14 septembre 2016 3 14 /09 /septembre /2016 06:00

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Les Gaulois étaient les écorcheurs de bêtes, les brûleurs d’herbes les plus ineptes de leur temps...

 

Colloque Rimbaud au fief d'Ardennes.

 

Un mot par ci, un mot par là.

 

À quoi bon ? Allez, il en restera toujours quelque chose pour une noble cause.

 

Sur le promontoire, plongée au milieu des herbes folles : 

 

« Si j’avais des antécédents à un point quelconque de l’histoire de France !

Mais non, rien.

Il m’est bien évident que j’ai toujours été de race inférieure. Je ne puis comprendre la révolte. Ma race ne se souleva jamais que pour piller : tels les loups à la bête qu’ils n’ont pas tuée.

Je me rappelle l’histoire de la France fille aînée de l’Église. J’aurais fait, manant, le voyage de terre sainte ; j’ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme ; le culte de Marie, l’attendrissement sur le crucifié s’éveillent en moi parmi mille féeries profanes. – Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d’un mur rongé par le soleil. – Plus tard, reître, j’aurais bivaqué sous les nuits d’Allemagne.

Ah ! encore : je danse le sabbat dans une rouge clairière, avec des vieilles et des enfants.

Je ne me souviens pas plus loin que cette terre-ci et le christianisme. Je n’en finirais pas de me revoir dans ce passé. Mais toujours seul ; sans famille ; même, quelle langue parlais-je ? Je ne me vois jamais dans les conseils du Christ ; ni dans les conseils des Seigneurs, – représentants du Christ.

Qu’étais-je au siècle dernier : je ne me retrouve qu’aujourd’hui. Plus de vagabonds, plus de guerres vagues. La race inférieure a tout couvert – le peuple, comme on dit, la raison ; la nation et la science.

Oh ! la science ! On a tout repris. Pour le corps et pour l’âme, – le viatique, – on a la médecine et la philosophie, – les remèdes de bonnes femmes et les chansons populaires arrangés. Et les divertissements des princes et les jeux qu’ils interdisaient ! Géographie, cosmographie, mécanique, chimie !...

La science, la nouvelle noblesse ! Le progrès. Le monde marche ! Pourquoi ne tournerait-il pas ?

C’est la vision des nombres. Nous allons à l’Esprit. C’est très certain, c’est oracle, ce que je dis. Je comprends, et ne sachant m’expliquer sans paroles païennes, je voudrais me taire. »

 

Ponctuation de la nouvelle science.

 

 

31 août 2016 3 31 /08 /août /2016 06:00

File:Kropotkine - La Morale anarchiste.djvu

 

Que faire ?

 

Devançant l'appel, visa en poche, l'ami rejoint, les joies de l'amitié, je déambule dans l'automne précoce au hasard des ponts bordés de bazars.

 

On y trouve de tout : des chapkas en fausse fourrure, des ustensiles de cuisine, un arsenal de médailles soviétiques, des jeux d'échecs en bois de bouleau, un amas de cassettes VHS, des cartouches, des timbres à l'effigie de Lénine, des boîtes remplies de réveils, de faux T-Shirts américains, des sacs de sacs plastiques, sans parler du tout-venant de la littérature idéologique.

 

Dans le lot, ceci qui attire l'œil :

 

« L’histoire de la pensée humaine rappelle les oscillations du pendule, et ces oscillations durent déjà depuis des siècles. Après une longue période de sommeil arrive un moment de réveil. Alors la pensée s’affranchit des chaînes dont tous les intéressés –, gouvernants, hommes de loi, clergé – l’avaient soigneusement entortillée. Elle les brise. Elle soumet à une critique sévère tout ce qu’on lui avait enseigné et met à nu le vide des préjugés religieux, politiques, légaux et sociaux, au sein desquels elle avait végété. Elle lance la recherche dans des voies inconnues, enrichit notre savoir de découvertes imprévues ; elle crée des sciences nouvelles.

