16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 06:00

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Les hommes torchent les lois, les dames s'occupent que du sérieux : l'Opinion ! ...

 

 

Quel printemps !

 

Une amie attentionnée m'invite dans une brasserie pour manger un agneau de lait. Elle hausse les épaules à cet hiver qui a été d'un ennui planétaire et franco-français. Oui, d'une nullité faramineuse. Bordel !

 

Nous sommes sereins.

 

Cuicui. Elle éclate de rire. Non, elle chante de rire à mes gamineries.

 

J'aime cet univers de la restauration, au sens culinaire, dans lequel les classes sociales se trouvent provisoirement brassées. Les cartes de l'éventail sont redistribuées. Nous voici tous deux au bord de l'eau, le sommelier nous apporte un vin de Bordeaux. Monde, demi-monde, monde interlope, temps humain idéal. 

 

Comme je suis gentil -je suis toujours très gentil-, je reçois de ses mains d'artiste un cadeau. J'ai été bien sage, as usual, j'ai récolté beaucoup de bons points, j'ai quand même semé la panique en ne récitant pas la leçon qu'il fallait apprendre, ce n'est pas grave, on me pardonne mes manies, mes déraisons, mes accents fantasques. Je suis un petit enfant, c'est sans doute pour cela que je n'ai jamais été seul, surtout du point de vue de l'amour.

 

La preuve.

 

Soleil, péniche, barge, tonnelle, nappes, trilles, vermeil, nuages lointains, cigare, fleurs, oiseaux, Margaux, chaises en rotin, carnet, stylo, baiser.

 

C'est un livre d'art, de peinture, de toiles, de tableaux, ce présent. Effeuillage printanier des chapitres :

 

Vierge Marie, virgo virago, amazones, femme-diable, tentatrice, séductrice, destructrice, dominatrice, prostituée, entremetteuse, sorcière, voyante, mauvaise épouse et mauvaise mère, nu allongé, au miroir, baigneuses, sœur, femme exotique, muse...

 

Cette amie me dit son vœu d'enregistrer bientôt les variations Goldberg. Les bacchanales pianistiques de Bach. Glenn Gould approuve une relecture de son interprétation historique. Je le sais, il me l'a dit en songe. Pendant que nous parlons, on s'agite à l'Assemblée nationale. Comme toujours. Femme, elle me dit l'essentiel, comme toujours.

 

Je lui cite ce passage d'une lettre de Juliette Drouet à Victor Hugo, le protéiforme Victor qu'elle appelle Toto : Toto se serre comme une grisette ! Toto se frise comme un garçon tailleur ! Toto a l'air d'une poupée modèle ! Toto est ridicule ! Toto est académicien !

 

Tout est dit en trois mots. Le Margaux est de velours.

 

Sur la première de couverture du livre d'art, Le déjeuner sur l'herbe, Édouard Manet, 1863. Cette révolution, on peut (ne devrait-on pas ?) la trouver, la voir, l'entendre au musée d'Orsay. À Paris.

 

Et page 2, cette jeune femme en toilette de bal. Great expectations ?

 

La plupart des hommes, dans un état second. Cette femme-ci, cette femme-là, dans un état premier.

 

L'art de bien des femmes.

 

Ce cadeau est le plus beau des liens aux jours de fête.

 

 

(Marta Alvarez González et Simona Bartolena, Les Femmes dans l'art, Hazan, 2010)

 

 

 

13 mai 2012 7 13 /05 /mai /2012 06:00

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Il faut confronter des idées vagues avec des images claires...

 

 

Retour de Londres. Un ami vient me chercher à la descente du train. Là, tout de suite, dans le vaste hall, les voix françaises criardes, les gestes comme égratignés de l'intérieur, les visages totalement inexpressifs. Plus ça change, plus c'est la même chose. De part et d'autre de la sortie, les monumentales cariatides métalliques, quant à elles, restent...de marbre.

 

On s'en fout et on s'engouffre dans un café.

 

- Alors, tu as été voir des films pendant ton séjour ?

