1 janvier 2012 7 01 /01 /janvier /2012 07:00

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As the greatest lessons of Nature through the universe are perhaps the lessons of variety and freedom, the same present the greatest lessons also in New World politics and progress...


 

Un cottage dans un océan urbain de verdure au milieu de la grisaille rehaussée ça et là de couleurs convenues en ces jours dits de fête.

 

Une grande table, un vaste lit, un long piano Kawai, son pédalier en forme de lyre. Une bonne bibliothèque aussi. Beaucoup de lumière, directe et indirecte.

 

Rien de mieux pour franchir l'écluse du Nouvel An que de se mouvoir à Londres dans ce district nordique de Camden Town où la vie vraie se montre à chaque coin de rue.

 

2012 verra les jours juliens de 2455927 à 2456292. Pour le calendrier chinois, ce sera l'année du dragon d'eau. Feu et eau, il va y avoir du sport tous azimuts ! Le signe le plus apprécié des adeptes du zodiaque, me dit, avec un sourire malicieux, le gars de Hong Kong qui anime le débit de tabac-journaux-alcools à sa guise. Sur ce vieux continent, un frère de la Brooklyn Cigar Company chère, en imagination, à mon ami P.A. Je tiens désormais pour acquis que les camarades Chinois, avec l'accent !, s'y connaissent depuis longtemps en matière de repositionnement des constellations.

 

Dragon : signe astrologique de l'heureuse fortune, de la bonne entreprise, du rayonnement parfait. Drague, draguez, draguons ! Draguer ? Mentalement,  j'ouvre le dictionnaire : curer le fond d'un fleuve. En vider le sable, la vase. La vase, surtout...

 

Elle est pas belle, la vie ? Je sors de la boutique parfumée, un Romeo Y Julieta mille fleurs en bouche.

 

Un réveillon très éveillé à classer, avec le concours d'une amie musicienne, des textes épars que j'avais emportés pour l'occasion dans le train, le fameux Eurostar. À la radio, La Grande-Duchesse de Gérolstein et ses flonflons qui invitent aux joyeuses libations. Si tu es mouette, chante donc !

 

Et dès l'aurore d'une nuit claire, ça recommence : l'euro, une étoile filante ?, se demande la presse britannique. J'ai connu la livre sterling - £, quel beau symbole ! Libra, la balance. Que d'équilibres historiques ont été construits et défaits en ton nom ! -, qui valait quatorze nouveaux francs. Le franc, you remember ? L'autre jour à Paris, sur les quais des bouquinistes, j'ai palpé, pour bien me souvenir, le petit billet de cinq francs à l'effigie de Victor Hugo. Et celui de dix francs, Voltaire...Un Pelican Book ou un Penguin Book coûtait environ cinquante pence dans les années 1960-70...Une tasse de thé, dix pence. Un carnet d'écriture, cinq pence. Un honnête whisky - oui, j'ai commencé à boire jeune, je plaisante ! -, trente pence. Une place de concert, deux livres. Un fish & chips, là, sur les docks, tous les docks de Portsmouth à Glasgow, quinze pence. L'ouvrier anglais recevait encore son salaire à la semaine. Il n'y avait pas énormément d'argent en jeu, il y avait suffisamment d'argent. Je le sais, j'ai traversé ce monde.

 

Fais un tour dans l'air vif le long de l'eau. Pas un chat. Si, en voici un, blanc-noir, qui se prélasse sur le toit d'une cambuse. Les bateaux dorment encore. Avant-hier, revenu pour la énième fois sur mes pas dans le proche quartier fréquenté par mon cher Rimbe en 1872. Je peux bien vous donner l'adresse de son logis d'alors : 8 Royal College Street, NW1 0TH. Depuis quelques années, alors que la bâtisse était promise à la démolition, elle a été, grâce, entre autres, à la chanteuse Patti Smith, restaurée et confiée à une association locale, Poets In The City. Comme quoi...Elle était dans un sale état à toutes les époques, cette maison de briques. Qu'elle soit debout est important et en même temps, vu de Sirius...

 

Je m'arrête un instant sous un saule pleureur. L'arbre a les pieds dans l'eau et la tête dans les nuages. Qu'il est souple dans le vent ! Son nom d'outre-Manche : weeping willow. Autant de botaniques W que de branches échevelées qui se jouent des éléments. Il n'est pas mauvais de pleurer de temps à autre.

 

Rentre et travaille ! La matinée jusqu'au soir dans les mots. Oscar Wilde : J'ai travaillé toute la matinée à la lecture des épreuves de l'un de mes poèmes et j'ai enlevé une virgule. Cet après-midi, je l'ai remise. Une idée de la chose. Un de ces horribles travailleurs !

