16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 07:00

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Notre bateau, la Forge des Mers, sortait des vents alizés...

 

 

De Suède, je reçois une carte postale. Aux abords de l'hiver, la crise abîmant les peuples dans une torsion inouïe, cet objet de papier, fragile et désormais incongru, qui me donne à voir la silhouette de Bashō sur les chemins étroits du Nord profond, est un éblouissement. En une formule serrée dont elle a le talent, cette amie, professeur de biologie à l'université de Stockholm, me souhaite, entre autres, le plus doux des Noël. Season's Greetings aux vertus balsamiques.

 

La carte : un dessin à l'encre du Japon où je vois un tout petit homme que je reconnais aussitôt, un baluchon noir moucheté sur l'épaule gauche, une tige de bambou dans la main droite, qui s'aventure dans une direction sinueuse sans fin, entouré de montagnes aiguisées sur les flancs desquelles bondissent des torrents diaboliques. Un paysage de stylisation extrême qui décape. 

 

C'est peut-être cela, au fond, la preuve de la vie exacte : tranquillité, vitalité, individualité. Et quelquefois plus, si affinités.

 

Pas de signature sur l'esquisse en noir et blanc aussi légère qu'un flocon de neige. Et au dos de la carte, aucune indication. Anonymat garanti.

 

L'amie me demande si j'ai gardé cette édition d'autrefois. Bien sûr ! Et je mets la main dessus, section nordique, lettre M, l'opus original et sa traduction en langue française côte à côte. A bourlingué pendant plus d'une dizaine d'années sur toutes les eaux du globe, notre ami Harry, qui était aussi l'ami des prolétaires-vagabonds rebelles, en tous feux, en tous lieux, aux impositions sociales. À commencer par le travail obligatoire. Exploitation audacieuse versus chômage massif et vice-versa. Un tourment, une torture...Les mille métiers de la débrouillardise dès son adolescence et la volonté, très vite, de transcrire sur la page ses expériences dans un monde qui fonçait - et fonce toujours - vers les carnages. Les bons contre les méchants. Les méchants sont, d'ailleurs, devenus très méchants.

 

Oui, de nouveau, j'ai ouvert le livre à la fière couverture rouge comme le vrai sang. Dans la préface à l'édition française, Paul Morand (son Venises, au pluriel, sensible) parle de poésies de voyage et rapproche l'existence de Martinson de celle d'Henri Michaux. Bien vu. Mousse, débardeur (l'imagerie des coursives, des quais, des hangars - on n'a guère besoin d'être Finnois pour tirer son couteau dans les quartiers du port, les argots bizarres, les mots qui sentent le goudron et la saumure), coureur de prairie en Amérique du Sud, et surtout beachcomber - écumeur de rivages ! D'accord avec Morand quand il souligne chez Martinson son lyrisme, son humour (ce trait original du romantisme d'aujourd'hui) et sa fraternité whitmanesque.

 

Chanson pour la Tzigane, Il pleut sur Gand, La Ville des perroquets, Le Vagabond universel, Mer exaltée : les titres qui s'élèvent de la table exercent toujours autant leur charme vigoureux.  Ainsi cet Automne sur la Mer du Nord, le début :

 

Voici que sort la flotte sur le Dogger Bank -

La flotte de l'alimentation, les barques de pêcheurs

de Portsmouth -

Dans la tristesse du jour marin gris, très gris, une

brume londonienne renvoie l'écho

Des chalutiers et des bateaux chargés de bois de

Norrland.

Les cargos de poivre de Cochinchine

Beuglent de leurs grosses orgues

En sortant de la sale Tamise.

 

 

Et ceci : Aucune littérature ne disperse plus l'esprit qu'un bon récit de voyage Plus grandes sont les surfaces géographiques qu'il embrasse, plus il écartèle la pauvre âme recroquevillée dont l'essence intime est proprement de se ratatiner en un nœud de cordage et de ne jamais voyager. Car les circonstances et la vie ont fait l'homme ainsi : pendant des milliers d'années son instinct nomade (je souligne) a été refoulé.

 

Plus avant, ceci encore : Je disais que le récit de voyage disperse...Eh ! oui, du point de vue petit-bourgeois il disperse dans la mesure où il éveille des nostalgies. Tout ce qui sent le nomade est en horreur aux vrais refoulés ; cela leur semble indécent et antisocial. Moi qui me range à la religion des échanges, du vagabondage, je suis convaincu de la mission sociale universelle de nos pieds et de leur valeur thérapeutique pour notre âme.


 

Je place la carte du jour près de la fenêtre ouverte pour qu'elle se fonde bien dans les plis du jardin. 

 

Orientation nomade. Individu universel de pensée et de mouvement, mes voyages contemplatifs ne sont jamais à un paradoxe près.

 

Je veux vous raconter...

 

 

 

(Harry Martinson, Resor untan mål / Voyages sans but, traduit du suédois par E. Avenard, préface de Paul Morand, Stock, 1974)

 

 

 

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