24 juillet 2013 3 24 /07 /juillet /2013 06:00

image001-copie-12.jpg

 

À l'autre bout du monde, la jungle au crépuscule, le livre sur les genoux :

 

 

            À une passagère.

 

« En fumée elle est donc chassée

L’éternité, la traversée
Qui fit de Vous ma sœur d’un jour,
Ma sœur d’amour !…

Là-bas : cette mer incolore
Où ce qui fut Toi flotte encore…
Ici : la terre, ton écueil,
Tertre de deuil !

On t’espère là… Va légère !
Qui te bercera, Passagère ?…
Ô passagère de mon cœur,
Ton remorqueur !…

Quel ménélas, sur son rivage,
Fait le pied ?… — Va, j’ai ton sillage…
J’ai, — quand il est là voir venir, —
Ton souvenir !


Il n’aura pas, lui, ma Peureuse,
Les sauts de ta gorge houleuse !…
Tes sourcils salés de poudrain
Pendant un grain !

Il ne t’aura pas : effrontée !
Par tes cheveux au vent fouettée !…
Ni, durant les longs quarts de nuit,
Ton doux ennui…

Ni ma poésie où : — Posée,
Tu seras la mouette blessée,
Et moi le flot qu’elle rasa
Et cætera.

— Le large, bête sans limite,
Me paraîtra bien grand, Petite,
Sans Toi !… Rien n’est plus l’horizon
Qu’une cloison.

Qu’elle va me sembler étroite !
Tout seul, la boîte à deux !… la boîte
Où nous n’avions qu’un oreiller
Pour sommeiller.


Déjà le soleil se fait sombre
Qui ne balance plus ton ombre,
Et la houle a fait un grand pli…
— Comme l’oubli ! —

Ainsi déchantait sa fortune,
En vigie, au sec, dans la hune,
Par un soir frais, vers le matin,
Un pilotin.

 

10° long. O.

40° lat. N. »

 

 


Tristan, quel est ton voyage intérieur ?

 

 

(Tristan Corbière, Steam-boat in Les Amours jaunes, Librairie du XIXe siècle, Glady Frères, Éditeurs, Paris, 1873)

 

 

 


 

17 juillet 2013 3 17 /07 /juillet /2013 06:00

image001-copie-15.jpg

 

J'ouvre le livre :

 

« Espiègle — On peut admirer comment une langue sait faire de la grâce et de l’agrément avec un mot qui semblait ne pas s’y prêter. Il y a en allemand un vieux livre intitulé Till Ulespiegle, qui décrit la vie d’un homme ingénieux en petites fourberies. Remarquons que Ulespiegel signifie miroir de chouette. Laissant de côté ce qui pouvait se rencontrer de peu convenable dans les faits et gestes du personnage, notre langue en a tiré le joli mot espiègle, qui ne porte à l’esprit que des idées de vivacité, de grâce et de malice sans méchanceté. C’est vraiment, qu’on me passe le jeu de mot, une espièglerie de bon aloi, que d’avoir ainsi transfiguré le vieil et rude Ulespiegle. »

 

Maître...

 

(Émile Littré, Pathologie verbale ou lésions de certains mots dans le cours de l'usage in Études et glanures pour faire suite à l'histoire de la langue française, Éditions Didier, 1880)

10 juillet 2013 3 10 /07 /juillet /2013 06:00

image001-copie-11.jpg

 

Sur mes vieux jours, je n'aime que la quiétude...

 

 

Matin de Chine.

 

Solitude lumineuse des roses.

 

Ivresse de l'oisiveté.

 

Je vais relire de bons livres.

 

On ne sait jamais.

 

Paris est une fête. Journal d'un écrivain. Les Illuminations.


Je prends celui-ci

 

qui s'ouvre à la juste page :

 

« En Europe, tout finit en tragique. Il n'y a jamais eu attrait pour la sagesse, en Europe (tout au moins après les Grecs...déjà bien discutables). Le tragique de société des Français, l'Œdipe des Grecs, le goût du malheur des Russes, le tragique vantard des Italiens, l'obsession du tragique des Espagnols, l'hamlétisme, etc. Si le Christ n'avait pas été crucifié, il n'aurait pas fait cent disciples en Europe. Sur sa Passion, on s'est excité. Qu'est-ce que les Espagnols feraient s'ils ne voyaient pas les plaies du Christ ? Et toute la littérature européenne est de souffrance, jamais de sagesse. Il faut attendre les Américains Walt Whitman et l'auteur de Walden pour entendre un autre accent. »

 

Oui, viens avec moi, bon livre,

 

vite à la rivière !

 

 

(Henri Michaux, Un barbare en Asie, Gallimard, 1986)

 

 

 

27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 07:00

image001-copie-9.jpg

 

 

La lettre envolée...

