Le monde entier en fleurs,

un psaume au bouddha,

je chante. »

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