15 janvier 2012 7 15 /01 /janvier /2012 07:00

240px-Hippocrates_aphorisms_illumination.jpg

 

La vie est courte, l'art est long, l'occasion est prompte à s'enfuir, l'empirisme est dangereux, le raisonnement est difficile. Il faut non seulement faire soi-même ce qui convient, mais encore être secondé par le malade, par ceux qui l'assistent et par les choses extérieures...

 

 

De passage à Bruxelles l'autre jour, je me suis entretenu, une fois n'est pas coutume, avec une journaliste pour un mensuel médical. Hormis ses activités d'éditorialiste, elle est elle-même médecin généraliste, profession qui l'occupe quasiment jour et nuit. De notre échange, très libre, les thèmes étant divers, les extraits qui vont suivre.

 

- Vous comptez, je crois, plusieurs médecins dans votre propre famille...

 

- Oui, à commencer par mon père qui aura pratiqué l'art d'Hippocrate pendant près de quarante ans dans toutes les circonstances possibles et imaginables ! Il est, en quelque sorte, un digne émule de Claude Bernard, de Louis Pasteur, de Jean Hamburger et de Jacques Monod aussi qui fut un grand biologiste. Mon père qui ne pratique plus depuis des années et qui savoure maintenant les joies du carpe diem a toujours un diagnostic sûr. Et pas uniquement dans sa partie. De lui, j'ai hérité, me semble-t-il, ce don qui est également, pour moi, un art.

 

- Vous êtes-vous intéressé à la médecine ? Votre famille souhaitait-elle que vous deveniez médecin à votre tour ?

 

- Je m'intéresse à la médecine de très près. Les avancées en biologie pour l'essentiel. Il m'arrive d'avoir souvent des conversations passionnantes avec des médecins aux spécialités multiples. Ils et elles, vos confrères et consœurs, sont au plus près de la misère humaine dans ses expressions quotidiennes infinies. Le patient impatient que le médecin le délivre du mal, du malin et du reste...Une conversation éclairante avec un toubib informé, un médecin dit généraliste, celui qui a ma préférence, par exemple, vaut cent fois un pseudo dialogue avec telle ou telle connaissance du monde universitaire ou littéraire. Mon père, qui a été un bon médecin, un médecin humaniste, proche de ses patients, aurait sans doute aimé que je m'engage dans cette voie. D'autres horizons m'ont appelé.

 

(...)

 

- Des équipes de chercheurs ont découvert récemment la possibilité de rajeunir l'organisation cellulaire chez l'homme...

 

- Oui, vous parlez sans doute de l'équipe de l'Institut de génomique fonctionnelle basé à Montpellier, sur les rives de la Méditerranée. Derrière cette dénomination un peu froide, il y a tout un champ nouveau qui s'ouvre ou plutôt s'élargit après des années de tâtonnements. Que cette découverte permette des avancées en matière de médecine dite régénérative, cela semble acquis. Il y a là le travail croisé d'une et de plusieurs équipes, liant nos amis scientifiques de l'université de Montpellier, mais aussi les chercheurs de l'Inserm et du CNRS, sous la houlette de Jean-Marc Lemaître. Quant à l'immortalité, si vous envisagez cette piste entre les lignes, c'est autre chose. J'ai, quant à moi, toujours bien aimé l'idée d'une vie longue et active sur le plan intellectuel même si alentour les cent ans les déplacements physiques dans l'espace sont certainement moins aventureux !

 

- L'opinion est sensible au fait que les progrès médicaux soient parvenus à faire reculer des maladies graves...

 

- Non seulement fait reculer, mais le progrès, et si progrès il y a, c'est bien dans ce domaine, a permis d'éradiquer un bon nombre de dangers mortels pour l'espèce humaine. Songez aux épidémies d'avant. Je peux, pour nous divertir un instant, vous dresser un catalogue que vous connaissez, bien entendu, des afflictions, petites et grandes, qui ont empoisonné l'existence de millions d'êtres humains pendant des millénaires et pour lesquelles la médecine a trouvé un viatique partiel ou complet. Écoutez, quelques exemples...édifiants pour vos lecteurs : la peste, cette hydre à plusieurs têtes, la fièvre pourpreuse, le trousse-galant qu'on appelait aussi le mal chaud ou le choléra, la coqueluche, la scarlatine, la consomption, la diphtérie, la gravelle, la suette anglaise, la chlorose ou maladie verte, la tuberculose, la syphilis ou mal français, l'épilepsie ou mal caduc, la jaunisse, la malaria, le typhus, la picotte ou varicelle, la petite vérole, l'influenza...

 

- Certaines sont en recrudescence un peu partout où l'hygiène défaille...

 

- Vous avez raison, l'augmentation de la population humaine, ce symbole des sept milliards d'individus dans les têtes et sur le terrain, les échanges mondiaux, le recul des conditions d'une hygiène décente, en effet, dans certaines parties de notre Terre, et d'une nutrition équilibrée, tout ceci devrait contribuer à nous rendre vigilants. À propos d'hygiène, ça tombe à pic, j'ai avec moi ces textes d'Élisée Reclus rassemblés pour une prochaine intervention publique. Voici, si vous me permettez, ce que Reclus, très fin observateur, écrit vers 1900 au sujet des slums, ces bas-fonds des grandes cités industrielles de la Grande-Bretagne de cette époque :

 

À bien considérer les choses, toute question d'édilité se confond avec la question sociale elle-même. Tous les hommes sans exception arriveront-ils à respirer l'air en quantité suffisante, à jouir pleinement de la lumière du soleil, à savourer la beauté des ombrages et le parfum des roses, à nourrir généreusement leur famille sans craindre que le pain vienne à manquer dans la huche ? S'il en était ainsi, mais seulement alors, les villes pourront atteindre leur idéal et se transformer d'une manière exactement conforme aux besoins et aux plaisirs de tous, devenir des corps organiques parfaitement beaux et sains.