 

- Non. Et oui...Tiens, en me baladant du côté de Covent Garden un matin, je suis tombé sur un cinéma, Art et Essai, comme on disait avant 68, n'est-ce pas ?, un cinéma déjà ouvert et À bout de souffle à l'affiche. J'ai eu soudain envie de le revoir, peut-être pour la dixième fois ! J'étais tout seul. Quel luxe ! L'agitation de la capitale dehors et le calme à l'intérieur ! Le titre anglais du film de Godard est Breathless. C'est exactement ça. C'est même meilleur, je trouve, en langue anglaise. Pour nous amuser, je dirais qu'on navigue sans arrêt dans les films de Godard entre à bout de course et à perdre haleine...Les Pieds-Nickelés, référence obsessionnelle, ce ne sont pas les personnages sur l'écran, mais, à la limite, les spectateurs dans la salle...

 

- Et il y a d'autres de ses films que tu as revus ?

 

- J'avais bien aimé Pierrot le fou autrefois. Pierrot n'est d'ailleurs pas le nom du personnage, comme tu le sais, puisqu'il s'appelle en réalité Ferdinand Griffon, Ferdinand que Marianne Renoir, le personnage que joue Anna Karina, s'ingénie à appeler de façon têtue Pierrot. C'est délibéré, bien sûr. Le côté facétieux de Godard, celui qui fait toujours une bonne et vraie blague. Beaucoup de désillusions finalement dans ce film...Les héros modernes, un homme et une femme, une femme qui est toutes les facettes d'une femme, aimante, cruelle, douce, acide, ces héros, donc, sont archi-fatigués sur fond de pins parasols ensoleillés...D'autres films aussi qui ont plutôt bien traversé le temps, Une femme est une femme, Alphaville, Je vous salue Marie, plutôt inattendu et intelligent, Passion ou encore Prénom Carmen avec cette actrice qui a une voix intéressante, Maruschka Detmers. Les femmes de Godard ont-elles été ses muses ? Je pense aussi aux constantes citations d'auteurs, les clins d'œil admiratifs à la peinture...Par exemple, Marianne Renoir dont je viens de parler...La réponse est dans la question...

 

- La Chinoise ?

 

- La Chinoise, oui, tu peux le mentionner, loufoque et sérieux en même temps. Comme le metteur en scène. Très caractéristique de tout ce qui a précédé le tournant culturel et politique de Mai 68. Je me souviens, les scènes de l'appartement rempli de Petits Livres rouges et de citations maoïstes...Bon, humour au troisième degré et plus ! Jean-Pierre Léaud, formidable et très drôle ! Je ne suis pas sûr que l'on entende l'ironie profonde et tendre, après tout, de Godard derrière chacune de ses narrations filmées...Il faut, vois-tu, donner les dates, sinon on ne comprend pas et on passe à côté de l'Histoire. À bout de souffle, c'est 1959. Pierrot le fou, 1965, Prénom Carmen, 1983. Et La Chinoise, 1967. Godard est très attentif au mouvement de l'Histoire et aussi à la capacité qu'on les gens qui ne sont pas encore des individus à raconter leur propre histoire. Surtout ceux et celles qui n'ont jamais pu ou su prendre la parole...Regarde Passion...

 

- Cette période est assez catégorique chez Godard, non ?

 

- Sans doute, mais nécessaire et peut-être inévitable. Quelquefois, dans ce temps charnière précis, on pourrait penser que Godard illustre par ses films, de différentes longueurs d'ailleurs, des films de durée conventionnelle et d'autres qui agissent à la manière de pamphlets, le mot de Picasso, je le cite de mémoire : la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements. C’est un instrument de guerre offensif et défensif contre l’ennemi. Tu saisis ? 

 

- Oui, je vois. D'où le jeu des acteurs basé sur beaucoup d'improvisations...

 

- C'est ça, des improvisations, des discours décalés, des personnages qui parviennent à raconter une histoire singulière...Godard fait voir et entendre que l'outil de travail du comédien, c'est lui-même et rien d'autre...Tout en reconstruisant au passage l'histoire du cinéma...  

