10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 06:00

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Je veux vivre avec moi-même,

Jouir du bien que je dois au ciel,

Seul, sans témoin,

Libre d'amour, de jalousie,

De haine, d'espoir, de souci...

 

 

Le frêle bateau à moteur était arrivé par le chenal de l'Ouest après s'être ouvert un passage au milieu des roseaux, silencieux ce matin-là.

 

Il faisait chaud, il faisait bon, la terre ferme du venin et du croc m'avait paru soudain étrangement lointaine.

 

Sur le quai, grande dalle bancale de béton, je n'ai vu que lui. Son visage, surtout, à l'expression impassible sous son chapeau de feutre gris. Pour se prémunir, pensais-je, du soleil omnipotent.

 

- Allillanchu ! (Bonjour !)

- Iman sutiyqui (Quel est ton nom ?)

 

Avant que je ne puisse lui répondre, quelques expressions en langue quechua apprises avant l'équipée, ça aide, il m'a lancé :

 

- Allillamanta (Doucement, doucement...)

 

L'air était vif, mais il n'y avait pas d'air, j'étais à près de 4000 mètres d'altitude. L'Indien avait raison, il me fallait prendre le cours de la vie en douceur.

 

Avec la femme qui m'accompagnait en tous lieux dans ce périple, l'Indien en tête, nous derrière, nous avons gravi, nos pas confiants dans les siens, une interminable sente pierreuse jusqu'à sa cabane en adobe rouge. Mon sac à dos ne me pesait pas. Trois fois rien : une veste en matière polaire (mais qui est réellement allé voir les pôles de près ?!), ma trousse pour la toilette (regarder les sens du nom trousse et du verbe trousser dans le dictionnaire) qui a fait le tour du monde, un appareil photographique et des victuailles (sachet de sucre en poudre, mandarines, friandises au chocolat) pour mes hôtes.

 

Sur la gauche, des plants de patates ; sur la droite, quelques moutons et quelques chats.

 

- Pas de chiens sur l'île. Dangereux. Méchants. Bruyants. Jaku !

 

Oui, il nous fallait avancer.

 

La femme de l'Indien nous attendait sur le seuil de la cabane. Je l'ai trouvée plutôt jolie. Nos regards se sont parlé un bon moment. Je n'ai vu que ses yeux. Qui de nous deux dévisageait l'autre ? Ce n'est que bien plus tard que j'ai entendu le son cabossé de sa voix.

 

Un chat maigrichon jouait dans la courette et une poule était juchée sur un appentis qui contenait un empilement de bûches, sans doute pour faire la cuisine. D'où venaient-elles, ces bûches ? Où étaient les arbres ? 

 

Dans l'unique pièce de la cabane, une table pour quatre - pour une petite famille, en somme. Un garçon et une fille, très jeunes, près d'un brasero, cuisine portative où le bois se mélangeait au plastique. Le rougeoiement de la braise jusqu'au paléolithique supérieur. Ce n'était pas une illusion, une famille vivait exactement dans cet univers sans adresse. Sur le rebord de la fenêtre, un bouquet tout frais de munya qui sentait la menthe. À travers le carreau, l'immobilité bleue du lac. Sur le mur principal, bien dans l'axe de la porte, un wipil éclatant de broderies jaunes et vertes, un poncho cérémonial et un calendrier publicitaire de l'année écoulée, un gros tracteur de marque américaine pile au centre et en-dessous des jours, des semaines et des mois - j'ai remarqué quelques traits tracés avec précision au crayon à certains endroits.

 

Il y avait toujours ce silence, comme avant, comme au cours de la traversée, comme dans les premiers temps. Quelque chose de réconfortant. C'est ce qui me plaisait de penser pendant que nous avalions une soupe épaisse à base de quinoa et de tomates.

 

L'Indien ne nous a pas demandé d'où nous venions. Nous lui avons décrit notre partie de l'hémisphère terrestre et les raisons de notre voyage tandis qu'il nous tendait des feuilles de munya à infuser contre le soroche, le mal des montagnes. Écoutait-il ? Cette entrée en matière en valait pourtant une autre. Puis il y eut à nouveau ce silence.

 

La femme à mes côtés, déjà malade, est soudain tombée dans un état second. Nous avons soulevé la question sans question du rapatriement sanitaire. Je voyais la scène. Je ne voulais justement pas de scène. De ma trousse, j'ai extrait une substance fortement dosée en cortisone. Dans la pièce qui faisait office de chambre, notre chambre, un luxe !, un peu à l'écart, une sorte de grange réaménagée, elle a bu toute la préparation avant de s'endormir au creux de l'après-midi. Par la fenêtre, il y avait toujours cette vastitude liquide très bleue et, sur la ligne d'horizon, des blancheurs montagneuses verticales. J'avais oublié les cadeaux de bienvenue. 

 

Vers cinq heures, l'Indien et sa femme - c'est à ce moment précis que j'ai entendu pour la première fois la mélodie contrariée de sa voix -, se sont portés aux nouvelles. C'est ce que je croyais : sans attendre, il m'a dit, ils nous ont dit, qu'une fête se préparait au centre communal et qu'ils voulaient nous y emmener. J'ai parlé quechua et espagnol. Je me souviens que je m'efforçais de me faire comprendre. Mille choses tournaient dans ma tête sans qu'aucune ne devienne évidente. Le centro de la comunidad, préfabriqué rectangulaire, je l'avais aperçu au sommet du promontoire pendant la montée. Je m'étais demandé ce que cette construction faisait là.

 

La cortisone, c'est un peu connu, fait des miracles. Vers neuf heures, revêtus de couleurs locales, nous avons bu et dansé avec l'Indien et ses amis, des paysans, au centre communal. Ronde andine pour ondines d'un jour. La femme, plus proche encore de moi, s'est assise sur un banc. Je lui ai dit un mot et suis sorti et dans l'air frais. J'ai observé longuement les étoiles que je n'ai pu compter. De son losange symétrique, la Croix du Sud me faisait signe. Je suis retourné auprès de la femme toujours assise sur le banc, madone reconnaissante, et lui ai dit un autre mot. Je crois.

 

Je me souviens de l'aube qui venait, vite.

 

Pendant le desayuno, le petit-déjeuner-repas essentiel, l'Indien nous a déroulé que son avenir sur l'île était barré. La nuit efface, ici et ailleurs, les contes sur l'ardoise. Sa confession du désespoir. Pas d'eau courante, de l'électricité, oui, par panneaux solaires, mais à quel prix !, les sols qui vont s'épuisant et le monde des traditions rurales qui s'éteint, les pouvoirs politiques qui poussent sans leur venir en aide les natifs à développer le tourisme - et quel tourisme ! - pour prélever des taxes faramineuses sur la communauté après coup, sa femme qui songe à une existence plus agréable, s'imagine-t-elle, là-bas. Plus tard, les études des enfants, aussi.

 

Sur le chemin du retour vers le bateau, l'Indien se tenait tout contre moi. C'est à cet instant que je l'ai pris en photo. La photographie.

 

- Suyariway !  (Attends-moi !)

 

L'Indien a bondi dans le champ, à gauche, et en est ressorti avec une pierre noire, très noire, dans la main droite. 

 

- Kayká kampáj (C'est pour toi)

 

Pendant ces quelques heures ensemble, je ne l'avais pas vu agir en gestes précipités. Cette pierre, je l'ai serrée très fort à mon tour. La brume enveloppait le jour. Sur la sente, alors que le bateau faisait route vers son point de départ, la silhouette de l'Indien qui marchait tout seul.

Published by carnets-atlantiques.eu - dans Déambulations nomades
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