 

Lorsque l'on songe, deux minutes, aux conditions d'existence d'un grand nombre de Chinois, d'Indiens ou d'Africains, mais on n'est peut-être pas obligé d'aller aux antipodes, on se dit qu'il y a encore beaucoup à faire. Que font les édiles ? Que décident les peuples pour eux-mêmes ?

 

(...)

 

- Vous êtes aussi sensible, je crois, à toutes les formes du handicap. Vous m'avez dit que votre père s'était au départ orienté vers la psychiatrie, ce qui touche au fonctionnement du cerveau, ses dérèglements, ses aberrations. Et vous ?

 

- C'est juste. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, terminant ses études à la faculté, l'une des inscriptions sociales de mon père, sur le plan éthique celle-ci, et pas uniquement, stricto sensu, professionnelle, a été de vouloir venir en aide à celles et ceux qui venaient de vivre un grand traumatisme. La guerre, Hiroshima et Nagasaki, la Shoah. Le champ psychiatrique lui semblait offrir cette possibilité. Mais il a vite déchanté. On ne parlait pas encore de handicap mental ou de handicap psychique, ce qui n'est pas du tout la même chose comme vous le savez. On parlait d'enfermement. Et l'antipsychiatrie était à naître. C'est l'époque aussi où la trajectoire d'Artaud va s'effondrer, je mentionne cette puissante figure intellectuelle à dessein, dans ce contexte précis, Artaud qui va parler de Van Gogh, du monde mouvant et complexe de Van Gogh, dans son Van Gogh ou le suicidé de la société. Mon père avait tout ça en tête quand il a pris la décision de s'orienter par la suite vers la médecine généraliste. À propos de naissance, mon père a été également l'un des introducteurs de la méthode de l'accouchement sans douleur dans notre pays. Je peux en témoigner intimement ! (Rires). Pour revenir à votre question relative au handicap, au cours de ma vie, le hasard, le hasard objectif aurait dit André Breton, m'a mis en contact direct, au sein de ma famille, avec à la fois le handicap mental sous la forme de la psychose infantile et le handicap psychique par l'expression des troubles bipolaires. J'ai vécu ces manifestations intempestives, vous pouvez me croire, de la vie du cerveau de très près. Toute la panoplie des symptômes. Toute la gamme des changements brusques d'état.

 

- En avez-vous souffert ?

 

- Que les parents, la famille et les proches en souffrent, c'est évident. À titre personnel, c'était un mixte de douleur et...de chance. Je sais que quand je tiens ce propos, on peut sursauter. Mais ouverture sur, expérience, nouvelle expérience humaine, de l'inconnu...Mieux vaut être bien construit, c'est sûr, pour ce genre d'équipée vertigineuse...Le handicap psychique, parlons seulement de celui-ci, peut, si l'on est soi-même sensible, avoir des effets dévastateurs sur la...cellule familiale. Je ne vais pas parler de "malades", je vais dire : celui ou celle qui se débat dans cette dimension existentielle-là souffre, en fait, par intermittence. Je parle d'expérience. La psychiatrie fait ce qu'elle peut. Le sort, d'ailleurs, qui lui est aujourd'hui réservé en Europe est consternant. Pas ou peu de moyens, un recrutement en berne, une stigmatisation médiatique et législative des passages à l'acte violents. On retourne à l'enfermement que je viens d'évoquer. Beaucoup de bruit, beaucoup de lourdes confusions. Oui, les familles ont terriblement besoin d'être aidées. Des associations, reconnues d'ailleurs d'utilité publique, s'en chargent. L'éclairage a été porté pendant longtemps sur le patient -citons, par exemple, le travail, novateur, il faut le souligner, mené en France à la clinique de La Borde par Jean Oury accompagné, à des moments divers, par des individualités qui ne laissaient pas indifférent, je pense à Fernand Deligny, Claude  Jeangirard ou Félix Guattari. Mais la famille a été trop longtemps tenue à l'écart dans le cadre d'un protocole bienveillant de "soins". La situation évolue, mais lentement.

 

(...)

 

- Quel avenir les handicapés psychiques dont vous parlez avec émotion peuvent-ils envisager ?

 

- Ah ! Pour les handicapés et leurs familles, puisque notre entretien se déroule dans ce sens, je peux vous assurer que c'est un souci de tous instants et un combat de tous les jours ! Parlons de ce que je connais un peu : on ne peut pas dire que la société, sous nos climats, réserve aux handicapés psychiques un sort enviable, qu'ils soient libres de leurs mouvements, en curatelle, simple ou renforcée, ou en tutelle. Ou alors je me trompe. Et, considérant les familles, cela peut aller de la constitution d'une épargne pour un logement futur à carrément un changement du régime matrimonial ! Bon. Le plus important de mon point de vue : certains schizophrènes, certains bipolaires, certains autistes ont parfois de ces fulgurances dans leurs discours qui sont, pour moi, comme autant de pieds de nez au langage construit socialement, au formatage des expressions corporelles, ou, pour le dire plus crûment, sans en faire pour autant l'éloge, à l'homme réduit, ça se trouve, à l'état d'automate dans son parc, "enchanté", dit-on.

 

(...)

 

- Dans votre pays, les pouvoirs publics ont engagé un redressement du déficit de votre sécurité sociale. Les mutuelles sont également dans la ligne de mire. Cette démarche vous paraît-elle justifiée ? 

 

- Alors là, ma réponse, si réponse il peut y avoir, est très claire : la santé n'a pas de prix ! 

 

 

 

Published by carnets-atlantiques.eu - dans Art
commenter cet article

commentaires