Mais l’ennemi invétéré de la pensée – le gouvernant, l’homme de loi, le religieux –, se relèvent bientôt de la défaite. Ils rassemblent peu à peu leurs forces disséminées ; ils rajeunissent leur foi et leurs codes en les adaptant à quelques besoins nouveaux. Et profitant de ce servilisme du caractère et de la pensée qu’ils avaient si bien cultivé eux-mêmes, profitant de la désorganisation momentanée de la société, exploitant le besoin de repos des uns, la soif de s’enrichir des autres, les espérances trompées des troisièmes – surtout les espérances trompées –, ils se remettent doucement à leur œuvre en s’emparant d’abord de l’enfance par l’éducation. »

 

L'ami de Reclus sort pour une fois de l'ombre...

17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 06:00

 

Un doigt de vodka ?

 

Par courriel, un ami moscovite me propose une balade dans le vieux Saint-Petersbourg à l'automne.

 

Illico, je lui adresse au bonheur des ondes ce passage :

 

« L’été nous avons les vacances, la poussière et la chaleur, la chaleur, la poussière et les vacances ! Il nous est pénible de rester en ville. Tous nos amis sont partis… Aussi, pour me distraire, me suis-je mis, ces temps-ci, à lire les manuscrits empilés dans la salle de rédaction. Mais je ne me suis résigné à cette lecture qu’en second lieu : d’abord j’ai passé mon temps à gémir en pensant à mon besoin d’air pur, de liberté temporaire, à mon dégoût de rencontrer les rues hostiles pleines de je ne sais quel sable pareil à de la terre glaise pulvérisée. Et j’en ai voulu aux rues. N’est-ce pas un soulagement, quand on est de mauvaise humeur, de trouver coupable quelqu’un ou quelque chose !

Ces jours-ci, j’ai traversé la perspective Newsky de son trottoir ensoleillé à son trottoir sombre. Il faut toujours traverser ladite perspective avec prudence, sous peine de se faire écraser. On regarde de tous côtés, on avance tout doucement, on guette une éclaircie des voitures qui filent toujours par paquets de quatre ou cinq. En hiver surtout, c’est émotionnant ! Grâce au brouillard blanc, à la neige ouatée, vous risquez toujours, au moment où vous vous y attendez le moins, d’apercevoir, à quelques centimètres de votre figure, les naseaux d’un cheval, rouges comme un fanal de train, et de train express, lancé sur vous à toute vapeur. C’est un cauchemar tout pétersbourgeois ! Vous fuyez juste à temps et quand vous avez atteint l’autre trottoir, ce n’est pas tant le plaisir d’avoir évité un grand danger que vous ressentez, que la joie de l’avoir bravé involontairement. Oui, ces jours-ci, avec ma prudence acquise en hiver, je traversais la perspective Newsky ; mais quel ne fut pas mon étonnement de pouvoir m’arrêter au beau milieu de la chaussée : pas un chat, pas une voiture ! On aurait pu, avec un ami, s’asseoir sur le macadam et disserter à n’en plus finir sur la littérature russe. Par cette chaleur et cette poussière, je ne vois que traces de roues effondrant le sol et maisons en construction ou en réparation – et l’on répare plus les façades des maisons pétersbourgeoises par chic que par désir de les améliorer réellement. Ce qui me frappe toujours dans l’architecture de notre capitale, c’est son manque de caractère et ce mélange de masures de bois croulantes accolées à des édifices imposants et prétentieux : cela produit l’effet de tas de madriers mal équarris voisinant avec de véritables palais. Mais ces palais, eux-mêmes, manquent de tout vrai style. Cela encore est bien pétersbourgeois ! »

 

Vrai – et pas vrai. Le Palais de l'Hermitage... Et les canaux fleuris...

3 août 2016 3 03 /08 /août /2016 06:00

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Un repaire de corsaires...

