29 février 2012 3 29 /02 /février /2012 07:00

 

404px-Cathedrale Nevski Paris-

 

Quel beau métier que d'être un homme sur la terre...

 

Je venais de passer plusieurs jours à relire les nouvelles d'Anton Tchekhov, des textes, parfois très courts, énergiques sur un pied, mélancoliques sur l'autre, d'un humour souvent corrosif, ainsi que la biographie sensible que Sophie Lafitte a consacrée à celui qui fut aussi un médecin des pauvres. L'envie, pour moi saugrenue, m'a alors pris d'aller me promener sur l'autre versant de la grande ville. Ce n'est pas ordinaire, lorsque je séjourne à Paris, que je traverse le fleuve pour aller de l'autre côté. Rive droite ? Rive gauche ? Je demeure, intégralement, le flâneur du même bord : au Sud, toute ! Le Quartier latin dans le compas du regard, toujours ! De dérives en dérives, I am the moujik sudiste de Paname !

 

Des siècles que je n'avais pas remis les pieds dans cette plaine de la place des Ternes. Quel nom ! Quel quartier sinistre ! Quel ennui épais dès la tombée de la lumière ! J'ai l'impression que c'est l'hiver perpétuel. Une Taganrog-sur-Seine, sourde et endormie. Il me revient, toutefois, que, dans mon enfance -la préhistoire vue d'aujourd'hui pour tout dire-, à l'entrée de la bouche du métro, seul égaiement, une fleuriste d'un âge intermédiaire faisait partie de ce théâtre d'éternité : des branches de lilas, des géraniums, des dahlias, rarement des roses, ornaient son léger étal ambulant. Qu'est-elle devenue, si le verbe devenir peut avoir un sens dans ce cas précis ?

 

Je suis, je le sais, à l'approche d'un monde crépusculaire. On quitte le boulevard haussmannien et on se retrouve en petite Russie. J'oblique à gauche dans la rue Daru et la cathédrale orthodoxe Saint-Alexandre-Nevski affiche son front majestueux dans ma direction. Puissance, or et bleu, d'aimantation. душа, душа...Doucha, l'âme des choses, le souvenir...

 

Autrefois, des parents qui avaient, et je les comprends tout en les approuvant, rompu bien des amarres me montraient, quand même, malgré tout, c'est une partie de l'histoire, que veux-tu, c'est comme ça, les prie-Dieu du premier rang aux noms des ancêtres. Dans mon oreille, je croyais qu'il s'agissait des en-sept, une variété slave du jeu des 7 familles.  Mais il y avait belle lurette que plus aucun membre de ce cercle antédiluvien ne venait dans ce lieu béni pratiquer ses dévotions. Que faire ? Laïcs et démocrates, nous sommes devenus, et fiancés de la République : à partir de là, le reste appartient à la maille des légendes que se sont racontées les trains innombrables d'exilés de tous poils à partir de 1905 -ces loqueteux, casse-cou, peigne-cul, fiers-à-bras, mais aussi hobereaux idéalistes ou autres Crésus de la taïga-, blancs et noirs, n'en finissant plus d'écluser, la larme à l'œil, des litres trop pleins de vodka. L'eau-de-feu qui rapproche, éloigne. Le monde est beau. Une seule chose est mauvaise : nous. Ce vieux monde-là, terminado ! Bienvenue dans le nouveau. Sic.

 

J'allume un cierge. Could be useful, at times. Odeurs d'encens dans les ténèbres. Des chaises à la place des prie-Dieu. Sur le mur, des notices en cyrillique. Des éphémérides aussi, des croix au crayon sur certains jours. Et des croix de bois ciré au-dessus. En sortant, je veux me persuader que les ombres de Picasso et d'Olga Khokhlova, sa première femme, rôdent encore derrière moi dans la nef. On n'a pas demandé à Pablo de laisser un petit croquis dans un coin ? Vraiment ? 

