9 mai 2012 3 09 /05 /mai /2012 06:00

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Je ne peux exprimer convenablement que la pensée que j'aime à exprimer...

 

 

 

Extrait d'un entretien donné à un périodique de langue anglaise au tournant du XXIe siècle 

 

(...)

 

- Lorsque nous nous étions rencontrés la première fois, vous m'aviez dit tenir un journal.

 

- Oui, je tiens un journal depuis longtemps, je ne compte plus les années, ou plutôt si. Je sais exactement que j'ai commencé à noter pour y voir clair et mieux comprendre toutes sortes de choses, des pensées, des choses vues, des fragments de conversations, des voix, des gestes, des situations, autour de mes dix ans. J'écris, en fait, depuis que je sais lire. Ce qui ne va pas forcément de soi...

 

- De quoi s'agit-il ?

 

- Prenez, par exemple - je vais prendre cet exemple, car, au fond, il est significatif de la période actuelle -, la masse d'ouvrages, et pas que des romans, publiés chaque rentrée automnale à Paris, à Londres, à Rome ou à Francfort, vous savez, la Foire de Francfort, toute cette fiction comme on dit  dans le monde anglo-saxon, entendez-vous vraiment un ton singulier, une résonance juste, un style évocateur, dès les premières pages ? Et surtout, l'annonce d'un quelconque horizon ? La réponse est non à 95%. Preuve s'il en est que ce sont, la plupart du temps, des pseudo-livres bricolés par de pseudo-écrivains qui sont autant de pseudo-lecteurs.

 

- Vous allez vous faire des amis !

 

- C'est une réalité éditoriale. Sur le plan économique, les maisons d'édition tournent de nos jours avec 95% de grosse cavalerie, trompettes et fanfares en prime, cette falsification, j'ajoute, sans vergogne, de la littérature, ce n'est pas la puissance de la création, ce sont les lettres en marchandise, et avec à peine 5%, je suis encore gentil, de véritables auteurs qui ont quelque chose de valable à proposer à un public pas trop massivement abruti, un peu exigeant. Par ailleurs, l'arrivée récente en Europe, après le continent nord-américain, de nouvelles technologies, je pense aux réseaux, à l'Internet, au monde des écrans, va contribuer à faire bouger les lignes, à modifier, à mon sens durablement, l'acte de lire et donc l'acte d'écrire. J'en suis persuadé. Je vous donne rendez-vous dans dix ans et nous verrons bien ! *

 

* 2012, c'est tout vu.

 

 

(...)

 

 

- Parlons de l'aspect matériel de vos journaux. Je vois des carnets et des cahiers de toutes les tailles. Certains semblent avoir beaucoup voyagé...

 

- Ah, la matérialité spirituelle des choses, si je peux dire. J'aime le format 10 x 18 du carnet, spiralé ou broché.  On peut le glisser aisément dans n'importe quelle poche et par tous les temps. Mais mon format préféré est celui du cahier asiatique A6, le rouge et le noir de la couverture à jamais liés. On a commencé à le voir apparaître, ce cahier destiné à l'origine au brouillon, un peu partout en Europe dans les années 60 en propagation suave de Chine populaire. Tiens, tiens... Je suis sensible à l'odeur que ce papier particulier dégage, une odeur de bambou et de rizière, et au toucher du feutre d'encre noire sur ses pages. C'est par fournées que ces cahiers d'Orient entrent dans mon atelier occidental. Un de mes amis dit que c'est ma contribution personnelle au maoïsme. Il plaisante, bien sûr. Vous les voyez là, bien rangés, sur les planches en châtaignier, avant, qui sait ?, de repartir mentalement vers l'extrême de l'Orient. Cette idée d'un va-et-vient géographique et intellectuel entre ces deux polarités me plaît beaucoup. Sans verser dans une forme de fétichisme, je réserve les cahiers chinois à l'enregistrement, parfois sélectif, des expériences quotidiennes qui peuvent, plus tard, provoquer des développements inattendus - provisions potentielles en vue de projets divers. Des cahiers d'école sans école en perpétuelle recréation.