 

- Quel hasard ! Nous parlons de Godard et je viens juste de finir la lecture d'Une année studieuse. C'est le récit par Anne Wiazemsky de sa rencontre avec Jean-Luc Godard en 1966. Je l'ai dans mon sac, je te prête, si tu veux. C'est un bon bouquin, sensible, humour, drôlerie...Anne Wiazemsky s'appuie sur son journal...Tu as une plongée dans la coulisse des évènements de l'époque. On peut tout à fait imaginer la scène, les scènes...Pas facile d'être la petite-fille de François Mauriac ! Elle cherche, elle se cherche et travaille dur à son émancipation féminine ! C'était un autre monde dont on n'a plus idée...L'entrevue entre Mauriac et Godard, ce dernier venu lui demander la main de sa petite-fille ! Il y a aussi un beau portrait du philosophe Francis Jeanson, un peu perdu de vue aujourd'hui...Anne Wiazemsky qui doit repasser son bachot surmonte sa timidité et lui demande carrément de l'aider à préparer l'épreuve de philosophie au rattrapage ! On y découvre un Godard attachant malgré ses défauts, ses difficultés à vivre...À propos de La Chinoise, le tournage a eu lieu en partie dans le propre appartement du couple Wiazemsky-Godard ! Et ce passage comique à la fin du livre où Jean Vilar, le grand Vilar, chargé de présenter le film au festival d'Avignon, s'enferre à l'appeler La Tonkinoise !

 

- Maintenant que tu me racontes ça, connaissant un peu les protagonistes, je me dis que La Tonkinoise et le petit soldat ferait un excellent titre de roman !

 

 

(Anne Wiazemsky, Une année studieuse, Gallimard, 2011 / Jean-Luc Godard, Histoire(s) du cinéma, Gallimard, 2006)

 

 

 

1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 06:00

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Qui donc a dit que le dessin est l'écriture de la forme ? La vérité est que l'art doit être l'écriture de la vie...

 

 

Le printemps renaît un peu partout. Et le peuple se prend d'espérance. Ne nourrissant ni espoir ni désespoir, je préfère poursuivre mon tour d'Europe des beautés plastiques qui ne demandent qu'à s'échapper des musées.

 

Munich, Neue Pinakothek. De Zurich, ce n'est pas si loin et du temps, j'en ai à revendre. Pendant une longue conversation avec ma chère amie pianiste, nous avons évoqué tout l'intérêt d'une nouvelle déambulation dans la pinacothèque bavaroise.

 

Manet et Monet se sont beaucoup salués jusqu'à la fin, on le sait. Sous les yeux, Claude Monet peignant sur son bateau, petite toile liquide de son ami Édouard, 1874. La Commune a tourné la page, semble-t-il, et les bords de Seine sont plus verdoyants que jamais. Pourtant, un bleu outremer explose, littéralement, au premier plan sur fond d'usines distanciées. Que peint Claude ? Le tableau dans la toile. Barque pagode qui glisse sur le fil du temps. Une coiffe coloniale pour se prémunir du frais soleil.

 

Mais ce matin-là, c'est un autre chapeau qui, comme à chaque fois, fait impression. Ce canotier, quelle insolence ! De cette trinité d'individus chacun dans son monde, celui de 1868, c'est Léon qui apparaît le plus magistralement moderne. Voici, dit la chronique, l'enfant d'Édouard en filiation biologique. Est ? Serait ? Ou produit d'une tout autre configuration ? Il a l'air si peu français et très américain. J'aurais pu le croiser à Boston. Velours noir profond de la veste - ainsi de la robe des chats mystérieux -, et pantalon de la meilleure flanelle. Idéal pour une régate. Une main dedans, une main dehors. Dans le triangle inversé de son visage, les rêves de l'adolescent. Il flâne, le jeune Léon. Il a raison : hard times are about to come.

 

Un an de vie supplémentaire et, qui sait ?, Baudelaire ne serait pas passé à côté du duel significatif que Manet a engagé toute son existence contre le freinage humain.

