18 septembre 2011 7 18 /09 /septembre /2011 06:00

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What do you think it was?


 

Je laisse Liverpool, son tumulte, ses nuages noirâtres qui flottent au-dessus de la Mersey, sa langue qui cogne en bits électriques et monte à bord de l'autocar bleu et blanc en direction de Chester.

 

Je suis invité à apprécier - apprécier, pas approuver aveuglément -, les résultats temporaires d'une équipe scientifique de l'université locale en matière d'agriculture biologique high-tech. J'ai toujours pensé que l'association de ces deux mots, agriculture et biologie, donnait un composé redondant, mais c'est peut-être que je n'ai pas l'esprit assez scientifique.

 

Sors de la gare routière et marche vers le centre-ville sous une pluie tiède qui sent le goudron de marine. Elles se ressemblent toutes, les bus stations en Angleterre, mais ce n'est jamais la même à chaque fois, étrangeté familière. Tombe sur une tea-room avenante dans le prolongement de l'Eastgate et son dandy de clocheton au beau milieu du passage. Rien ne semble avoir bougé depuis des siècles. Les demeures à lourds colombages protègent comme jamais le thé délicat dans votre tasse. La cloche frappe l'heure juste, hier comme aujourd'hui, et chacun alentour s'y conforme. Épatant ? Non, platement humain, c'est tout.

 

J'entre pour un peu de chaleur. Sur le canapé du salon, une ribambelle de brochures sur papier offset. Je me dis qu'il y a toujours quelque chose à apprendre si je mets à les feuilleter avant l'arrivée de la théière. Mais non : elles sont toutes plus ineptes les unes que les autres. L'une s'intitule Been there, Done That, catalogue d'activités occupationnelles pour tous les goûts. Pour tous les goûts, c'est certain, faute de goût. Qu'avons-nous ? Sur la même page, entre les publicités pour restaurants inévitablement exotiques -tu fais le tour du monde pour pas cher- et le numéro - unique ! - de la station de taxis, je trouve des randonnées en VTT, des séances d'aquabike (deux pour le prix de quatre !), du tir à l'arc, du tir aux pigeons, un club fléchettes (hum, agressivité refoulée), la visite d'une ferme aux crocodiles, le souvenir inoubliable d'un aller-retour sur la banquette de l'antique train à vapeur municipal (20£ quand même !), la découverte d'un musée de draperies, classé au patrimoine, puis celle d'un atelier de fleurs séchées tenu par deux sœurs et aussi l'incontournable comptoir aux alcools sur la grand'rue, débauche de breuvages garantis discount (pour la fin du rallye ?).

 

Bref, vous voyez le topo ? Je suis venu, j'ai vu, je suis repu.

 

Le thé ayant fait son effet feutré, j'emprunte un bus qui me porte dans les faubourgs devant un patch de verdure assez grand pour contenir le royaume terrestre des salades. À peine les présentations faites avec mes homologues - ils me considèrent, après tout, comme un des leurs, bon, si ma condition les contente -, que je suis revêtu d'une longue blouse blanche en polyester et chaussé de larges bottes : je vais marcher dans la gadoue, c'est sûr. La pluie a cessé et je sens l'air frais qui vient de l'estuaire.

 

Voici des chercheurs, jeunes pour la plupart, hommes et femmes, une fois n'est pas coutume, en parité, qui ont le souci de bien agir et le tour du propriétaire s'avère intéressant. Ces laitues bien vertes, ces batavias, ces frisées, ces romaines, je les croquerais sans a priori !

 

J'ai droit à toutes les nuances du pH constituant ce sol-ci et celui-là, et les moyens naturels à la mesure des pays en développement, comme on dit, pour contourner les problèmes éventuels d'acidité trop élevée sur leurs parcelles situées à des milliers de miles. Sans parler des insectes utiles et ceux qui ne le sont pas. Les insectes se demandent-ils si l'homme leur est utile ? Au bout d'une heure, je suis entraîné dans un abri de jardin en robustes rondins à l'intérieur duquel, parmi une flottille d'ordinateurs, sont rendus dans leur lisibilité mathématique imparable des diagrammes, des courbes et autres statistiques.

 

Diana, l'une des biologistes, au prénom champêtre prédestiné, s'emploie, devant mon air songeur - qui sait si je ne fais pas de la récalcitrance technologique ? -, à me préciser les tenants et aboutissants de toute la démarche, promise à un bel avenir, souligne-t-elle, et soutenue par les autorités. Je n'en doute pas, je ne dis pratiquement rien, j'écoute. Nous ressortons dans un soleil d'automne. Dans le ciel, une bande de canards file plein Sud.

 

- Nous avons un petit cadeau pour vous, me dit Diana au moment de prendre congé. Une belle laitue que vous mangerez ce soir.

- C'est très aimable, mais je voyage léger et loin en ce moment...

- Ça ne fait rien, elle se conservera une semaine dans ce panier spécialement fabriqué en fibres végétales.

 

Enfin débarrassé de mon costume spatial, je les salue de la main avant de remonter dans mon bus, ma salade sous le bras.Tout cela est bel et bon. Mais j'en reviens toujours  à l'essentiel : nous sommes de plus en plus nombreux sur cette planète...

 

De retour en ville, au moment de gagner mon hôtel et de consigner ces heures sur mon carnet de bord, un gros matou roux, au pied de l'imposante balustrade de l'escalier, me regarde intensément. Il me revient soudain en mémoire le chat de Chester et son sourire énigmatique. C'est lui, pas de doute.

 

- Alors, tu as traversé le miroir ?, me lance-t-il.

 

Je suis un peu décontenancé, mais il m'en faut plus pour que je jette l'éponge. Et puis, il m'arrive de parler aux animaux. Souvent.

 

- Malicieux matou, je te répondrais que je poursuis la traversée de moi-même sans relâche ! 

 

Dans la chambre, je contemple ma belle salade sur la table devant la fenêtre. Le jour se fane, mais la salade, elle, n'est pas prête de s'étioler. À l'instant, j'imagine Alice Pleasance Liddell bondissant hors d'une brassée de scaroles à larges feuilles...

 

 

(Lewis Carroll, Alice's Adventures In Wonderland, Macmillan Publishers, 1865 / Through The Looking-Glass & What Alice Found There, Macmillan Publishers, 1871)

Published by carnets-atlantiques.eu - dans Littérature
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