 

Ne me demandez pas où se trouve cette île, le vin résiné m'a fait perdre la tête. Et puis les chants, et les danses, et les filles de joie, et le reste. Tout ce que je sais, c'est que je me suis réveillé en apesanteur, ce fragment éclaboussé d'écume sur mon visage :

 

« Le Lacédémonien Cléarque envoyé à ceux de Byzance attaqués par les Thraces, exerce tant d'injustices et de cruautés à l'égard des Byzantins alliés de Lacédémone, qu'il est désavoué, dépossédé et même battu par les Lacédémoniens contre lesquels il se défendait. Il passe au service du jeune Cyrus qui se préparait à la guerre contre son frère Artaxerxès ; et il obtient un poste considérable dans son armée. Lysandre conçoit le dessein d'abolir à Lacédémone la loi selon laquelle on ne devait choisir les rois que dans la famille des Héraclides. Il tâche en vain de corrompre à ce dessein les oracles de Delphes, de Dodone et même de Cyrène en Afrique. Il meurt dans la peine. Denys travaille à joindre à sa domination d'autres villes de la Sicile. Il pouffe Æmnestus citoyen d'Etna à se rendre maître de sa ville, et conseille ensuite aux habitants de le faire punir de mort. Il se fait livrer Naxus par Proclès qui y était chef de la milice, et le récompense de sa trahison. Il donne Catane pour habitation aux Campaniens. Il transporte les Léontins à Syracuse. Archonidès chef dans Erbite est contraint de l'abandonner à Denys et va fonder sur une montagne près de la mer la ville d'Alèse, à laquelle les Romains accordèrent depuis l'immunité. »

 

Dédale nocturne...

20 juillet 2016 3 20 /07 /juillet /2016 06:00

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Cet appel de la forêt...

 

Pendant que les politiques planétaires s'égosillent sur ce qu'il conviendrait de faire et qu'ils ne feront à l'évidence pas, aucun intérêt, je m'aventure le long des berges ligneuses du lac. Ma solitude en partage avec la profonde forêt de pins noirs qui frissonne dans mon dos sous le dard de moustiques têtus.

 

Dans cette partie nordique du parc de Banff, rien que du bleu à méditer à l'aplomb de la rocaille. Du havresac, un bréviaire chaleureux :

 

« L’aube, ce jour-là, était froide et grise, très grise et très froide, lorsque l’homme, quittant le large tracé que dessinait le Yukon gelé, gravit le haut coteau qui s’élevait sur une des rives du fleuve et où se dessinait confusément une piste étroite, qui s’en allait vers l’est, à travers l’épaisse futaie des sapins.

Le coteau était à pic. Une fois arrivé au sommet, l’homme fit une pause, pour reprendre haleine ; puis, machinalement, il regarda sa montre. Elle marquait neuf heures.

Il n’y avait pas de soleil, pas un soupçon de soleil, quoique aucun nuage ne fût au ciel.

Le firmament était pur. Et cependant un impénétrable voile semblait s’étendre sur toutes choses. De ténues et fines ténèbres, qui n’étaient pas la nuit, mais l’absence du soleil, tamisaient le plein jour et l’obscurcissaient.

De cela, l’homme n’était pas inquiet. Depuis bien des semaines il n’avait point aperçu le soleil. Il savait que beaucoup d’autres devraient s’écouler encore avant que le globe joyeux, rompant la longue nuit polaire, commençât, pendant quelques secondes tout d’abord, à émerger vers le sud, au-dessus de la ligne d’horizon. »

 

Les premiers mots, très beaux, comme aux premiers jours...

6 juillet 2016 3 06 /07 /juillet /2016 06:00

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Il faut un commencement à tout...

 

Je prolonge mon séjour vénitien. La chambre à deux fenêtres donne sur le canal. Je relis, dans l'anglais d'Amérique, la correspondance de Ernest Hemingway.