 

 

J'entends des voix dans l'atelier :  

 

...des groupes d'enragés...

...c'est un régime fasciste et réactionnaire...

...nous voulons ouvrir un grand débat après la gravité des évènements auxquels nous venons d'assister...

...16 millions de jeunes...

...c'est un choc qui secoue la France d'une manière dont on peut dire qu'elle est irréversible...

...une tentative de décentralisation...

...un CAP pour quoi faire ?

 

Pendant le mois de mai 1968, j'écoutais déjà beaucoup la radio. Et que faisais-je d'autre ? Dans le courant, d'une manif l'autre, je remarquais, c'était vraiment frappant, que des hommes et des femmes, jeunes et vieux, ouvriers, salariés, étudiants, ce peuple de Paris, la plupart originaires du Quartier latin, tenaient collés contre leurs oreilles des postes de radio compacts à piles qui leur offraient en direct le doublon spectaculaire de ce qu'ils vivaient sur le pavé. Il se passait quelque chose. Du jamais vu. Un autre monde se profilait nettement. Des signes avant-coureurs étaient apparus un peu partout deux ou trois ans plus tôt, en Amérique du Nord, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni, en Italie. Et le désir le plus articulé de changement a finalement eu lieu ici, qui, un temps, a porté haut les couleurs de l'utopie.

 

De la rue Soufflot au marché Mouffetard, de la rue Saint-Jacques à l'Odéon en passant par les Beaux-Arts, j'accompagnais mon père qui a pris quantité de photos dont certaines, aujourd'hui, le recul historique aidant, se révèlent singulièrement  insolites. Ce printemps-là a vu peu de patients. Sauf exception, un sparadrap par ci, un coup de merbromine par là, solidarité oblige, le cabinet médical paternel ressemblait davantage à un dispensaire de brousse où on a le temps de se servir un verre entre deux consultations qu'à un service urgentiste pour cause d'épidémie saisonnière de rhinopharyngites aiguës. Comme quoi, crier son ras-le-bol à tue-tête garde en bonne santé.

 

Quoi encore ? Durant les rares périodes de calme, les uns et les autres devaient reprendre des forces, je prenais mon atlas d'anatomie humaine, m'installais dans l'appartement près de la fenêtre qui donnait sur le Luco, le jardin du Luxembourg, et dessinais aussi précisément que possible les squelettes, les ramifications nerveuses, les circuits sanguins qui montaient des planches grand format. Je reconstruisais ainsi l'homme selon mon sens de la perspective.

 

Cette deuxième activité d'un loisir qui ne m'a plus quitté m'a conduit à la troisième : tracer des idéogrammes chinois à l'encre bien noire sur des feuilles de velin grège. Peu avant les grands soirs et les petits matins, grâce à un magasin oriental situé rue Monsieur-le-Prince, j'avais acquis le matériel nécessaire pour conduire mon projet. Quinze jours à contempler les pinceaux - à tige de bambou et en soies de porc, c'est ce que m'avait déroulé le vieil homme de l'échoppe à l'accent étrange -, avant d'oser me lancer. La première grève sérieuse m'a alors poussé au travail.

 

Le magasin est toujours à sa place et je regarde sa vitrine avec la même émotion qu'autrefois. Le premier caractère que j'ai voulu tracer désigne la ville de Shanghai, littéralement la cité sur la mer. Dans cette boutique - un énorme masque de dragon rouge et noir, ses yeux exorbitants, vous dévisageait une fois le seuil franchi -,  j'avais aussi trouvé un lexique de langue chinoise en mandarin, la langue parlée dans la Chine du Nord, chaque page comportant un tableau à trois colonnes pour les caractères, solitaires ou combinés en formules usuelles, leurs prononciations, approximatives, bien sûr, et leurs transcriptions en anglais. Un modèle du genre, ce lexique, bien conçu, solide et léger, terriblement efficace : j'ai eu l'occasion de le vérifier sur place, à Pékin ou dans les campagnes du Yunnan. 

 

上海 : le nom et la chose. Résonances. Chuintement grave qui débouche sur un cri. La mythologie maritime qui enveloppe la ville portuaire. On a un peu oublié la concession française, présente pendant près d'un siècle. Un jour, dans la peau de Kin-Fo, le héros libre comme l'air de Jules Verne, je m'y suis promené, il reste de belles demeures, et même un authentique petit coin de Normandie, pas une réplique ! Je trouvais le premier signe plutôt facile à reproduire. Lignes droites et nettes, assise partant de la terre ferme, flèche vers l'azur. Avec le second signe, c'était plus corsé ! Touches rapides et pleins réguliers en alternance. La tonalité du geste, pour ainsi dire, ne va pas dans n'importe quelle direction !