 

 

 

28 mars 2012 3 28 /03 /mars /2012 06:00

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À un carré de gazon deux fois vert, Elias Canetti et James Joyce entretiennent une intense conversation silencieuse.

 

C'est pour cette raison et cette autre, puisqu'une chère amie pianiste m'avait lancé une invitation, qu'immédiatement, billet pris, voyage en train excellent, quittant pour quelques heures dans les jours le pays plombé, je me suis baladé, bras dessus, bras dessous, en sa compagnie dans les rues fleuries de Zurich, ville de montagne, oui, ville sur l'eau surtout.

 

La pelouse de marbre et deux roses.

 

Restés là un moment dans le froid, le silence et l'éternité.

 

Comme deux camarades, nous nous sommes étreints pour retenir l'intention et avons allongé le pas vers les quais.

 

D'une beauté l'autre.

 

Accordés, un petit tour du côté de la Kunsthaus. Dans la grande ville, griffonné avant l'hiver les dates de cette exposition, je le lui ai dit, Miró, Monet, Matisse. Pour une autre fois.

 

Avalanche de couleurs mises en perspective de Ruisdael à Manet. Révolution picturale permanente. Alberto au plus haut.

 

Vous saisissez ?

 

Ma mutine pianiste m'a alors entraîné dans le cabinet des estampes. Elle est gauchère et très adroite.

 

Sous les yeux, cadeau pour l'au revoir, de Turner, ce Jour de fête à Zurich.

 

Bien vu. Bien croqué.   

7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 07:00

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Ces feuilles ne seront proprement qu’un informe journal de mes rêveries. Il y sera beaucoup question de moi, parce qu’un solitaire qui réfléchit s’occupe nécessairement beaucoup de lui-même...


 

On peut emporter les Rêveries de Jean-Jacques au cours d'une promenade dans les beaux jardins de la France. C'est même recommandé. Des passages d'une drôlerie !

 

Les jardins à l'anglaise me sont un délice tout comme le jardin de curé. Stourhead, par exemple, sur la route de Bristol, quel enchantement ! Souvenez-vous, Barry Lyndon. Et les jardins du pourtour méditerranéen ! La Villa Ephrusi à Saint-Jean-Cap-Ferrat, la Serre de la Madone à Menton ou le parc du Plantier de Costebelle, son Mont des Oiseaux, à Hyères : des heures de joie ! Mais quand je cherche la sûreté d'une direction et la valeur d'une perspective, je me tourne vers le jardin à la française.

 

En cette matière, notre pays regorge de pures merveilles que j'ai admirées de près au fil des ans. Autant de jardins préservés et entretenus par des comités, des conservatoires, des institutions, bref, des hommes, que l'on appelle remarquables. Pour une fois, une épithète qui n'est pas usurpée.

 

Hasard d'un retour printanier vers trois de ces botaniques en architecture d'exception.

 

La première, le château de Hautefort en Dordogne, l'élégance de son parc français qui accueille un versant anglais, ses buis odorants, la douceur des collines alentour.

 

La seconde, les jardins humides du château de Chantilly, l'allée des philosophes, la maison de Sylvie au prénom prédestiné, tout au fond du parc, les statues équestres, inimitables.

 

La troisième, le jardin de la Fontaine à Nîmes, la tour Magne qui domine la ville - et dont le nom permit à Victor Hugo d'alimenter son goût pour le calembour -, le temple de Diane, la source, le nymphée et ses statues éclaboussées de soleil, et les cèdres, très beaux.

 

Le territoire en symbolique natale de Francis Ponge. Poète nîmois : son inscription volontaire.  


Pureté des lignes nettes. Dégagements. Ouvertures.

 

Aujourd'hui, l'équation parfaite advenue, je renoue avec des paysages moins réguliers, en val de Trégor, dans les jardins de Kerdalo, à deux pas de Tréguier, au pays des confluences. 

 

Une toile vivante que cette petite Italie de verdure née d'un rêve princier...

 

Kenavo !

 

 

(Erik Orsenna, Isabelle et Timothy Vaughan, Kerdalo, le jardin continu, Ulmer, 2007)

22 février 2012 3 22 /02 /février /2012 07:00

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The greatest picture in the world...