 

Définitif – et justifié : « All modern American literature comes from one book by Mark Twain called Huckleberry Finn. American writing comes from that. There was nothing before. There has been nothing as good since. »

 

Vous vous souvenez ? :

 

« Tom et moi, nous avions découvert un trésor caché dans une caverne, et nous étions devenus riches. Six mille dollars chacun – une jolie fortune pour des orphelins de douze à treize ans ! Tom avait sa tante qui ne le laissait manquer de rien, si elle le tarabustait un peu. J’étais moins orphelin et plus libre que lui. Mon père vivait encore ; mais il avait disparu depuis longtemps. Je ne tenais pas à le voir revenir, parce qu’il me battait quand il avait bu, c’est-à-dire tous les jours. J’aurais mieux aimé n’avoir qu’une tante.

Du reste, on se montrait bon pour moi, et je ne me rappelle pas avoir jamais eu trop faim. L’été, je dormais dans un tonneau vide ; l’hiver, je couchais dans une grange. Mon genre de vie me convenait. Personne ne s’occupait de moi, parce que j’étais pauvre. Je plaignais Tom, qui ne pouvait pas monter en bateau, se baigner ou pêcher à la ligne plus de deux ou trois fois par semaine. Par malheur, mon argent vint tout gâter, et je me trouvai dans le même cas. L’avocat Thatcher plaça mes six mille dollars à intérêt, de façon à leur faire rapporter un dollar par jour. La veuve Douglas, à qui j’avais rendu un grand service, m’adopta, comme je l’ai dit, et déclara qu’elle voulait essayer de me civiliser. J’étais habitué à vivre à ma guise et ça ne m’allait pas du tout de rester enfermé dans une maison, de me lever, de manger, de me coucher à heure fixe. Et puis, mes habits neufs me gênaient. À la fin, je n’y tins plus et je décampai, après avoir repris mes vieilles nippes. Pour la première fois depuis longtemps je me sentis à l’aise, libre et content. J’avais retrouvé le tonneau où je dormais sans me donner la peine de me déshabiller. Personne ne m’empêchait de flâner dans les bois, de m’allonger sur l’herbe ou au bord de l’eau, et de dégringoler le long des berges. Je pouvais fumer sans avoir besoin de me cacher. »

 

Ce genre de vie : sans avoir besoin de me cacher...

22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 06:00

File:En mon jardin 04226.jpg

 

Ah, œcuménique...

 

Sous le porche vénitien de l'église de tous les saints, Chiesa di Ognissanti, lecture à voix haute :

 

 

« Qu’il me baise des baisers de sa bouche !
Car ton amour vaut mieux que le vin,tes parfums ont une odeur suave ;
ton nom est un parfum qui se répand ;
c’est pourquoi les jeunes filles t’aiment.

Entraîne-moi après toi !
Nous courrons !
Le roi m’introduit dans ses appartements...
Nous nous égaierons, nous nous réjouirons à cause de toi ;
nous célébrerons ton amour plus que le vin.
C’est avec raison que l’on t’aime.

Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem,
comme les tentes de Kédar, comme les pavillons de Salomon.

Ne prenez pas garde à mon teint noir :
C’est le soleil qui m’a brûlée.
Les fils de ma mère se sont irrités contre moi,
ils m’ont faite gardienne des vignes.
Ma vigne, à moi, je ne l’ai pas gardée.

Dis-moi, ô toi que mon cœur aime,
où tu fais paître tes brebis,
où tu les fais reposer à midi ;
car pourquoi serais-je comme une égarée
près des troupeaux de tes compagnons ?

Si tu ne le sais pas, ô la plus belle des femmes,
sors sur les traces des brebis,
et fais paître tes chevreaux
près des demeures des bergers. »

 

Les passants se retournent. Bon signe.

8 juin 2016 3 08 /06 /juin /2016 06:00

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Les chemins de traverse...

 

Dans le Bordelais, une fois nouvelle sur la piste de Montaigne.

 

Le domaine n'est pas à vendre ? Rien ne presse. Mon mien atelier m'assure joie, sérénité et plénitude quotidiennes.

 

À califourchon sur l'antique moto, je serpente parmi les vignobles au suc savant. Graves plantés de roses.

