4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 06:00

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Tous les hommes veulent vivre, mais aucun ne sait pourquoi...


 

Hystérie sur les ondes. À l'évidence, on se réjouit du côté de la radio :

 

Ça y est ! La barre des sept milliards d'individus est quasiment franchie !

 

Sur l'une des plus belles places au monde, le taxi qui m'emporte chez des amis pour le déjeuner est à présent pris dans un embouteillage du diable. Coups de gueules de tous côtés. Oui, la vie de l'homme, comme on dit, est un perpétuel combat orchestré, tiens, par le Diable...

 

Sept milliards ! Ils, elles, sont devenus fous et folles. Non, ils sont, à la lettre, fous à lier.

 

On n'avance plus. Le ton monte. Le speaker émet un son aigrelet. Il fait ce qu'il peut au bord de l'abîme.

 

Zoo humain. J'y participe à mes heures. Le moins possible. Le gigôt d'agneau s'éloigne de mon palais, je le sens bien. Pour ainsi dire. Et le vin de Bordeaux aussi. Allons, allons, chins up !

 

Quelle bonne idée d'avoir fourré les Aphorismes sur la sagesse dans la vie, Die Aphorismen zur Lebensweisheit, dans mon sac ! Bréviaire occidental-oriental parfait dans l'adversité -Dans ma dix-septième année, dénué de toute éducation classique (homme de bonnes moeurs, you see ?), je fus aussi fortement saisi par la misère de la vie que Bouddha dans sa jeunesse, quand il vit la maladie, la vieillesse, la douleur et la mort.

 

Vrai, drôle (souvent très drôle), imparable.

 

Paris, boulevard Saint-Germain : Le seul bonheur est de ne pas naître. Ça commence bien !

 

Devant l'Old Navy (salut Debord !) : Je dois l'avouer sincèrement : la vue de tout animal me réjouit immédiatement et m'épanouit le cœur -avant tout la vue des chiens, et puis celle de tous les animaux en liberté, des oiseaux, des insectes, etc. Au contraire, la vue des hommes provoque presque toujours en moi une aversion prononcée, car il m'offre, à peu d'exceptions près, le spectacle des difformités les plus repoussantes et de toute nature : laideur physique, expression morales de passions basses et d'ambition méprisable, symptômes de folie -qu'est-ce que je disais ?-, de perversités et de sottises intellectuelles de toutes sortes et de toutes grandeurs, enfin l'ignominie, par suite d'habitudes répugnantes. 

 

Rue Monsieur-le-Prince : Entrer à l'âge de cinq ans dans une filature ou toute autre fabrique et, à compter de ce jour, rester là assis chaque jour, dix heures d'abord, puis douze, puis quatorze à exécuter le même travail mécanique, voilà qui s'appelle acheter cher le plaisir de respirer. Aujourd'hui, autre contexte, mais semblables exténuations.

 

Rue de Vaugirard : Des mondes possibles, notre monde est le plus mauvais. Et toc ! Quand on songe, deux minutes, aux dégâts, visiblement irréversibles, causés par notre empreinte écologique...

 

Jardin du Luxembourg : La misanthropie et l'amour de la solitude sont des concepts convertibles et, au moment où le taxi finit par se frayer une courte sortie, J'ai soulevé le voile de la vérité beaucoup plus qu'aucun mortel avant moi. Mais je voudrais les voir, ceux qui peuvent se vanter d'avoir eu de plus misérables contemporains que moi.

 

Boulevard du Montparnasse : On peut considérer le rêve comme une courte folie et la folie comme un long rêve.

 

Enfin, le taxi se met à tracer. À moi, à nous, ail, thym, laurier, origan !

 

Place Denfert : L'Homme est le seul animal qui en fait souffrir d'autres sans autre but que celui-là.

 

Boulevard Saint-Jacques : les agapes vont pouvoir commencer.

 

Juste avant de régler la course : Ma philosophie ne m'a rien apporté, mais elle m'a beaucoup épargné.

 

 

Sept milliards, je vous dis - A knavish speech sleeps in a fool's ear...

 

 

(Arthur Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie, traduction Cantacuzène et Roos, Presses Universitaires de France, 2004 / Didier Raymond et Frédéric Pajak : Schopenhauer dans tous ses états, Une anthologie inédite, L'Arbalète-Gallimard, 2009)

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