 

Sur la route serpentine, la voiture brinquebale au milieu des vignes.

 

Le bourg de Sansepolcro semble retiré derrière ses murs bistres.

 

Je sais qu'au Museo Civico j'ai enfin rendez-vous avec un triangle merveilleux qui date de 1463.

 

Ce tableau, 2,20 m x 2,00 m, Piero della Francesca l'a peint ici, chez lui, et ce chef-d'œuvre d'un naturalisme flamboyant est resté depuis des siècles à la même place.  

 

La plus belle toile du monde. C'est à Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes, vous vous souvenez ?, que l'on doit ce mot qui trouve sa justesse lorsque, de toute sa puissance plastique, la composition picturale s'impose à vous dans le silence nocturne.

 

Dans Along The Road, recueil d'impressions touristiques et publié en 1925, Huxley ne consacre pas moins de huit pages à La Resurrezione et ses alentours.

 

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, quelle chance qu'un gradé britannique ait lu le récit de Huxley : l'artillerie a, pour une fois, épargné le Christ ! Les perspectives avaient, par miracle, changé de camp...

 

 

(Aldous Huxley, Along The Road : Notes Of A Tourist, Chattos & Windus, 1948)

5 février 2012 7 05 /02 /février /2012 07:00

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Que la montagne est belle...

 

Autour d'une tome de chèvre et de bons Chateauneuf-du-Pape, les amis vont et viennent.

 

Pour quelques heures, j'ai quitté la grande ville avec allégresse pour me réchauffer en Haute-Ardèche.

 

Les temps sont durs. Les temps peuvent être doux.

 

Dans la grande salle à (bien) vivre, le tourne-disque joue les plus belles chansons de Mnacha Tenenbaum, plus connu sous le nom scénique de Jean Ferrat.

 

Les albums sont là dans leur fraîcheur fragile.

 

Cela faisait des années que je n'avais pas entendu sa voix, puissante et pénétrante.

 

Une existence à interroger l'intoxication de nos vies par le confort facile.

 

Vous pouvez refuser le choix : la jungle ou le zoo.

 

 

 

 

 

 

 

 

29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 07:00

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Dans la maison aux quatre cheminées, j'ai quatre pianos...

 

 

Bon, quelques symphonies de temps à autre, d'accord, des opéras, oui, des concertos, bien entendu, de la musique de chambre, toujours. Mais ce qu'il y a de bien avec Erik Satie, ce sont deux ou trois notes toutes les cinq ou six mesures. Un Japon musical aux portes de Paris. 

 

Je peux ainsi me faire à l'idée sonore de la musique -je plaisante à moitié !

 

Une ascendance écossaise et un solide sens de l'humour : deux ingrédients qui, depuis des lustres, ont rendu Satie très sympathique à mes oreilles.

 

Nous n'étions pas très nombreux dans les années 1960 à jouer les Gymnopédies et les Gnossiennes : un gai savoir pianistique en vol plané.

 

On oublie que Satie a travaillé avec Picasso. Que se sont-ils dit ?

 

Ce soir, la télévision suisse de langue romane rediffuse le magnifique film de René Clair, Entr'acte. La partition de Satie tire la langue aux conventions, à la méchanceté gratuite, à la mesquinerie. Et invite à un peu de solidarité. Nous étions au sortir de la grande boucherie humaine. Nous étions en 1924.

 

Satie ? Samedi et tous les jours de la sainte semaine !


 

 

 

15 janvier 2012 7 15 /01 /janvier /2012 07:00

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La vie est courte, l'art est long, l'occasion est prompte à s'enfuir, l'empirisme est dangereux, le raisonnement est difficile. Il faut non seulement faire soi-même ce qui convient, mais encore être secondé par le malade, par ceux qui l'assistent et par les choses extérieures...

 

 

De passage à Bruxelles l'autre jour, je me suis entretenu, une fois n'est pas coutume, avec une journaliste pour un mensuel médical. Hormis ses activités d'éditorialiste, elle est elle-même médecin généraliste, profession qui l'occupe quasiment jour et nuit. De notre échange, très libre, les thèmes étant divers, les extraits qui vont suivre.

