1 mai 2011 7 01 /05 /mai /2011 06:00

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Jour de fête en bleu solaire.

 

De passage dans la grande ville, un ami m'invite à une virée sur la côte normande. Les joies de l'amitié.

 

- Une belle voiture de collection comme tu les aimes, allez, on va voir le bord de mer, les peintres et les crustacés dans nos assiettes !

 

Demain est férié selon le calendrier de l'orthodoxie sociale, le manuscrit se repose sur la table en merisier du studio, et mon humeur s'affiche vagabonde.

 

Rutilante, l'auto de l'ami véloce l'est sous toutes ses facettes : une Jaguar MK2, 1967, d'un vert anglais plus royaliste que la reine. Tant qu'à fabriquer des machines pour aller d'un point à un autre, autant qu'elles soient esthétiques. Bois, cuir, métal poli rivalisent en l'occurrence de profondeur pour nous offrir un lounge sur moelleuses roulettes.

 

Portes de l'Ouest via le tunnel de Saint-Cloud. Ah !, ce tunnel, part insondable de l'imagerie franco-française depuis les années 1950. La campagne normande se dévoile peu à peu sous nos roues. Tous ces noms de bourgs qui se terminent en -ville : Bourgtheroulde-Infreville, Honguemare-Guenouville, Saint-Marts-de-Blacarville, Bosgérard-Marcouville, Maneville-la-Raoult, Fatouville-Greslain, Beuzeville, Bourneville et même Tocqueville...La Seine, les ponts, les usines, les barges, les péniches, puis les champs de haies à perte de vue, bonjour pommeraies, bonjour crème fraîche, bonjour Calvados !

 

- Savais-tu , dis-je à l'ami, ses mains à 10 heures 10 sur le volant en bakélite du fauve tranquille, que Roger Vailland, le romancier communiste, enfin, dit communiste, en tous cas jusqu'en 1956, au moment de l'invasion de la Hongrie, était un Jaguar aficionado ?

 

- Vailland ?

 

- Oui, avec l'argent de la vente de ses romans à succès, La Loi ou La Fête, il s'en était offert une au début des années 1960 qu'il pilotait à toute allure entre Paris et le pays bressan où il résidait. Pas mal, non ?, comme exemple de "désobéissance" au politically correct de l'époque partisane et formidable pied de nez aux conventions de tous poils.

 

- C'est assez gonflé. Je me souviens, j'avais lu, il y a longtemps, hum..., oui, Drôle de jeu, un roman sur la résistance en France juste avant le Débarquement, ceux qui résistent vraiment, et d'autres qui vont finir par trahir leurs camarades et collaborer. Finalement, ça n'a pas tellement changé, ça continue...

 

La berline s'engage sur la route du port. Devant nous, Honfleur, ses pavois en pâmoison.

 

Table, nappe, vin blanc. Au spectacle, sur les quais du vieux bassin, venues de bonne heure, des familles débonnaires. Eugène Boudin revisité ? Sauf que l'incarnation picturale de la bourgeoisie en tant que classe sociale du XIXe siècle finissant à la découverte des plages, des bigornes et des embruns curateurs a disparu du champ visuel : à la place, une bruyante masse informe aux couleurs criardes. Retour de manif ? Retour de manivelle...Totale indifférence. Concentration sur le muscadet et les huîtres.

 

- L'Homme nouveau, ce n'est pas pour demain, lance à la cantonade l'ami que le vin a remonté. 

 

- Accommodement et complaisance sont larrons en foire, tu le sais bien...Un autre verre ?

 

Relire Vailland ? Pourquoi pas ? All in all...Son Laclos par lui-même était plutôt réussi. Sa présentation des Pages immortelles de Suétone et Le Regard froid, intéressants.

 

Cette note aussi, évangile, entre les lignes, de l'homme libre : Quand j’écris un livre, je fais chaque jour ma course, j’accomplis mon parcours : un certain nombre de pages. Il arrive un moment, une page, où, dans ma manière de travailler, je décèle – l’expérience me l’a enseigné – que mon parcours de la journée est achevé. Je pourrais par décision prolonger le parcours, me contraindre à écrire quelques pages de plus. Ce serait fâcheux. Je devrais le lendemain réécrire les pages rédigées dans la contrainte et elles n’auraient pas la verdeur d’un premier jet : la chance dans l’écriture se changerait en malchance, la grâce en disgrâce. Il est temps d’aller au sommeil. Tout état vécu – forme, chance, grâce et l’extrême éveil qui est la pointe de la grâce – tend à mesure que s’épuisent les possibilités qu’il contient à se transformer en son contraire… Je me suis toujours appliqué à distinguer le moment où s’achève le bonheur d’une saison, l’instant où la grâce va se changer en disgrâce. Il faut dégager à temps. C’est l’art de vivre. 

 

Après le déjeuner, nous fumons des cigarillos et repartons à pied en direction de la pointe. À l'Est, Dieppe, le monde anglais; à l'Ouest, Trouville, le fantôme de Marcel Proust.

 

J'aime les photographies d'écrivains au travail. Celles, par exemple, où l'on voit Hemingway le coude sur une table d'occasion à peine plus grande qu'un cahier, la tête penchée, sont émouvantes dans leur apparent dénuement.

 

Marc Garanger qui a beaucoup fréquenté Roger Vailland un an avant sa disparition en 1965 a réalisé, parmi d'autres, un portrait de l'écrivain en noir et blanc, janséniste de sobriété. Cette photographie a été prise dans la partie la plus reculée de sa maison, son repaire, à Meillonnas, dans l'Ain (Jane Fonda y est venue...), au moment où l'auteur de La Truite, le regard vers les mots, met un point final à ce qui sera son ultime manuscrit, une pointe Bic, parce que c'est plus chic, à la main...

 

 

 

(Roger Vailland, Drôle de jeu, Prix Interallié, Éditions Corrêa, 1945 / Laclos par lui-même, Seuil, 1953 / La Loi, Prix Goncourt, 1957 / La Fête, Gallimard, 1960 / Les Pages immortelles de Suétone, Buchet-Chastel, 1962 / Le Regard froid, Grasset, 1963 / La Truite, Gallimard, 1964)

Published by carnets.atlantiques.over-blog.com - dans Déambulations nomades
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