 

Premiers jours de printemps. L'atelier s'éclaire. Je tourne les feuillets de la partition chinoise : yinyuè, la musique, de yin, la voix, et de , joyeux, zhongwu, midi, le poteau dans le sol qui divise le jour en deux, ji, le coq, se prononce de la même façon qu'heureux, le volatile porte bonheur, haowanr, c'est drôle, xiang, qui sent bon, notre guide féminin - daoyou - dans la Cité interdite, très parfumée, aiqing, amour, hui tou jian, à tout à l'heure !, yun, nuage, tian, le ciel, tianqi hao, il fait beau, tian tian, tant et plus, tous les jours, sérénité au Temple du Ciel, gan bei, cul sec, on ne boit pas que du thé en Chine !, xuixi, se reposer, gaoxing, être content, shuo, parler, expliquer, il me revient, tiens, ce mot d'un ami évoquant les meilleures perspectives potentielles de Mai 68 : Pas Mao, le Tao !, yeli, durant la nuit, shifu, le maître spirituel, et celui-ci, véritable montagne russe dans la bouche, yihéyuan, le Palais d'Été, et tant d'autres caractères harmoniques. 

 

Depuis, je continue à m'exercer. Calligraphie. L'écriture de la beauté. Shu Fa. J'aime particulièrement tracer ces deux-là, à la source pour moi de tout : 书, Shu, le livre et 法, Fa, la méthode, la voie.

 

 

 

3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 07:00

image001-copie-8.jpg

 

 

Je me vois comme une sorte d'homme de la Renaissance, capable d'accomplir une infinité de choses...

 

 

Par-delà le clavier, ses mains ont tant à dire

de l'intelligence en fusion intempestive

ici l'art poursuit sa mission la plus élevée

la vie, la mort, et il a disparu jeune, la musique, la culture

extravagant, car en dehors des sentiers battus

volontiers loufoque, sans rechercher le pittoresque

protestera contre le lumineux legs puritain

pour mieux l'exalter du point de vue éthique

humain fragile, je le suis, très

immédiates affinités électives avec Glenn

bien entendu, ses interprétations

des Variations Golberg et des Suites anglaises

oui, Le clavier bien tempéré

les Préludes, Fugues et Fuguettes

et puis un jour lassé de la médiatisation spectaculaire

son projet inabouti  d'un documentaire onirique

les confins canadiens, ce blanc sur les cartes

agissant à la manière d'un attracteur étrange

The Idea of North - l'idée qu'on peut se faire du Nord

vaste roman écologique, transversal et contrapuntique

nourri de données relatives à la géographie

cette écriture première de la terre, Terre-Neuve,

à l'histoire, à la sociologie, aux sciences naturelles

je comprends sa démarche, insolite pour autrui,

comme un subtil psychocosmogramme

cherchait-il, lui aussi, l'or du temps ?

 

Ce moment sans froissement,

les plus belles pages pour piano

son brave toutou Nicky

que n'a-t-on colporté sur ton dos

le calme, il cherche le calme

à la fin de sa courte existence

pense s'établir sur les rives du lac Bras d'Or

ou sur les îles de Grand Manan ou du Cap-Breton

l'île Manitoulin retiendra son attention

isolat hautement magnétique pour les premiers Amérindiens

humour énorme, ne croyait pas qu'il allait mourir

j'ai fait mon testament aujourd'hui,

mais ce n'est pas un vrai testament

un jour je ferai un vrai testament...

 

We both are deep isolatoes.

 

 

 

24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 07:00

800px-Corto_Maltese.jpg

 

En prévision que d’ici peu j’aurai à soumettre l’humanité à une exigence plus dure que celles qui lui ont jamais été imposées, il me paraît indispen­sable de dire ici qui je suis...

 

 

Je sais qu'ils viennent aujourd'hui.

 

Hier soir, j'ai à nouveau consulté mon agenda et il s'avère inexorablement fiable. Agenda : calepin des actions journalières, à mener ou à ne pas entreprendre, eh oui, sagesse orientale, mémento d'une mémoire, la mienne, exorbitante, semainier des petites et grandes réflexions-projets. Ils se tiennent bien au chaud, mes agendas, sur l'étagère en châtaignier pour les plus récents, dans la malle de marine pour les plus retirés au  temps qui se conjugue à jamais au présent. Doublons de mon journal, lui-même doublon de mes écrits aux quatre vents.

 

La vie a passé - passe en un clin d'œil.

