14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 06:00

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La première fois où je suis arrivé à Venise-la-subtile, au futur pour moi à jamais immédiat de la ville flottante, une brume de mer avait enveloppé le Rio Ognissanti d'un voile de mystère.

 

Mon père avait fait la surprise au jeune adolescent que j'étais dans ce temps d'avant de lui faire découvrir un monde de beauté incarnée. Ce premier séjour, succession de chocs esthétiques, allait durer une dizaine de journées emblématiques. Quand, devant les tribunaux vertueux de l'histoire, à commencer par l'histoire littéraire, entreprise pas très pertinente, au fond, Venezia est systématiquement associée à la maladie - forcément romantique ! -, aux miasmes, à la mort, La Mort à Venise, Der Tod in Venedig, vous voyez de qui je veux parler, bref, au malheur, je dis foutaises, foutaises...

 

Je me revois encore à la sortie de la stazione centrale, la vivacité des idiomes locaux tout de suite dans l'oreille, le vaporetto qui nous emporte sur le Grand Canal, mon père déroulant les noms des palais, à droite, à gauche, d'un large geste de la main, l'arrivée au Ponte dell'Accademia sous les particules d'eau en émulsion, le studio loué, nous posons notre bagage, les deux fenêtres donnent sur le canal faiblement éclairé, nous ressortons allegro, et là...Ah ! Effacement des lignes nettes, fluidité joyeuse des corps, les premières Vénitiennes croisées, très belles, sol de soie, le la est donné pour toujours.

 

Mon père avait conçu un stratagème pour que j'aille par moi-même déambuler au hasard des via, vicolo ou plazza du quartier immédiat et au-delà. Sur un carnet bleu, il avait tracé una cartina, un plan sommaire, les grandes directions, indiqué le chemin exact du retour au studio et le numéro de téléphone des secours, mais en chiffres à peine lisibles.

 

Le lendemain d'une nuit durant laquelle je n'ai pas fermé les yeux, mon père m'a dit :

 

Vas-y mon fils ! Retrouvons-nous vers quatre heures à la Dogana, la pointe de la douane maritime, tu ne peux pas te tromper. Moi, je vais rester un peu, faire quelques emplettes dans le Dorsoduro, vas-y !

 

Le carnet bleu en poche, une poignée de lires en sus, chemise blanche, pantalon blanc, un parfait communiant, je suis parti fièrement dans le matin clair et en même temps...

 

Je me suis perdu, j'ai aimé comme une passion sensuelle mes pas perdus.

 

Sur le carnet, deux ou trois phrases de circonstance au cas où : Per favore (s'il vous plaît), Non capisco (je ne comprends pas -je comprenais -naturellement- bien !), Dov'è ? (à quel endroit ?), A sinistra (à gauche), A destra (à droite), Sempre dritto (tout droit).

 

Pourtant, au fil des heures, plus j'avançais en reculant et l'inverse, plus j'avais la sensation d'être suivi. Près de la Punta della Dogana, ce manège étrange s'est dissipé lorsqu'enfin j'ai aperçu la silhouette de mon père à quelques mètres de moi, un gazzettino à la main. J'ai soudain compris qu'il n'avait pas cessé ou presque de veiller que rien de fâcheux ne vienne gâcher ma découverte. Ce n'était le premier exercice de déchirement temporaire au réciproque consenti, mais celui-là, dans le genre, était magistral !

 

Aujourd'hui, de retour, once again, à Venise, dans l'altra Venezia, je pense à mon père. Un père à éclipses. 

 

Bon déjeuner au Caffè dei Frari, cigare, grappa. La brume est revenue, les cloches sonnent en échos distanciés, je me dirige comme un grand vers le Rio de San Trovaso. J'ai rendez-vous avec Jacopo Robusti, dit Le Tintoret. Mon fantôme là, là et encore là.

 

Dans le clair-obscur, une mouette blanche me lance un kri-kri de reconnaissance.

Published by carnets.atlantiques.over-blog.com - dans Déambulations nomades
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