24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 07:00

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En prévision que d’ici peu j’aurai à soumettre l’humanité à une exigence plus dure que celles qui lui ont jamais été imposées, il me paraît indispen­sable de dire ici qui je suis...

 

 

Je sais qu'ils viennent aujourd'hui.

 

Hier soir, j'ai à nouveau consulté mon agenda et il s'avère inexorablement fiable. Agenda : calepin des actions journalières, à mener ou à ne pas entreprendre, eh oui, sagesse orientale, mémento d'une mémoire, la mienne, exorbitante, semainier des petites et grandes réflexions-projets. Ils se tiennent bien au chaud, mes agendas, sur l'étagère en châtaignier pour les plus récents, dans la malle de marine pour les plus retirés au  temps qui se conjugue à jamais au présent. Doublons de mon journal, lui-même doublon de mes écrits aux quatre vents.

 

La vie a passé - passe en un clin d'œil.

 

J'ai sept ans dans le parc, les fleurs odorantes, les massifs de rocaille, Sikky, mon brave chien noir de feu à mes côtés,  les arbres en essences multiples d'éternité voulue, dix-sept ans dans une grande salle chaude de la National Gallery à Londres, je m'empare des tournesols de Van Gogh, vingt-sept ans dans le fier midi de la France où je reconstruis ma vie, trente-sept ans à patiner sur la glace de la Néva, quarante-sept ans en saddu improbable sur les berges du Gange à Bénarès, वाराणसी, Clair de terre d'André Breton ouvert à la bonne page, sept ans, encore sept ans, jusqu'à soixante-dix sept ans pour tout dans le détail recommencer.

 

Neuf heures. Morning up ! Les deux journalistes suisses sonnent à la porte de ma maison. Je vous l'ai déjà dit, j'aime la spontanéité des journalistes helvètes, leur franchise et leur exactitude dans l'exercice quotidien du métier.

 

 

J : Ce sont les épreuves de votre dernier livre, n'est-ce pas ?

 

A : Oui. Je ne sais pas si c'est le dernier opus, cet adjectif me fait sourire, puisque je travaille tout le temps ! [Rires] Mais vous avez raison, je suis en train d'apporter quelques ultimes modifications à mon manuscrit avant sa sortie.

 

J : Ce qui nous avait frappé lors de notre précédent entretien est votre façon unique, votre style bien à vous, de raconter la vie, la vie de tous les jours, en la propulsant immédiatement sur le terrain de l'universel.

 

A : En serait-il autrement ? Ce que je suis, d'où je viens, ce que je sens, sensation, maître-mot, me rend aussitôt solidaire de la marche du cosmos ! Depuis que je sais marcher, lire et écrire, je note la moindre épiphanie, ce surgissement du grand réel qui ne cesse de me fasciner dans tous ces aspects. Le local rejoint le global. Plus concrètement, cette vie, ma vie, ici, dans le Sud de la France, ce Sud, carrefour multiforme de tant de civilisations, me met au contact d'une foultitude d'individus qui disent des choses, s'activent, proposent pour essayer d'y voir clair et de vivre mieux. Là encore, le particulier se déplace potentiellement vers l'universel. J'enregistre, je participe à l'occasion. Autant de manifestations, si vous voulez, qui m'intéressent au plus haut point, de micro-résistances, pour reprendre l'expression de Gilles Deleuze, à, somme toute, la bêtise massive, la platitude grégaire qui s'installe partout.

 

(...)

 

J : Que pensez-vous de l'idée de l'éternel retour telle que l'a exposée Nietzsche ?

 

A : Je comprends ce qu'a voulu dire Nietzsche, mais je ne pense pas en ces termes. Au contraire, même, je pense que rien, je dis bien rien, ne peut se répéter des points de vue strictement existentiel et plus largement historial. J'aimerais pourtant que la chose fût envisageable rapportée à ma propre vie ! Tenez, je trouve qu'en matière d'éducation - à ce sujet, si Nietzsche que nous évoquons pouvait encore parler, il aurait sans doute beaucoup de choses à dire -, il faudrait reprendre les contenus d'enseignement de l'histoire à la base. Vous prenez un manuel, un manuel scolaire, contemporain, la remarque vaut aussi pour la géographie, c'est incompréhensible. Et ce n'est pas le fruit du hasard. Qui fait quoi, où et comment ? je vous le demande. Au total, lorsque vous posez une ou deux questions-cibles à des étudiants, les miens par exemple, vous obtenez, sauf remarquables exceptions, l'expression d'une bouillie psychique en déluge inquiétant.

 

(...)

 

J : Vous nous dites que vous vous montrez solidaire et en même temps vous apparaissez comme très individualiste...

 

A : Ah ! Je crois à la force - puissante ! - de l'individu. En tous temps et en tous lieux. Ce qui ne m'empêche nullement, bien au contraire, de sympathiser, d'aider, souvent de manière discrète, silence là-dessus, d'impulser aussi. Mais un auteur est, par définition, un individu et, peut-être, à la limite de la formule, un isolé absolu. Et j'ajoute, dans le meilleur des cas, un monde en mouvement. Voici non seulement ma vision des choses, mais, au-delà, mes perspectives encore une fois existentielles. Connaissez-vous la nouvelle d'Edgar Poe, La Lettre volée, The Purloined Letter ? Oui, bien sûr, je n'en doute pas. De l'ancien français porloignier, mettre à distance. J'agis, bien en évidence, sous le regard social, mais l'essentiel se passe ailleurs, dans la coulisse, qui arrive, qui finit par arriver, à un moment ou à un autre, au premier plan. Comme dit l'autre, je suis, irrémédiablement, le seul de mon parti !

 

(...)

 

 

Après l'entretien, j'ouvre une bouteille de Saint-Émilion au jardin. Sur la table en fer forgé, les aventures de l'un de mes héros, Corto Maltese.

 

Chic, charme et détermination.

 

 

 

Published by carnets-atlantiques.eu - dans Littérature
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