 

J'ai sept ans dans le parc, les fleurs odorantes, les massifs de rocaille, Sikky, mon brave chien noir de feu à mes côtés,  les arbres en essences multiples d'éternité voulue, dix-sept ans dans une grande salle chaude de la National Gallery à Londres, je m'empare des tournesols de Van Gogh, vingt-sept ans dans le fier midi de la France où je reconstruis ma vie, trente-sept ans à patiner sur la glace de la Néva, quarante-sept ans en saddu improbable sur les berges du Gange à Bénarès, वाराणसी, Clair de terre d'André Breton ouvert à la bonne page, sept ans, encore sept ans, jusqu'à soixante-dix sept ans pour tout dans le détail recommencer.

 

Neuf heures. Morning up ! Les deux journalistes suisses sonnent à la porte de ma maison. Je vous l'ai déjà dit, j'aime la spontanéité des journalistes helvètes, leur franchise et leur exactitude dans l'exercice quotidien du métier.

 

 

J : Ce sont les épreuves de votre dernier livre, n'est-ce pas ?

 

A : Oui. Je ne sais pas si c'est le dernier opus, cet adjectif me fait sourire, puisque je travaille tout le temps ! [Rires] Mais vous avez raison, je suis en train d'apporter quelques ultimes modifications à mon manuscrit avant sa sortie.

 

J : Ce qui nous avait frappé lors de notre précédent entretien est votre façon unique, votre style bien à vous, de raconter la vie, la vie de tous les jours, en la propulsant immédiatement sur le terrain de l'universel.

 

A : En serait-il autrement ? Ce que je suis, d'où je viens, ce que je sens, sensation, maître-mot, me rend aussitôt solidaire de la marche du cosmos ! Depuis que je sais marcher, lire et écrire, je note la moindre épiphanie, ce surgissement du grand réel qui ne cesse de me fasciner dans tous ces aspects. Le local rejoint le global. Plus concrètement, cette vie, ma vie, ici, dans le Sud de la France, ce Sud, carrefour multiforme de tant de civilisations, me met au contact d'une foultitude d'individus qui disent des choses, s'activent, proposent pour essayer d'y voir clair et de vivre mieux. Là encore, le particulier se déplace potentiellement vers l'universel. J'enregistre, je participe à l'occasion. Autant de manifestations, si vous voulez, qui m'intéressent au plus haut point, de micro-résistances, pour reprendre l'expression de Gilles Deleuze, à, somme toute, la bêtise massive, la platitude grégaire qui s'installe partout.

 

(...)

 

J : Que pensez-vous de l'idée de l'éternel retour telle que l'a exposée Nietzsche ?

 

A : Je comprends ce qu'a voulu dire Nietzsche, mais je ne pense pas en ces termes. Au contraire, même, je pense que rien, je dis bien rien, ne peut se répéter des points de vue strictement existentiel et plus largement historial. J'aimerais pourtant que la chose fût envisageable rapportée à ma propre vie ! Tenez, je trouve qu'en matière d'éducation - à ce sujet, si Nietzsche que nous évoquons pouvait encore parler, il aurait sans doute beaucoup de choses à dire -, il faudrait reprendre les contenus d'enseignement de l'histoire à la base. Vous prenez un manuel, un manuel scolaire, contemporain, la remarque vaut aussi pour la géographie, c'est incompréhensible. Et ce n'est pas le fruit du hasard. Qui fait quoi, où et comment ? je vous le demande. Au total, lorsque vous posez une ou deux questions-cibles à des étudiants, les miens par exemple, vous obtenez, sauf remarquables exceptions, l'expression d'une bouillie psychique en déluge inquiétant.

 

(...)

 

J : Vous nous dites que vous vous montrez solidaire et en même temps vous apparaissez comme très individualiste...

 

A : Ah ! Je crois à la force - puissante ! - de l'individu. En tous temps et en tous lieux. Ce qui ne m'empêche nullement, bien au contraire, de sympathiser, d'aider, souvent de manière discrète, silence là-dessus, d'impulser aussi. Mais un auteur est, par définition, un individu et, peut-être, à la limite de la formule, un isolé absolu. Et j'ajoute, dans le meilleur des cas, un monde en mouvement. Voici non seulement ma vision des choses, mais, au-delà, mes perspectives encore une fois existentielles. Connaissez-vous la nouvelle d'Edgar Poe, La Lettre volée, The Purloined Letter ? Oui, bien sûr, je n'en doute pas. De l'ancien français porloignier, mettre à distance. J'agis, bien en évidence, sous le regard social, mais l'essentiel se passe ailleurs, dans la coulisse, qui arrive, qui finit par arriver, à un moment ou à un autre, au premier plan. Comme dit l'autre, je suis, irrémédiablement, le seul de mon parti !

 

(...)

 

 

Après l'entretien, j'ouvre une bouteille de Saint-Émilion au jardin. Sur la table en fer forgé, les aventures de l'un de mes héros, Corto Maltese.

 

Chic, charme et détermination.

