23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 07:00

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J'ai parcipité à une production arémicaine...

 

 

On vous promettait un accueil inoubliable. À commencer par une soirée radieuse au coin d'un feu de tourbe. Vraiment. Les guides touristiques compulsés et les sites Internet parcourus ne tarissaient pas d'éloge. Les clichés multifacettes en couleur non plus : The Best Resting Place In Ireland. Rien que ça !

 

Sur notre trajet, découverte de la redécouverte irlandaise, la halte apparaissait bigrement enchanteresse dans son écrin de verdure (sic). Les présentations similaires croulant comme toujours sous la vantardise la plus enfantine, nous étions, l'amie et moi, quand même sur nos gardes une fois la réservation effectuée. Et pourtant...Nous avions laissé la chance au hasard. Elle avait tout pour plaire, cette bâtisse ancestrale de beaux murs au toit de chaume (re-sic). Et ce qui allait avec : la rivière devant vos fenêtres, une cuisine amicale ouverte à tous, des facilités pour se garer (pas idiot dans un pays qui compte autant de parcmètres que de véhicules), les départs toutes les heures, été, hiver, en bateau aménagé pour les îles Aran, du chauffage à tous les étages et un bar du Diable, de la bière brune, rousse, blanche, des alcools du cru et intercontinentaux, not to mention le fameux brasier dans l'âtre pour votre arrivée. Confort, ouate, duvet de plumes pour vous redonner l'envie de vivre à l'abri d'un environnement hostile (la brochure numérique dixit)... What else ? Que demander de plus ? Hate River Hotel - l'Hôtel de la Rivière haineuse. C'était le nom du lieu et ça ne s'invente pas. J'ai relu trois fois l'annonce publicitaire pour m'assurer ne m'être pas trompé.

 

Nous avions roulé pendant des heures sous une pluie mesquine qui s'arrêtait pour mieux reprendre au premier tournant en embuscade. À vous dégoûter de saisir le volant. Les feuilles mortes qui s'entassaient sur la route sinueuse bordée de bosquets piquants s'ingéniaient à rendre l'asphalte aussi stable qu'un parquet flottant. Et puis le vent automnal s'en est mêlé. Le vertige vengeur faisait alors le va-et-vient entre le ciel et la terre. J'ai poussé la voiture sur le bas-côté boueux pour avaler une rasade de whiskey (avec un e), ajoutant encore à la divagation ambiante. L'amie commençait à se geler : le plaid sorti du coffre avait été la mangeoire aux mites...Au bout de trente autres kilomètres humides (l'Irlande a laissé tomber les miles et d'autres choses pour, dit-on, mieux se rapprocher de l'Europe), la silhouette de hôtel est enfin apparue avant la nuit d'un jour qui n'avait pas commencé derrière un banc de brume. Vu les conditions climatiques, je me disais : ouf ! Saint Pierre, le Paradis et tutti quanti !

 

La femme - ou devrais-je l'appeler notre hôtesse ? - ne nous a pas dit un mot quand je l'ai saluée par la vitre en arrivant à sa hauteur. Les iliens ou proches parents d'insulaires de cette région spécifique de la côte Ouest sont mutiques, c'est connu, mais là...Une fois la voiture à quai, j'ai demandé à la femme immobile dans l'embrasure de la porte d'entrée si nous pouvions faire un rapide tour du propriétaire, histoire de nous dégourdir les membres et de nous réchauffer. La construction nous a aussitôt fait penser à la maison du dingue dans Psycho, le film d'Alfred Hitchcock : noire, très noire avec peu d'ouvertures. Rien alentour. À vous donner des sueurs froides. Ça commençait bien. La rivière, en contrebas, froide et noire elle aussi, et je l'ai vue se diviser et lancer plein de bras méchants qui voulaient entraîner l'hôtel vers le fond pour le noyer. J'avais du trop boire.

 

Après avoir traversé une salle à tout faire parée de lourdes têtes de sangliers aux yeux mauvais, sans un mot, je le confirme, la femme nous a montré notre chambre au premier. Un lit d'époque intermédiaire dont les draps puaient la vase, des couvertures roulées dans un coin, une salle d'eau minuscule, des morceaux de savon dans le bac à douche, une serviette de bain pour deux et une lucarne au cas où il y aurait eu du soleil. Surtout : un froid glacial comme le reste. J'ai d'abord cru à une mauvaise, très mauvaise blague, genre caméra invisible : à la fin, tout le monde - acteurs comiques, machinistes et  dindons de la farce - éclate de rire tandis que la production vous glisse un chèque dans la main pour vous remercier d'avoir participé. Mais ce que nous étions en train de vivre was not a joke

 

- Fichons le camp tout de suite !

- Oui, fichons le camp de ce bourbier !

 

Je ne me souviens plus lequel de nous deux a parlé en premier. Toujours est-il que nous étions déjà revenus quatre à quatre au pied de l'escalier quand un bûcheron canadien du Connemara nous a barré le chemin.