 

À la Ville de Petrograd, de l'autre côté de la rue, pas de Novo Russki. Au moins ça de gagné. Je m'offre un thé brûlant et une vatrouchka. L'alcool, ce sera pour plus tard en compagnie des fantômes. Dans le saint des saints, autre refuge après l'office, je tire de ma poche, oсторожно !, sacrilège ?, cette nouvelle d'Anton et me lis mentalement le début à voix haute :

 

Dans la cour de l’hôpital, perdue dans une véritable forêt de bardanes, d’orties et de chanvre sauvage, s’élève une petite annexe. Le toit en est rouillé, la cheminée à demi écroulée, l’herbe pousse sur les degrés pourris de l’entrée, et des crépissages il ne reste que des vestiges. La façade principale regarde l’hôpital, celle de derrière est tournée vers les champs, dont la sépare, grise et garnie de clous, la barrière de l’hôpital. Ces clous, aux pointes effilées, la barrière et l’annexe elle-même ont cet aspect spécial, triste et rébarbatif que l’on ne voit chez nous qu’aux hôpitaux et aux prisons.

 

Si vous ne craignez pas de vous piquer aux orties, prenez le petit sentier qui conduit à l’annexe et nous jetterons un coup d’œil à l’intérieur. Voici ouverte la première porte ; entrons dans le vestibule. Le long des murs et près du poêle sont entassées de véritables montagnes de vieilles hardes d’hôpital. Des matelas, de vieilles capotes en lambeaux, des pantalons, des chemises à raies bleues, des chaussures usées et ne pouvant servir à qui que ce soit, toute cette friperie amoncelée, chiffonnée, pêle-mêle, pourrit et exhale une odeur suffocante.

 

Sur le tas de hardes est toujours couché, la pipe aux dents, le gardien Nikita, vieux soldat en retraite, aux chevrons fanés. Il a la face dure d’un vieil ivrogne, des sourcils pendants qui lui donnent une expression de chien de la steppe, et le nez rouge. Il est de petite taille, d’aspect maigre et décharné, mais son maintien impose et ses poings sont robustes. Il appartient à cette catégorie d’hommes d’exécution, simples, positifs et bornés, qui aiment l’ordre par-dessus toute chose et sont convaincus qu’il faut cogner. Nikita cogne en pleine poitrine, au visage, au dos, où cela tombe, et assure que sans cela rien ne marcherait à l’annexe.

 

Un peu plus loin, vous entrez dans une vaste pièce qui, défalcation faite du vestibule, occupe à elle seule toute l’annexe. Les murs y sont recouverts d’un enduit bleu sale ; le plafond est enfumé comme celui d’une isba sans cheminée ; il est manifeste que les poêles y fument l’hiver et que l’on n’y respire que vapeur de charbon. Des grilles de fer offusquent les fenêtres ; le plancher est gris et mal raboté. Il traîne une odeur de choux aigres, de mèche fumeuse, de punaises et d’ammoniaque, et l’on croirait entrer dans une ménagerie.

 

Sur des lits, vissés au plancher, des gens sont assis ou couchés, en capotes bleues et en bonnets de nuit, à l’ancienne mode. Ce sont des fous.

 

La ménagère aux tresses blondes ne me dit rien. Il faut que je quitte ce confort de laque pour affronter l'hostilité des frimas et je repars, projectile dans le vent impitoyable de l'Histoire, emporté par ma propre folie russe. 

 

 

(Anton Tchekhov, Nouvelles, traduit du russe par Vladimir Volkoff, Le Livre de Poche, 1993 / Sophie Lafitte, Tchekhov par lui-même, Seuil, 1963 / Ivan Tourguéniev, Pères et fils, Folio Classique, 2008 / Maxime Gorki, Enfance, Folio Classique, 2004)

Published by carnets-atlantiques.eu - dans Déambulations nomades
commenter cet article

commentaires

femme russe Bordeaux 07/11/2012 09:15

Bel article!