 

 

 

13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 07:00

image001.gif

 

Deux ou trois notes de musique dans l'azur...

 

 

Times of India

la nouvelle en pleine page

mille petites bougies à Rajeev Chowk

pluie nocturne sur l'auvent

un écureuil roux qui bondit

de table verte en table jaune

thé massala pour bien mesurer le temps

au gré du courant toi Ravi le magicien

chantre, a-t-on dit, de la World Music

ce concert à Londres il y a des années

une pulsation d'éternité par seconde

ton portrait en couleur dans les échoppes

ouvertes aujourd'hui aux quatre vents -

la spirale ineffable de tes accords.

 

 

 

6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 07:00

image001-copie-7.jpg

 

Vivez, ah ! Vivez donc, et qu'importe la suite ! N'ayez pas de remords. Vous n'êtes pas Juge...

 

 

Oui, vivez, il en restera toujours quelque chose. 

Sénèque : apprendre à vivre.

Qu'est-ce qu'une vie ?

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Le bien contre le mal.

Always.

L'oiseau, cette aurore, sur la branche.

Bonjour gentil petit oiseau.

Merle moqueur. 

Je lis : Notre ère est la première - la première, je souligne - à avoir fait de la pénétration des consciences collectives et publiques par des milliers de consciences individuelles, parmi les mieux formées d'entre elles, une activité à plein temps.

Des analyses sociologiques par tombereaux entiers. Très peu d'analyses politiques. Tu m'étonnes.

L'expression : les sans-grades.

L'humanité en haillons : Lumpenhumanität. Littéralement.

Je lis : Il est à présent question de s'introduire dans les consciences à des fins de manipulation, d'exploitation et de contrôle.

Perte des sensations - fin d'un monde.

Et la religion, tiens, qui se porte derechef comme un charme.

Il s'en trouve même quelques-uns prêts à mourir pour elle.

On est mal barré.

Athée, pas agnostique.

Ouh là là, tu vas avoir des ennuis.

Je suis comme je suis.

  Les coquillages sur le manteau de la cheminée.

Dialogues homériques silencieux.

Mon agenda.

Des bouts de papier sur chaque jour.

Mes contrats.

Il me faudra téléphoner au plombier.

La tuyauterie générale.

La remettre d'aplomb et d'équerre.

Je me ravise.

Illusoire, la maîtrise de la circulation des flux.

Emplir de graines fraîches l'assiette au jardin.

Dans certains pays, les chiens reçoivent des coups de pied au cul.

Le bulletin de santé. Le bulletin Dada.

La liste des courses. Le ravitaillement. La guerre joue les prolongations.

La conférence à Paris. Celles à Berlin et à Stockholm.

Billets de trains, billets d'avions. Les réservations.

Merci de confirmer votre arrivée.

Carte de paiement. Carte d'identité. Carte d'embarquement.

C'est vous ? Je ne vous ai pas reconnu...

C'est vous ! Je vous ai reconnu tout de suite !

L'hôtel. Les hôtels.

Les voix. Les visages. Les bars.

Madame Toutafait, Monsieur Departout-Menfinvoyons.

Des réseaux sociaux.

La journaliste, blonde, brune, rousse, veut que je parle à la radio.

Debout à cinq heures.

Pas un chat dans la rue.

J'allume la radio : votre temps est allé se coucher.

Le livre n'est vraiment plus la Bible.

Que m'importe !

La douche bien chaude, un café, le figuier fantomatique.

Velours, lin, ma casquette irlandaise.

Dans la bibliothèque mondiale.

Montaigne n'a pas écrit ses Essais ? Et alors ?

Une heure, rien qu'une heure avec Michel.

La machine à remonter le temps - tu parles d'une histoire !

Je travaille.

Et toi, toi et toi, travailles-tu ? Pas sûr. Et certain du contraire.

Des faiseurs, neuf fois sur dix. Qui compilent et truquent.

Rapports financiers exubérants par dessus le marché.

Comparaison n'est pas raison ?

La fin de l'empire romain - en pire.

Groupements brutaux d'intérêts, cliques, clans.

La colline verdoyante, le rivage ensoleillé, passe ton chemin.

Ce film d'autrefois l'autre jour à la télé.

L'Homme de Rio.

Un moins que rien, une bleusaille, un pitre hâbleur.

Mais le voici soudain roi de ses vingt-quatre heures à lui.

Héros masculin d'un jour.

S'il savait !

Sois le héros de tes jours !

Les manuscrits bruissent dans le jour qui se lève.

Cette annotation, hier était demain.

Les photos sur le mur nord.

Promenade.

The hot pursuit of pleasure.

Glenn Gould à l'orgue. Oui, à l'orgue.

Mon tour : je joue sur tous les claviers.