 

Au faîte, sous les poutres, seul à moi-même, tout lui :

 

« Qui est un moyen de beaucoup plus foible et plus vil. Mais la verité est chose si grande, que nous ne devons desdaigner aucune entremise qui nous y conduise. La raison a tant de formes, que nous ne sçavons à laquelle nous prendre. L’experience n’en a pas moins. La consequence que nous voulons tirer de la conference des evenemens, est mal seure, d’autant qu’ils sont tousjours dissemblables. Il n’est aucune qualité si universelle, en cette image des choses, que la diversité et varieté. Et les Grecs, et les Latins, et nous, pour le plus expres exemple de similitude, nous servons de celuy des œufs. Toutesfois il s’est trouvé des hommes, et notamment un en Delphes, qui recognoissoit des marques de difference entre les œufs, si qu’il n’en prenoit jamais l’un pour l’autre. Et y ayant plusieurs poules, sçavoit juger de laquelle estoit l’œuf. La dissimilitude s’ingere d’elle-mesme en nos ouvrages, nul art peut arriver à la similitude. Ny Perrozet ny autre, ne peut si soigneusement polir et blanchir l’envers de ses cartes, qu’aucuns joueurs ne les distinguent, à les voir seulement couler par les mains d’un autre. La ressemblance ne faict pas tant, un, comme la difference faict, autre. Nature s’est obligée à ne rien faire autre, qui ne fust dissemblable. »

 

Ah, Michel...

 

 

 

 

 

 

25 mai 2016 3 25 /05 /mai /2016 06:00

 

Précis retour...

 

À Berlin, sous les tilleuls, après la conférence.

 

Anna F. et moi échangeons de concert autour d'un flacon de Riesling.

 

Je lui déroule :

 

« C’est avec ces idées que j’arrivais en Allemagne. Je demandais peu et m’attendais à trouver moins. Je venais en suppliant comme Œdipe aveugle et proscrit aux portes d’Athènes, où il entra dans l’asyle des dieux et où il trouva des ames compatissantes.

Que mon sort fut différent du sien !

Des anciens barbares, devenus plus barbares encore par leurs travaux, par leur savoir et même par leur religion, inaccessibles aux sentimens généreux, incapables de sentir le beau, de compatir au malheur et d’inspirer une tendre sympathie – voilà quels étaient, ô Bellarmin, ceux qui devaient me consoler !

Ce jugement est sévère ; mais je le prononce, parce qu’il est conforme à la vérité. Je ne connais pas de peuple plus abâtardi que les Allemands. J’y vois des artisans, des philosophes, des prêtres, des maîtres et des serviteurs, des adolescents et des gens de l’âge mûr ; j’y cherche en vain des hommes. C’est tout comme sur un champ de bataille couvert de membres épars, tandis que le sang se perd dans la poussière.

Chacun y fait son affaire, me diras-tu, et je dis comme toi ; mais au moins qu’il les fasse bien ; qu’il n’étouffe point les qualités qui ne se rapportent pas directement à son titre ; qu’il n’affecte pas de se restreindre scrupuleusement dans la sphère qui lui est assignée ; qu’il soit avec amour, avec énergie ce qu’il pourra être. Alors il sera à ses affaires en esprit et en vérité. Se trouve-t-il dans une position où l’esprit est forcément enchaîné, qu’il en sorte au plus vite, et se mette à la charrue. Mais tes Allemands s’en tiennent volontiers au nécessaire, et voilà pourquoi ils restent à moitié chemin, ne produisent rien de grand, de digne de la liberté. Encore passe, si ces hommes n’étaient pas insensibles au beau, s’ils n’étaient pas sortis complément des voies de la nature ! »

 

Ça s'entend...

11 mai 2016 3 11 /05 /mai /2016 06:00

Paul Gauguin 106.jpg

 

Quoi d'autre ?

 

Douce chaleur nocturne. Fandango à la nervure des guitares. Conversations exquises.