 

- Vous comptez, je crois, plusieurs médecins dans votre propre famille...

 

- Oui, à commencer par mon père qui aura pratiqué l'art d'Hippocrate pendant près de quarante ans dans toutes les circonstances possibles et imaginables ! Il est, en quelque sorte, un digne émule de Claude Bernard, de Louis Pasteur, de Jean Hamburger et de Jacques Monod aussi qui fut un grand biologiste. Mon père qui ne pratique plus depuis des années et qui savoure maintenant les joies du carpe diem a toujours un diagnostic sûr. Et pas uniquement dans sa partie. De lui, j'ai hérité, me semble-t-il, ce don qui est également, pour moi, un art.

 

- Vous êtes-vous intéressé à la médecine ? Votre famille souhaitait-elle que vous deveniez médecin à votre tour ?

 

- Je m'intéresse à la médecine de très près. Les avancées en biologie pour l'essentiel. Il m'arrive d'avoir souvent des conversations passionnantes avec des médecins aux spécialités multiples. Ils et elles, vos confrères et consœurs, sont au plus près de la misère humaine dans ses expressions quotidiennes infinies. Le patient impatient que le médecin le délivre du mal, du malin et du reste...Une conversation éclairante avec un toubib informé, un médecin dit généraliste, celui qui a ma préférence, par exemple, vaut cent fois un pseudo dialogue avec telle ou telle connaissance du monde universitaire ou littéraire. Mon père, qui a été un bon médecin, un médecin humaniste, proche de ses patients, aurait sans doute aimé que je m'engage dans cette voie. D'autres horizons m'ont appelé.

 

(...)

 

- Des équipes de chercheurs ont découvert récemment la possibilité de rajeunir l'organisation cellulaire chez l'homme...

 

- Oui, vous parlez sans doute de l'équipe de l'Institut de génomique fonctionnelle basé à Montpellier, sur les rives de la Méditerranée. Derrière cette dénomination un peu froide, il y a tout un champ nouveau qui s'ouvre ou plutôt s'élargit après des années de tâtonnements. Que cette découverte permette des avancées en matière de médecine dite régénérative, cela semble acquis. Il y a là le travail croisé d'une et de plusieurs équipes, liant nos amis scientifiques de l'université de Montpellier, mais aussi les chercheurs de l'Inserm et du CNRS, sous la houlette de Jean-Marc Lemaître. Quant à l'immortalité, si vous envisagez cette piste entre les lignes, c'est autre chose. J'ai, quant à moi, toujours bien aimé l'idée d'une vie longue et active sur le plan intellectuel même si alentour les cent ans les déplacements physiques dans l'espace sont certainement moins aventureux !

 

- L'opinion est sensible au fait que les progrès médicaux soient parvenus à faire reculer des maladies graves...

 

- Non seulement fait reculer, mais le progrès, et si progrès il y a, c'est bien dans ce domaine, a permis d'éradiquer un bon nombre de dangers mortels pour l'espèce humaine. Songez aux épidémies d'avant. Je peux, pour nous divertir un instant, vous dresser un catalogue que vous connaissez, bien entendu, des afflictions, petites et grandes, qui ont empoisonné l'existence de millions d'êtres humains pendant des millénaires et pour lesquelles la médecine a trouvé un viatique partiel ou complet. Écoutez, quelques exemples...édifiants pour vos lecteurs : la peste, cette hydre à plusieurs têtes, la fièvre pourpreuse, le trousse-galant qu'on appelait aussi le mal chaud ou le choléra, la coqueluche, la scarlatine, la consomption, la diphtérie, la gravelle, la suette anglaise, la chlorose ou maladie verte, la tuberculose, la syphilis ou mal français, l'épilepsie ou mal caduc, la jaunisse, la malaria, le typhus, la picotte ou varicelle, la petite vérole, l'influenza...

 

- Certaines sont en recrudescence un peu partout où l'hygiène défaille...