  Emma Peel est plongée dans les Voyages de Gulliver.

Le regard intense de Whitman.

Ce moine dans une lamaserie livresque, 1920.

Les mille pots de Willem de Kooning.

Pas d'hésitation sur le choix de la couleur.

Profil de Nietzsche.

Arthur Rimbaud en ovale décalé.

Près de la rivière, un pèlerin japonais.

Une femme, celle-ci, et cette autre.

The free voice.

Là, j'ai cinq ans, dix ans, tous les ans.

Sous la lampe, le testament, Deux ans de vacances.

 

Présent : monde mobile, je fais la magique étude du bonheur, que nul n'élude.

Et vous adresse mon salut fraternel.

 

 


30 janvier 2013 3 30 /01 /janvier /2013 07:00

image001-copie-6.jpg

 

Suivre la mode, c'est se prendre pour un porte-manteau...

 

 

Je voulais m'offrir le luxe d'une nouvelle veste en tweed et je pensais que de ce côté-ci du Donegal, la chance allait me sourire. En général, je veux dire, en particulier, j'aime les vêtements simples, confortables et fonctionnels dont les textures, coton, lin, laine, et les couleurs me rappellent le monde naturel au plus près.

 

La veste que je portais à mon arrivée était à elle seule un éloge de la reprise : les boutons en corne, les poches, bien sûr, la doublure ont eu l'aiguille pour amie. Exemple sensible qu'un vêtement peut vivre plusieurs existences dignement. Mais après avoir connu les latitudes basses ou élevées de l'hémisphère Nord, cette veste, porteuse des pollens les plus contrastés, devenue très odorante, commençait à partir en quenouille  - expression singulière, soit dit en passant. 

 

Ardent Ardara ! La bourgade septentrionale a repeint ses façades pour suivre l'air du temps, et des échoppes proposent aujourd'hui toutes les qualités de confections en double fil de laine cardée. Vous avez l'embarras du choix. L'extravagance, en cette matière comme dans tant d'autres, ici comme ailleurs, finit, à mon toucher, par confiner au ridicule. Qu'ai-je besoin de me dissimuler, de cacher mon âme aurait dit l'autre, derrière ou plutôt au-dedans d'une étoffe dont la coupe est à la mode ? Quel gaspillage ! Je veux, d'une volonté parfaite, une veste qui me permette de courir à travers champs, de franchir les cours d'eau, de grimper sur quelques sommets qui font mon délice, et de marcher  le long du rivage des heures durant. De me tenir chaud les jours de bourrasque. Et d'envelopper celle que j'aime, qui n'a pas froid aux yeux. En somme, je cherche la quintessence de la sobriété.

 

Sur les présentoirs dans ce magasin, les vestes à chevrons ou à motif pied-de-poule étaient destinées à un usage strictement urbain. La nature avait reculé. C'est lucratif : les tailleurs retaillent le métier dans un sens unique. Carlyle m'a alors chuchoté deux ou trois choses à l'oreille. J'ai éclaté de rire intérieurement et songé à Diogène - s'imprégner, au musée du Louvre, de la sublime toile de Nicolas Poussin...Lorsque je me rends dans la grande ville, je ne porte pas de veste. L'hiver, une canadienne, un blouson fourré, un Barbour, un Mackintosh, en dessous un pull écossais, irlandais ou norvégien ; l'été, une chemise et un pantalon de toile. La veste, en milieu urbain, est le triste symbole, comme la cravate, de la soumission au travail. L'autre jour, à un mien lecteur qui me posait toutes sortes de questions quant à mes habitudes au moment de me mettre à écrire, je lui ai répondu que je n'avais pas pas d'habitudes, car je m'habite bien, et que je porte toujours mes semblables vêtements savamment usés jusqu'à la corde quelle que soit la saison. Chacun ses manies. C'est mon côté barbare. Cette remarque vaut d'ailleurs au suprême pour la littérature : la civilisée et la sauvage.

 

Je suis sorti du comptoir aux tissus les bras vides. Ma brave veste a encore toute sa force vitale, me disais-je. C'est cela le vrai luxe.

 

Sur la route de la corniche, le mot de mon ami Thoreau : Simplifiez, simplifiez...

 

 

 

                                 
23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 07:00

image001-copie-6.jpg

 

J'ai parcipité à une production arémicaine...

 

 

On vous promettait un accueil inoubliable. À commencer par une soirée radieuse au coin d'un feu de tourbe. Vraiment. Les guides touristiques compulsés et les sites Internet parcourus ne tarissaient pas d'éloge. Les clichés multifacettes en couleur non plus : The Best Resting Place In Ireland. Rien que ça !