 

L'hymne :

 

« Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu’on pourrait appeler l’Orient de l’Occident, la Chine de l’Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s’y est donné carrière, tant elle l’a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes et délicates végétations.

Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête ; où le luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer ; d’où le désordre, la turbulence et l’imprévu sont exclus ; où le bonheur est marié au silence ; où la cuisine elle-même est poétique, grasse et excitante à la fois ; où tout vous ressemble, mon cher ange.

Tu connais cette maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir !

Oui, c’est là qu’il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l’infini des sensations. Un musicien a écrit l’Invitation à la valse ; quel est celui qui composera l’Invitation au voyage, qu’on puisse offrir à la femme aimée, à la sœur d’élection ?

Oui, c’est dans cette atmosphère qu’il ferait bon vivre, — là-bas, où les heures plus lentes contiennent plus de pensées, où les horloges sonnent le bonheur avec une plus profonde et plus significative solennité.

Sur des panneaux luisants, ou sur des cuirs dorés et d’une richesse sombre, vivent discrètement des peintures béates, calmes et profondes, comme les âmes des artistes qui les créèrent. Les soleils couchants, qui colorent si richement la salle à manger ou le salon, sont tamisés par de belles étoffes ou par ces hautes fenêtres ouvragées que le plomb divise en nombreux compartiments. Les meubles sont vastes, curieux, bizarres, armés de serrures et de secrets comme des âmes raffinées. Les miroirs, les métaux, les étoffes, l’orfévrerie et la faïence y jouent pour les yeux une symphonie muette et mystérieuse ; et de toutes choses, de tous les coins, des fissures des tiroirs et des plis des étoffes s’échappe un parfum singulier, un revenez-y de Sumatra, qui est comme l’âme de l’appartement.

Un vrai pays de Cocagne, te dis-je, où tout est riche, propre et luisant, comme une belle conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme une splendide orfévrerie, comme une bijouterie bariolée ! Les trésors du monde y affluent, comme dans la maison d’un homme laborieux et qui a bien mérité du monde entier. Pays singulier, supérieur aux autres, comme l’Art l’est à la Nature, où celle-ci est réformée par le rêve, où elle est corrigée, embellie, refondue.

Qu’ils cherchent, qu’ils cherchent encore, qu’ils reculent sans cesse les limites de leur bonheur, ces alchimistes de l’horticulture ! Qu’ils proposent des prix de soixante et de cent mille florins pour qui résoudra leurs ambitieux problèmes ! Moi, j’ai trouvé ma tulipe noire et mon dahlia bleu !

Fleur incomparable, tulipe retrouvée, allégorique dahlia, c’est là, n’est-ce pas, dans ce beau pays si calme et si rêveur, qu’il faudrait aller vivre et fleurir ? Ne serais-tu pas encadrée dans ton analogie, et ne pourrais-tu pas te mirer, pour parler comme les mystiques, dans ta propre correspondance ?

Des rêves ! toujours des rêves ! et plus l’âme est ambitieuse et délicate, plus les rêves l’éloignent du possible. Chaque homme porte en lui sa dose d’opium naturel, incessamment sécrétée et renouvelée, et, de la naissance à la mort, combien comptons-nous d’heures remplies par la jouissance positive, par l’action réussie et décidée ? Vivrons-nous jamais, passerons-nous jamais dans ce tableau qu’a peint mon esprit, ce tableau qui te ressemble ?

Ces trésors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses, c’est toi. C’est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux tranquilles. Ces énormes navires qu’ils charrient, tout chargés de richesses, et d’où montent les chants monotones de la manœuvre, ce sont mes pensées qui dorment ou qui roulent sur ton sein. Tu les conduis doucement vers la mer qui est l’Infini, tout en réfléchissant les profondeurs du ciel dans la limpidité de ta belle âme ; — et quand, fatigués par la houle et gorgés des produits de l’Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes pensées enrichies qui reviennent de l’infini vers toi. »

 

Encore ? À l'infini...