 

- Que se passe-t-il ? Où est le problème ? Vous n'êtes pas contents ?

 

Au ton de sa voix, le gaélique l'emportant sur l'anglais, j'ai cru qu'il allait me casser la figure.

 

- Avez-vous vu l'état de la chambre ? C'est une plaisanterie...

- Je suis le patron ici et je fais ce que je veux ! Et puis, vous avez payé, il faut rester !

 

C'était donc lui le patron dont le portrait, nettement rajeuni, figurait en bonne place sur le site de l'hôtel. Il avait pris un sacré coup de vieux, le type.  Bourru, les deux mains dans les poches de son survêtement à grosses rayures jaunes et noires, made in China, j'en aurais juré, le menton en avant, prêt à mordre. Un Irlandais pas tranquille du tout.

 

- Nous partons maintenant.

- Non, vous ne partez pas ! Vais vous donner une autre chambre.

 

Il faisait nuit et la fatigue ne nous lâchait plus. Que faire ? Pas un bruit. À l'évidence, nous étions les seuls clients de l'hôtel. Ou peut-être le patron les avait-il déjà trucidés avec la complicité de la sorcière mutique. Oui,  je me suis souvenu de cette histoire criminelle : l'auberge rouge et infernale, du côté de Lanarce en Ardèche, transposée, qui sait ?, dans le nouveau siècle. L'amie m'a regardé bizarrement - je devais faire une drôle de tête. L'autre chambre en question était aussi crasseuse que la première, mais le patron a voulu y brancher un chauffage d'appoint pour nous prouver sa bonne volonté. C'est ce que j'ai cru. La prise murale était défectueuse. Il y a eu un sifflement bref suivi d'une gerbe d'étoiles brillantes. Le patron s'est mis à gueuler et à rire en même temps. Fantasia morbide chez les ploucs.

 

Manger un morceau et dormir. C'était tout ce qui comptait pour nous. Et de toute façon, il s'était mis à pleuvoir fort, une pluie mêlée à la grêle. Dans la cuisine où chacun, d'après la publicité, pouvait préparer ses repas, une foultitude de petites croix, en résine au toucher, les unes chrétiennes, les autres celtiques ou d'apparence celtique, étaient disposées militairement à tous les endroits stratégiques : autour de l'évier (pour y boire de l'eau bénite ?), sur le plan de travail (un sacerdoce pour découper un oignon ou beurrer sa tartine), aux angles des plaques électriques (exorcisme versus satanisme, même combat) et, incrédulité quand tu nous tiens, dans le réfrigérateur, à l'emplacement du beurre !  Nous étions logés au royaume des cinglés...

 

La femme qui avait disparu un moment se tenait raide comme un piquet devant l'écran de son ordinateur dans une petite pièce à droite de l'entrée. Un poste de douane ou d'octroi. L'amie et moi avions abandonné l'idée d'un repas ou de simple collation. Pendant que je cherchais au moins quelque chose à boire, je pouvais voir la femme qui actionnait la tirelire aux euros de la saison touristique finissante au moyen un logiciel comptable barré de colonnes en tous sens. L'amie s'est collée contre un maigre radiateur et je me suis dirigé vers ce qui ressemblait à un bar à l'autre bout de la salle commune pour y puiser des raisons d'espérer. Cinq ou six bouteilles en tout et pour tout composaient la soi-disant carte des alcools. Déboulant comme un bœuf Angus, Robur le Conquérant m'a encore barré le passage.

 

- On ne boit pas à cette heure ! On est vendredi ! C'est sacré !

- Vous pourriez nous offrir un verre...

 

J'avais de plus en plus de mal à comprendre les lois de l'hospitalité. Les catholiques s'étaient, sans que je le sache, mis à protester contre le catholicisme. Dans ma tête, c'était une hypothèse sérieuse.

 

- Ah ! j'en ai marre, a soudain lancé le patron tout en attrapant une canette de bière. Sortez ! Allez-vous en !

- Non mais ça va pas ! Qu'est-ce qui vous prend ? Vous êtes fou !

 

Qu'est-ce que je n'avais pas dit ! J'ai bien failli recevoir la canette sur le crâne. Le bœuf baveux était maintenant sur moi et tentait de me pousser carrément dehors. Je me suis protégé, l'amie est venue à ma rescousse, et une passe de toréro nous dont j'ai le secret nous a sauvés le temps pour nous de filer récupérer nos affaires dans la chambre. Nous avions retourné le dicton : nous étions sortis de l'auberge. Malgré le bruit du moteur sur la grand-route, je pouvais encore entendre beugler le patron. Alerter la Garda ? Interpol ? L'ambassade ? Basta ! Une bonne fée a alors mis entre nos mains la bouteille de whiskey que je n'avais pas eu la force d'aller chercher sur la banquette vu les trombes d'eau, et une autre bonne fée nous a indiqué un Bed & Breakfast qui se révèlera charmant.

 

De la folie pure, je vous dis. Heureusement qu'il y avait les fées. 

 

 

 

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