17 avril 2011 7 17 /04 /avril /2011 06:00

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Ciel d'huître, vent de houle.

 

L'amphi A1 est bondé quand j'arrive ce matin pour donner a lecture, une conférence sur William Blake. Le cadre, institutionnel, est formalisé; ma démarche, elle, est un mixte de balises intellectuelles précises et d'improvisations au gré du courant. Trois cents étudiants bien compactés, cela fait du monde. J'ai connu des espaces publics encore plus remplis, universitaires et autres, mais c'est déjà bien pour commencer, douces manettes (expression provençale), cette semaine entre fin d'hiver, chandails, cache-nez, velours, et regain printanier - tiens, les mocassins sont de retour.

 

Blake, do you remember ? Tiger Tiger. burning bright in the forests of the night, what immortal hand or eye could frame thy fearful symmetry ? Pour la petite histoire, un peu d'érudition légère ne fait pas de mal, notre tigre fascinant s'orthographiait avec un y en place du i dans l'édition princeps de 1794.

 

Je déroule les contours, les lignes générales, la portée de l'œuvre. Des citations, comme celle-ci : Je fus dans une imprimerie aux Enfers et je vis la façon dont se transmettait le savoir de génération en génération. J'insiste, en passant, sur l'influence de Blake, pensant au surréalisme. Vers la fin, l'idée en tête de donner le goût aux étudiants d'aller voir plus loin, j'utilise un artefact pédagogique, citant le film de Jim Jarmusch, Dead Man, 1995, interprété par Johnny Depp : I am William Blake, don't you know my poetry ?

 

- Et on les trouve où, les poèmes de Blake ?

- Vous les trouverez, par exemple, à la bibliothèque universitaire. J'ai vérifié pour vous avant notre rencontre, vous avez de quoi faire !

- Et si on veut les télécharger ?

- Les télécharger ?

- Oui, pour pouvoir les lire sur un e-Reader...

 

Je m'aperçois, ce n'est pas la première fois, en France et un peu partout en Europe, que les plus fortunés (tout de même...) des étudiants - et d'étudiants en lettres -, peuvent s'offrir le nec plus ultra de la technologie en la matière. Une dizaine de mains d'heureux propriétaires de ce type de machines se lèvent.

 

- Vous trouverez sans doute votre bonheur du côté du projet Gutenberg, de Wikisource, d'ebooks et d'autres sources...

 

La question n'est pas la disparition sacrilège du livre et son remplacement par des livrels en liseuses. Des livres, il y en aura toujours. Non, la question est qui saura, que dis-je ?, qui sait encore lire, tout simplement. Capacité neurologique de lire avec un esprit critique aiguisé. Quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, le livre reste la voie royale de l'esprit. Il ouvre sur tous les chemins de traverse. Et si c'est un vrai, bon livre, il peut entraîner une échappée belle hors de la norme, du formatage, du conformisme béat et permettre, si le terrain s'y prête et s'il est un tant soit peu préparé à cela, la construction d'un soi sensible. La cause est entendue.

 

Invitant les étudiants à nous retrouver dans un mois autour de Wallace Stevens, je repense au mot décisif de Thoreau à l'époque de la pose du premier câble transatlantique en 1858 :

 

Nous sommes pressés de creuser un tunnel sous l’Atlantique pour rapprocher de quelques semaines le Vieux Monde du Nouveau ; mais il se peut que les premières nouvelles qui pénétreront dans la large oreille flottante de l’Amérique seront que la princesse Adélaïde à la coqueluche. (...) Des moyens de communication, je veux bien, mais si les gens n'ont rien à se dire ?

 

L'essentiel est là, devant nous.

Published by carnets.atlantiques.over-blog.com - dans Littérature
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