 

- Vous avez raison, l'augmentation de la population humaine, ce symbole des sept milliards d'individus dans les têtes et sur le terrain, les échanges mondiaux, le recul des conditions d'une hygiène décente, en effet, dans certaines parties de notre Terre, et d'une nutrition équilibrée, tout ceci devrait contribuer à nous rendre vigilants. À propos d'hygiène, ça tombe à pic, j'ai avec moi ces textes d'Élisée Reclus rassemblés pour une prochaine intervention publique. Voici, si vous me permettez, ce que Reclus, très fin observateur, écrit vers 1900 au sujet des slums, ces bas-fonds des grandes cités industrielles de la Grande-Bretagne de cette époque :

 

À bien considérer les choses, toute question d'édilité se confond avec la question sociale elle-même. Tous les hommes sans exception arriveront-ils à respirer l'air en quantité suffisante, à jouir pleinement de la lumière du soleil, à savourer la beauté des ombrages et le parfum des roses, à nourrir généreusement leur famille sans craindre que le pain vienne à manquer dans la huche ? S'il en était ainsi, mais seulement alors, les villes pourront atteindre leur idéal et se transformer d'une manière exactement conforme aux besoins et aux plaisirs de tous, devenir des corps organiques parfaitement beaux et sains.

 

Lorsque l'on songe, deux minutes, aux conditions d'existence d'un grand nombre de Chinois, d'Indiens ou d'Africains, mais on n'est peut-être pas obligé d'aller aux antipodes, on se dit qu'il y a encore beaucoup à faire. Que font les édiles ? Que décident les peuples pour eux-mêmes ?

 

(...)

 

- Vous êtes aussi sensible, je crois, à toutes les formes du handicap. Vous m'avez dit que votre père s'était au départ orienté vers la psychiatrie, ce qui touche au fonctionnement du cerveau, ses dérèglements, ses aberrations. Et vous ?

 

- C'est juste. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, terminant ses études à la faculté, l'une des inscriptions sociales de mon père, sur le plan éthique celle-ci, et pas uniquement, stricto sensu, professionnelle, a été de vouloir venir en aide à celles et ceux qui venaient de vivre un grand traumatisme. La guerre, Hiroshima et Nagasaki, la Shoah. Le champ psychiatrique lui semblait offrir cette possibilité. Mais il a vite déchanté. On ne parlait pas encore de handicap mental ou de handicap psychique, ce qui n'est pas du tout la même chose comme vous le savez. On parlait d'enfermement. Et l'antipsychiatrie était à naître. C'est l'époque aussi où la trajectoire d'Artaud va s'effondrer, je mentionne cette puissante figure intellectuelle à dessein, dans ce contexte précis, Artaud qui va parler de Van Gogh, du monde mouvant et complexe de Van Gogh, dans son Van Gogh ou le suicidé de la société. Mon père avait tout ça en tête quand il a pris la décision de s'orienter par la suite vers la médecine généraliste. À propos de naissance, mon père a été également l'un des introducteurs de la méthode de l'accouchement sans douleur dans notre pays. Je peux en témoigner intimement ! (Rires). Pour revenir à votre question relative au handicap, au cours de ma vie, le hasard, le hasard objectif aurait dit André Breton, m'a mis en contact direct, au sein de ma famille, avec à la fois le handicap mental sous la forme de la psychose infantile et le handicap psychique par l'expression des troubles bipolaires. J'ai vécu ces manifestations intempestives, vous pouvez me croire, de la vie du cerveau de très près. Toute la panoplie des symptômes. Toute la gamme des changements brusques d'état.

 

- En avez-vous souffert ?

