24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 06:00

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La vérité emphatique du geste dans les grandes circonstances de la vie...

 

 

L'autre jour, je flânais du côté de la Bastille quand je me suis retrouvé boulevard Beaumarchais et ses magasins d'appareils photographiques. Des objectifs pour tous les goûts sur ce déambulatoire historique de la photo à Paris.

 

Tandis qu'aux vitrines j'admirais les fleurons de la prise de vue argentique, la voix de Roland Barthes m'est revenue immédiatement. Il y a quelques semaines, j'avais pris la décision de renouveler l'agencement documentaire d'une partie de ma bibliothèque et, reclassant certains livres pour leur offrir en quelque sorte une deuxième ou une troisième vie, j'avais été ému de relire quelques passages de L'Empire des signes, de Roland Barthes par Roland Barthes et plus particulièrement de La Chambre claire.

 

J'avais un peu fréquenté Barthes avant qu'il ne soit reçu au Collège de France. Une intelligence singulière et plurielle, une belle voix et une grande gentillesse. Et un humour communicatif. Vous n'avez jamais ouvert ses Mythologies ?

 

Quelquefois, avec d'autres, nous nous retrouvions, happy few, dans un restaurant du côté de la Sorbonne. Dans les volutes de cigares, le repas, déjeuner ou dîner, était l'occasion d'échanges subversifs. Sade et Diderot nous accompagnaient. Pas de clichés dans l'extrême mobilité de la parole. Nous étions après Mai 68 et tout était prétexte pour le pouvoir d'alors de tenter de remettre en vigueur la chape qui plombait d'ennui la vie sociale quotidienne sous l'ancien régime. Le retour des vieilles lunes, l'abrutissement en prime.

 

J'intervenais s'il le fallait. J'écoutais surtout les lignes d'un chemin en constante mutation. Le contraire de la doxa professorale qui, rétrospectivement, a repris, année après année, le dessus. Nous nous rejoignions sur le concept et la pratique in vivo du séminaire. Séminaire, un très beau vocable de la langue française : je sème des graines pour l'avenir.

 

D'une voix ronde et mélodieuse, avec peut-être une légère pointe de tristesse, Barthes disait en substance, simplement, aucune prédication grandiloquente chez lui, que, dans le monde qui commençait à sérieusement se profiler, cette situation, disons d'empêchement vengeur, notamment en ce qui concerne le savoir, le plaisir de la culture en général et les écrivains en particulier, n'était pas sur le point de s'arranger. On a vu la suite, si suite il peut y avoir...

 

Traversant la place, je me suis dirigé vers le port de l'Arsenal. Parti trop tôt, Barthes. C'est ce que je me disais en m'approchant de l'eau. Qu'écrirait-il aujourd'hui, ce corps vraiment passé dans une écriture oralisée ? 

 

De Roland Barthes qui s'est beaucoup intéressé à l'art photographique, c'est, quitte à choisir, cette photo, parmi la multitude, que je retiendrais : pensif, comme souvent, inclinaison, inclination, la chevelure bien coiffée, velours et gilet, un cigarillo à la main gauche, dans un décor des années 1950, lampadaire, tapis à motifs - le piano ne serait-il pas dans l'autre pièce ? -, et, prêt à agir, son matériel calligraphique japonais. Estampe. Blanc. Noir. Signes.

 

Dans la chambre lumineuse, la main en pavillon autour de son oreille droite, Roland Barthes écoute, intensément.

 

 

(Roland Barthes, La Chambre claire, Les Cahiers du cinéma-Gallimard-Seuil, 1980)

 

 

 

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