 

Sur notre trajet, découverte de la redécouverte irlandaise, la halte apparaissait bigrement enchanteresse dans son écrin de verdure (sic). Les présentations similaires croulant comme toujours sous la vantardise la plus enfantine, nous étions, l'amie et moi, quand même sur nos gardes une fois la réservation effectuée. Et pourtant...Nous avions laissé la chance au hasard. Elle avait tout pour plaire, cette bâtisse ancestrale de beaux murs au toit de chaume (re-sic). Et ce qui allait avec : la rivière devant vos fenêtres, une cuisine amicale ouverte à tous, des facilités pour se garer (pas idiot dans un pays qui compte autant de parcmètres que de véhicules), les départs toutes les heures, été, hiver, en bateau aménagé pour les îles Aran, du chauffage à tous les étages et un bar du Diable, de la bière brune, rousse, blanche, des alcools du cru et intercontinentaux, not to mention le fameux brasier dans l'âtre pour votre arrivée. Confort, ouate, duvet de plumes pour vous redonner l'envie de vivre à l'abri d'un environnement hostile (la brochure numérique dixit)... What else ? Que demander de plus ? Hate River Hotel - l'Hôtel de la Rivière haineuse. C'était le nom du lieu et ça ne s'invente pas. J'ai relu trois fois l'annonce publicitaire pour m'assurer ne m'être pas trompé.

 

Nous avions roulé pendant des heures sous une pluie mesquine qui s'arrêtait pour mieux reprendre au premier tournant en embuscade. À vous dégoûter de saisir le volant. Les feuilles mortes qui s'entassaient sur la route sinueuse bordée de bosquets piquants s'ingéniaient à rendre l'asphalte aussi stable qu'un parquet flottant. Et puis le vent automnal s'en est mêlé. Le vertige vengeur faisait alors le va-et-vient entre le ciel et la terre. J'ai poussé la voiture sur le bas-côté boueux pour avaler une rasade de whiskey (avec un e), ajoutant encore à la divagation ambiante. L'amie commençait à se geler : le plaid sorti du coffre avait été la mangeoire aux mites...Au bout de trente autres kilomètres humides (l'Irlande a laissé tomber les miles et d'autres choses pour, dit-on, mieux se rapprocher de l'Europe), la silhouette de hôtel est enfin apparue avant la nuit d'un jour qui n'avait pas commencé derrière un banc de brume. Vu les conditions climatiques, je me disais : ouf ! Saint Pierre, le Paradis et tutti quanti !

 

La femme - ou devrais-je l'appeler notre hôtesse ? - ne nous a pas dit un mot quand je l'ai saluée par la vitre en arrivant à sa hauteur. Les iliens ou proches parents d'insulaires de cette région spécifique de la côte Ouest sont mutiques, c'est connu, mais là...Une fois la voiture à quai, j'ai demandé à la femme immobile dans l'embrasure de la porte d'entrée si nous pouvions faire un rapide tour du propriétaire, histoire de nous dégourdir les membres et de nous réchauffer. La construction nous a aussitôt fait penser à la maison du dingue dans Psycho, le film d'Alfred Hitchcock : noire, très noire avec peu d'ouvertures. Rien alentour. À vous donner des sueurs froides. Ça commençait bien. La rivière, en contrebas, froide et noire elle aussi, et je l'ai vue se diviser et lancer plein de bras méchants qui voulaient entraîner l'hôtel vers le fond pour le noyer. J'avais du trop boire.

 

Après avoir traversé une salle à tout faire parée de lourdes têtes de sangliers aux yeux mauvais, sans un mot, je le confirme, la femme nous a montré notre chambre au premier. Un lit d'époque intermédiaire dont les draps puaient la vase, des couvertures roulées dans un coin, une salle d'eau minuscule, des morceaux de savon dans le bac à douche, une serviette de bain pour deux et une lucarne au cas où il y aurait eu du soleil. Surtout : un froid glacial comme le reste. J'ai d'abord cru à une mauvaise, très mauvaise blague, genre caméra invisible : à la fin, tout le monde - acteurs comiques, machinistes et  dindons de la farce - éclate de rire tandis que la production vous glisse un chèque dans la main pour vous remercier d'avoir participé. Mais ce que nous étions en train de vivre was not a joke

 

- Fichons le camp tout de suite !

- Oui, fichons le camp de ce bourbier !

 

Je ne me souviens plus lequel de nous deux a parlé en premier. Toujours est-il que nous étions déjà revenus quatre à quatre au pied de l'escalier quand un bûcheron canadien du Connemara nous a barré le chemin.

 

- Que se passe-t-il ? Où est le problème ? Vous n'êtes pas contents ?

 

Au ton de sa voix, le gaélique l'emportant sur l'anglais, j'ai cru qu'il allait me casser la figure.

