14 mars 2012 3 14 /03 /mars /2012 07:00

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Il distillait un poison très pur...

 

 

Avant le lever du jour, juste avant, avant que le monde ne redevienne bruyamment bruyant, promenade dans les Cahiers de l'Herne.

 

J'allume une bougie. Un chic fou. La baie d'Hudson, carte parmi les cartes sous la voûte de l'atelier, est soudain pailletée d'or.

 

Ils sont là ces Cahiers, bons vins en foudres qui en patience attendent leur heure.

 

Le Joyce, très bien. Et les Hölderlin, Heidegger, Pound, Breton, Michaux, Rimbaud, Thoreau, Céline et Segalen, pas mal du tout. 

 

La main, comme aimantée, aucun tâtonnement, c'est juré, s'empare du volume Karl Kraus.

 

1874-1936 : des jalons trop rapprochés pour un esprit qui déborde.

 

Ça fuse tout de suite -exquise langue de fiel dont les meilleurs esprits du temps présent pourraient faire leur miel. L'époque ne s'y prête-t-elle pas ? Oh, si bien ! Viennent à moi ces mots pointus avant le désastre annoncé, programmé, désiré : 

 

  • Le parlementarisme, c'est la réglementation de la prostitution publique.

 

  • La politique offre les péripéties passionnantes d'un roman policier. L'histoire diplomatique montre au spectateur les nations sous le coup de mandats d'arrêt lancés par une bande internationale. (Suivez mon regard...)

 

  • La technique : une automobile au vrai sens du terme. Quelque chose qui se meut non seulement sans cheval, mais aussi sans l'aide de l'homme. Le chauffeur ayant mis en marche, la voiture l'a écrasé. À présent, on continue sans lui.

 

  • Voici comment s'accomplira la fin du monde moderne : tout en perfectionnant les machines, on s'apercevra que les hommes fonctionnent mal. Les automobiles n'arriveront pas à faire avancer les chauffeurs. (CQFD)

 

  • La civilisation est bien près de sa fin quand les barbares s'en évadent. (Pied de nez)

 

  • Je ne me fais plus d'illusions ; c'est alors qu'elles commencent.

 

  • Toute la vie, telle qu'elle se déroule, dans le cadre de l'État ou de la société, repose sur l'hypothèse tacite que l'homme ne pense pas. Une tête qui ne se présente pas en toute situation comme un espace creux et réceptif n'a pas la vie drôle en ce monde.

 

  • Il faut lire tous les écrivains deux fois, les bons et les mauvais. Les bons pour leur rendre justice, les mauvais pour les démasquer.

 

  • Je taille mon adversaire à la mesure de ma flèche.

 

  • Quelle n'est pas la puissance des mœurs ! Une simple toile d'araignée recouvre le volcan et le volcan se retient.

 

  • Un aphorisme n'a pas besoin d'être vrai, il doit survoler la vérité. D'un bond, il doit sauter par-dessus et la dépasser. 

 

 

Et celui-ci, excellent : L'habit ne fait pas le moine. Cela ne vaut plus dans un sens social, mais uniquement sexuel. La robe ne fait pas la femme. Cela ne vaut que de nos jours.

 

Une intelligence flamboyante qui agrandit l'horizon de la réflexion - mit ohne Scham. Sans vergogne.

 

Allez, que le jour se lève pour de bon !

 

 

(Karl Kraus, Aphorismes, Rivages, 2011 / Karl Kraus, Cahiers de l'Herne, numéro 28, 1975)

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