 

- Que les parents, la famille et les proches en souffrent, c'est évident. À titre personnel, c'était un mixte de douleur et...de chance. Je sais que quand je tiens ce propos, on peut sursauter. Mais ouverture sur, expérience, nouvelle expérience humaine, de l'inconnu...Mieux vaut être bien construit, c'est sûr, pour ce genre d'équipée vertigineuse...Le handicap psychique, parlons seulement de celui-ci, peut, si l'on est soi-même sensible, avoir des effets dévastateurs sur la...cellule familiale. Je ne vais pas parler de "malades", je vais dire : celui ou celle qui se débat dans cette dimension existentielle-là souffre, en fait, par intermittence. Je parle d'expérience. La psychiatrie fait ce qu'elle peut. Le sort, d'ailleurs, qui lui est aujourd'hui réservé en Europe est consternant. Pas ou peu de moyens, un recrutement en berne, une stigmatisation médiatique et législative des passages à l'acte violents. On retourne à l'enfermement que je viens d'évoquer. Beaucoup de bruit, beaucoup de lourdes confusions. Oui, les familles ont terriblement besoin d'être aidées. Des associations, reconnues d'ailleurs d'utilité publique, s'en chargent. L'éclairage a été porté pendant longtemps sur le patient -citons, par exemple, le travail, novateur, il faut le souligner, mené en France à la clinique de La Borde par Jean Oury accompagné, à des moments divers, par des individualités qui ne laissaient pas indifférent, je pense à Fernand Deligny, Claude  Jeangirard ou Félix Guattari. Mais la famille a été trop longtemps tenue à l'écart dans le cadre d'un protocole bienveillant de "soins". La situation évolue, mais lentement.

 

(...)

 

- Quel avenir les handicapés psychiques dont vous parlez avec émotion peuvent-ils envisager ?

 

- Ah ! Pour les handicapés et leurs familles, puisque notre entretien se déroule dans ce sens, je peux vous assurer que c'est un souci de tous instants et un combat de tous les jours ! Parlons de ce que je connais un peu : on ne peut pas dire que la société, sous nos climats, réserve aux handicapés psychiques un sort enviable, qu'ils soient libres de leurs mouvements, en curatelle, simple ou renforcée, ou en tutelle. Ou alors je me trompe. Et, considérant les familles, cela peut aller de la constitution d'une épargne pour un logement futur à carrément un changement du régime matrimonial ! Bon. Le plus important de mon point de vue : certains schizophrènes, certains bipolaires, certains autistes ont parfois de ces fulgurances dans leurs discours qui sont, pour moi, comme autant de pieds de nez au langage construit socialement, au formatage des expressions corporelles, ou, pour le dire plus crûment, sans en faire pour autant l'éloge, à l'homme réduit, ça se trouve, à l'état d'automate dans son parc, "enchanté", dit-on.

 

(...)

 

- Dans votre pays, les pouvoirs publics ont engagé un redressement du déficit de votre sécurité sociale. Les mutuelles sont également dans la ligne de mire. Cette démarche vous paraît-elle justifiée ? 

 

- Alors là, ma réponse, si réponse il peut y avoir, est très claire : la santé n'a pas de prix ! 

 

 

 

18 décembre 2011 7 18 /12 /décembre /2011 07:00

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Il voyageait de compagnie. Son camarade et lui trouvèrent un poteau ayant au haut cet écriteau : « Seigneur aventurier, s'il te prend quelque envie de voir ce que n'a vu nul chevalier errant, tu n'as qu'à passer ce torrent »...

 

 

Ce n'est pas encore Noël que l'on m'offre trois cadeaux venus, mages de choix, des plus divers horizons qui se rejoignent pour le plaisir.

 

Le premier, empli de vignettes colorées, est une invite à la récréation bien méritée. J'ai sept ans et porte une peau de bête pour aller voir là-haut si j'y suis.

 

Le deuxième m'apprend tout ce que je dois savoir pour me confectionner un abri végétal. Je laisse au baron son titre pour garder la branche la plus fière.

 

Le troisième enfin, mais il n'y a jamais de fin, je le lirai quand je n'aurai plus rien à faire dans l'oasis de mon rêve.

 

Aventure : il se passe toujours quelque chose...

 

 

(Sylvain Venayre, Rêves d'aventures, Éditions de La Martinière, 2006 / Antoine Marcel : Traité de la cabane solitaire, Arléa, 2011 / Hermann Hesse, L'Art de l'oisiveté, Le Livre de Poche, 2007)