 

- Avez-vous vu l'état de la chambre ? C'est une plaisanterie...

- Je suis le patron ici et je fais ce que je veux ! Et puis, vous avez payé, il faut rester !

 

C'était donc lui le patron dont le portrait, nettement rajeuni, figurait en bonne place sur le site de l'hôtel. Il avait pris un sacré coup de vieux, le type.  Bourru, les deux mains dans les poches de son survêtement à grosses rayures jaunes et noires, made in China, j'en aurais juré, le menton en avant, prêt à mordre. Un Irlandais pas tranquille du tout.

 

- Nous partons maintenant.

- Non, vous ne partez pas ! Vais vous donner une autre chambre.

 

Il faisait nuit et la fatigue ne nous lâchait plus. Que faire ? Pas un bruit. À l'évidence, nous étions les seuls clients de l'hôtel. Ou peut-être le patron les avait-il déjà trucidés avec la complicité de la sorcière mutique. Oui,  je me suis souvenu de cette histoire criminelle : l'auberge rouge et infernale, du côté de Lanarce en Ardèche, transposée, qui sait ?, dans le nouveau siècle. L'amie m'a regardé bizarrement - je devais faire une drôle de tête. L'autre chambre en question était aussi crasseuse que la première, mais le patron a voulu y brancher un chauffage d'appoint pour nous prouver sa bonne volonté. C'est ce que j'ai cru. La prise murale était défectueuse. Il y a eu un sifflement bref suivi d'une gerbe d'étoiles brillantes. Le patron s'est mis à gueuler et à rire en même temps. Fantasia morbide chez les ploucs.

 

Manger un morceau et dormir. C'était tout ce qui comptait pour nous. Et de toute façon, il s'était mis à pleuvoir fort, une pluie mêlée à la grêle. Dans la cuisine où chacun, d'après la publicité, pouvait préparer ses repas, une foultitude de petites croix, en résine au toucher, les unes chrétiennes, les autres celtiques ou d'apparence celtique, étaient disposées militairement à tous les endroits stratégiques : autour de l'évier (pour y boire de l'eau bénite ?), sur le plan de travail (un sacerdoce pour découper un oignon ou beurrer sa tartine), aux angles des plaques électriques (exorcisme versus satanisme, même combat) et, incrédulité quand tu nous tiens, dans le réfrigérateur, à l'emplacement du beurre !  Nous étions logés au royaume des cinglés...

 

La femme qui avait disparu un moment se tenait raide comme un piquet devant l'écran de son ordinateur dans une petite pièce à droite de l'entrée. Un poste de douane ou d'octroi. L'amie et moi avions abandonné l'idée d'un repas ou de simple collation. Pendant que je cherchais au moins quelque chose à boire, je pouvais voir la femme qui actionnait la tirelire aux euros de la saison touristique finissante au moyen un logiciel comptable barré de colonnes en tous sens. L'amie s'est collée contre un maigre radiateur et je me suis dirigé vers ce qui ressemblait à un bar à l'autre bout de la salle commune pour y puiser des raisons d'espérer. Cinq ou six bouteilles en tout et pour tout composaient la soi-disant carte des alcools. Déboulant comme un bœuf Angus, Robur le Conquérant m'a encore barré le passage.

 

- On ne boit pas à cette heure ! On est vendredi ! C'est sacré !

- Vous pourriez nous offrir un verre...

 

J'avais de plus en plus de mal à comprendre les lois de l'hospitalité. Les catholiques s'étaient, sans que je le sache, mis à protester contre le catholicisme. Dans ma tête, c'était une hypothèse sérieuse.

 

- Ah ! j'en ai marre, a soudain lancé le patron tout en attrapant une canette de bière. Sortez ! Allez-vous en !

- Non mais ça va pas ! Qu'est-ce qui vous prend ? Vous êtes fou !

 

Qu'est-ce que je n'avais pas dit ! J'ai bien failli recevoir la canette sur le crâne. Le bœuf baveux était maintenant sur moi et tentait de me pousser carrément dehors. Je me suis protégé, l'amie est venue à ma rescousse, et une passe de toréro nous dont j'ai le secret nous a sauvés le temps pour nous de filer récupérer nos affaires dans la chambre. Nous avions retourné le dicton : nous étions sortis de l'auberge. Malgré le bruit du moteur sur la grand-route, je pouvais encore entendre beugler le patron. Alerter la Garda ? Interpol ? L'ambassade ? Basta ! Une bonne fée a alors mis entre nos mains la bouteille de whiskey que je n'avais pas eu la force d'aller chercher sur la banquette vu les trombes d'eau, et une autre bonne fée nous a indiqué un Bed & Breakfast qui se révèlera charmant.

 

De la folie pure, je vous dis. Heureusement qu'il y avait les fées.