 

De l'étagère en acajou, tandis que le feu crépite dans la cheminée, je tire deux livres. There's no use to pretend, we've come to the end. Ces heures du temps cadastré, n'invitent-elles pas au recueillement méditatif ? Le saule est toujours là, bien dans l'axe. La compagne de ces jours aussi, qui à l'instant fait vibrer Mozart. Le premier des deux volumes a la vastitude d'un continent. L'autre, pour toutes sortes de raisons, je l'emmène au bout du monde.

 

J'ouvre les deux en même temps et confie mon geste au hasard. Ces instantanés d'America : A Celebration !, je les trouve saisissants de justesse : ces rues grouillantes de Lower East Side, New York, vers 1910, cent mille désirs dans le tourniquet de l'existence, cent mille dollars gagnés-perdus en un clin d'oeil sous un âpre soleil, espoirs désespérés de tant d'individus ayant migré en masse, leurs moeurs, leurs coutumes, leurs idées ou leur absence d'idées, ces suffragettes en goguette qui battent le pavé du politiquement correct, ces orchestres de jazz dans la houle de la Grande Dépression. Des voitures, en veux-tu, en voilà, toujours plus grosses. En pleine page. Les bénéfices de certaines ventes iront bientôt alimenter une dictature naissante en Allemagne. Les années 1930. Motion pictures. Miroir improbable-probable du temps présent. Des boissons. Des soldats. Des gangsters. Des filles de joie. Des rixes. Des guerres. Pour le bien de l'humanité ou non. Parfois, des retours de guerres. Des conflits d'essence coloniale. Des pétrodollars. Des têtes officielles. Des monuments. Beaucoup de banques. Wall Street. Des murs s'élèvent. Des Noirs qu'on pourchasse. Des vendeurs à la criée. Des hommes-sandwiches, Be Free, Let's Be Happy ! La nature. Pas obligatoire. Des paysages. Des hommes et des paysages. Il faut chercher. Et pourtant ce pêcheur placide du Montana, sa ligne dans la rivière au cœur double. Oui, des stars et des enfants terribles, dit la légende. C'est ça. Une infinie mise en scène, d'accord.

 

Que reste-t-il de ces perspectives démocratiques ? C'est exactement ce que pourrait aujourd'hui se demander Walt Whitman, mon voisin de cet autre Camden, New Jersey, actuel enfer dans le brasier nord-américain.  

 

Democratic Vistas. Couverture en marocain rouge. Police : Book Antiqua. Édition de 1892. Sur la page du titre, cette note au crayon (il ou elle a aussi voulu se souvenir) : First edition 1871, publisher J.S. Redfield, New York, 140 Fulton Street, Upstairs, 75 Cents. Ce Upstairs est charmant. Un opus des cimes. À l'évidence, un portrait en creux de cette figure unique de la poésie. 

 

Qui écrirait encore comme ça ? : We see our land, America, her literature, esthetics, &c., as, substantially, the getting in form, or effusement and statement, of deepest basic elements and loftiest final meanings, of history and man -- and the portrayal, (under the eternal laws and conditions of beauty,) of our own physiognomy, the subjective tie and expression of the objective, as from our own combination, continuation, and points of view -- and the deposit and record of the national mentality, character, appeals, heroism, wars, and even liberties -- where these, and all, culminate in native literary and artistic formulation, to be perpetuated; and not having which native, first-class formulation, she will flounder about, and her other, however imposing, eminent greatness, prove merely a passing gleam; but truly having which, she will understand herself, live nobly, nobly contribute, emanate, and, swinging, poised safely on herself, illumin'd and illuming, become a full-form'd world, and divine Mother not only of material but spiritual worlds, in ceaseless succession through time -- the main thing being the average, the bodily, the concrete, the democratic, the popular, on which all the superstructures of the future are to permanently rest.

 

Il y croyait ferme, Walt. On a vu la suite. Planétairement.

 

Mais perspectives, OK. C'est ce dont nous, démocrates exigeants, avons le plus besoin.

 

Veux-tu grimper jusqu'à la cime des plus grands arbres ? 

 

Allez, champagne et ce vœu : va à contre-courant, va...

 

 


 

 

(Barbara M. Berger, America : A Celebration !, Dorling Kindersley Publishing, Inc., 2000 / Walt Whitman, Democratic Vistas, University Of Iowa Press, 2009)

Published by carnets-atlantiques.eu - dans Déambulations nomades
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