 

- Et il y a vos carnets. J'ai dans la main celui de l'un de vos voyages en Inde. C'est assez impressionnant, ça pousse dans tous les sens !

 

- N'est-ce pas ? Le carnet, lui, est présent constamment. Les ramures de mes heures souterraines sont là. D'où son aspect essentiellement géologique. Mais on traverse aussi le temps aérien. On y trouve ces fameuses observations auditives et visuelles que je mentionnais au début de notre entretien, notées très rapidement, presque en style télégraphique, dans toutes les circonstances probables et improbables, des cartes ou des plans de villes griffonnés, des rencontres, des indications de trajets, des tickets de bus, des billets de trains, des notes de restaurants, des découpes de magazines, des reproductions de tableaux, des lectures, des listes, des passages de textes écrits avant le départ, des tentatives de dessins ou d'aquarelles, des feuilles d'arbres, du sable, des plumes d'oiseaux, parfois des pièces de tissus...C'est l'aspect anecdotique, mais aussi important pour moi, puisque c'est mon existence et pas celle d'un autre. Ce sont des baromètres ou des sismographes très fiables, ces carnets, je sais précisément quand je vais bien et quand je me fais un sang...d'encre !

 

- Aux feuilles des carnets viennent s'ajouter d'autres notes sur des morceaux de papier...


- Oui, entre les pages des carnets, vous allez trouver des bouts de papier, simplement glissés, d'autres maintenus par du ruban adhésif. Ah, mes bouts de papier, qui, eux aussi surchargés de vérités immédiates jaillies du hasard, vont constituer une couche supplémentaire de sédiments. La nature est très présente dans ces carnets. À commencer par les traces de pluie ou de neige ! Et la marque des vents sur les pages cornées ! Mais qu'est-ce que cette nature ? C'est  mon moi, une fois les bavardages dépassés, injecté en solution - ou plutôt en dissolution, si vous me permettez ce jeu de mots -, dans cette plume, dans cette feuille, dans ces grains de roche. Étrange ? Pas tant que cela si l'on sait devenir le chamane, en quelque sorte, de sa propre vie. De cet ensemble que vous appelez foisonnant et multiforme se dégage en silence, quand même, malgré tout, une idée, certes encore fragile, mais une idée d'organisation. Tout un monde encore magmatique, des contours mouvants, des lignes rhizomatiques - chaque carnet a sa trajectoire individuelle, OK -, et en même temps, de carnet en carnet, une ritournelle connue, cet accent que je sais unique pour moi, s'y entend.

 

- Vous arrive-t-il de penser à tel ou tel écrivain lorsque vous rédigez  votre journal ?

 

- Parmi tous ceux et celles, diarists, je pense souvent à mon ami Thoreau et reviens fréquemment à ce corpus très dense, très vivant, très radical sous certains aspects, qu'est son Journal qu'il a tenu, vous le savez, pendant près d'un quart de siècle, de 1837 à 1861, sur plusieurs milliers de pages. C'est d'ailleurs son ami Emerson qui lui a suggéré cette idée. Le Journal, par la richesse de ses contenus, la diversité des approches thématiques et sa profondeur de vue, est la terre originelle complètement originale d'où Thoreau extrait les matériaux propices par exemple pour préparer ses conférences - et Thoreau est un conférencier  mémorable ! -, ainsi que pour mettre en chantier d'autres œuvres.  L'intime du journal ? Laissons à présent, voulez-vous ?, la parole à Thoreau : Que le flot de chaque jour laisse un dépôt sur mes pages, comme il laisse du sable et des coquillages sur le rivage. Autant de terre ferme de plus. Ceci pourrait être le calendrier des marées de l'âme...

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