20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 07:00

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Comme l'air est doux, je décide de prolonger mon séjour dans la baie d'Audierne et de prendre la première navette pour revoir, le temps d'une journée, l'Île de Sein, me plonger dans mes souvenirs tout en songeant aux escapades inspirées d'André Breton.

 

Après un petit-déjeuner de pain au beurre salé et de café dont les reflets granitiques d'un noir profond  feraient rêver Pierre Soulages, je ficelle mon fidèle rucksack. Je laisse entendre à l'hôtelière qu'après tout, je pourrais rentrer, qui sait ?, le lendemain, puis descends d'un pas tranquille la route sinueuse vers le port discrètement embrumé. En chemin, je tombe sur S.B., une connaissance amicale, médecin à Quimper-la-grande-ville, plutôt bon peintre à ses heures. Il se rend, me dit-il, à Sein dans la maison de sa grand-mère (elle a peut-être servi une bolée de cidre à Breton et Perret en 1949...), empruntant le même bateau avec sa femme, son fils et sa fille, autrement dit, sa petite famille. Ni une ni deux, l'invitation est lancée de joindre nos projets. En général, je décline ce genre de proposition, je n'aime pas être ensemble. Mais je me dis qu'un puissant hasard est à l'œuvre en cette matinée de mars. Je reste donc dans l'île jusqu'au surlendemain -un léger compromis, un de temps à autre. J'imagine la tête de l'hôtelière lorsqu'elle s'avisera que la pointe du Raz, les îles en essaim et la mer celtique ne sont pas encore assez à l'Ouest pour ma constitution.

 

Ce qu'il y a de bien avec ce toubib, c'est qu'il n'est pas trop bavard. Non pas un taiseux, non, un homme qui lâchera, déformation professionnelle oblige, une phrase-diagnostic toutes les heures, ce qui est amplement suffisant. Très vite nous passons la baie mondialement connue pour ses courants redoutables et nous voici quasi à quai. Flanquée sur la gauche d'un hortensia pourpre, la Louisette - Louison, Louisette, liard, Ancien Régime -, bâtisse de grosses pierres sombres, nous accueille dans une odeur de sel et le grincement de ses gonds anoblis par les ans. Ah!, famille, famille...Bon, juré, I shall remain utterly well-mannered...

 

- Bienvenue à la maison ! 

- Montrez-moi mes quartiers, je me débrouillerai.

- Je vous offre la chambre du haut avec la vue sur le phare.

- Parfait. Ne vous occupez pas de moi, je pose mon sac et sors faire un tour.

 

Et comme je suis gentil, j'ajoute :

 

- Si vous avez besoin de quelque chose à l'épicerie...

 

Je pars presto dans le vent en direction de la zone la moins peuplée ou la plus dépeuplée (pessi-optimisme) de la lande insulaire.

 

Ils savent qu'un écrivain a ses habitudes et c'est très bien comme ça.

 

J'ai oublié l'épicerie et marché longtemps dans une sorte de grésil frais pour atteindre le phare.

 

Là-haut (le gardien qui m'a reconnu a lancé un retentissant : Vous êtes ici chez  vous ! à faire s'écrouler l'édifice), je suis resté l'après-midi entier à observer le mouvement de l'eau élémentaire sur la roche.

 

(...)

 

Dans la nuit maintenant profonde, le rayon salvateur de la côte jouant du morse sur  la vitre, un peu ivre, je note, j'essaie de noter, les variations du jour :

 

De retour à la Louisette, une agréable surprise m'attendait. S.B. avait eu la bonne idée d'emporter plusieurs DVD (Digital Versatile Disk - versatile, surtout...) et me proposait de choisir le film que nous regarderions après le dîner. J'ai trouvé que la grand'maternelle casa disposait du dernier confort électronique et qu'avec le mot dîner j'allais avoir droit à l'argenterie au grand complet ainsi qu'au saint-frusquin des couverts les plus biscornus imaginés par un esprit en proie au délire. Subitement, je me suis souvenu de l'épicerie et, tel un génie jaïn, en suis revenu les bras chargés. Dans le lot, deux bouteilles de Fitou médaille d'or en perdition de ce côté-ci de l'univers.

 

Le dîner ? Un festin finistérien aux bougies : pain local (bara en langue bretonne), terrine de saumon, bœuf braisé sorti de la cuisse de Jupiter et crumble highly British. Le vin (gwin, j'entends vinus), ouf !, avait trouvé son mirifique emploi.

 

De la pile, entre l'inévitable Indiana Jones et une comédie bien de chez nous, c'est-à-dire bien de chez eux, j'avais extrait une pépite : Dersou Ouzala réalisé en 1975 par Akira Kurosawa, un de mes films préférés. Nature sauvage, amitié durable, circonstances contrastées. Grand hymne écologique.

 

- Ce sont les enfants qui en ont entendu parler au lycée.

 

La fille est en terminale, le garçon en première. Je me disais à presque voix haute : dans la dévastation tous azimuts de l'École, une singulière éclaircie.

 

Et c'est dans un raccourci métaphorique que, pendant quelques heures, le feu crépitant dans la cheminée ancestrale et sur l'écran, l'Orient de l'Oussouri a rejoint cet Occident du bout du monde.

Published by carnets.atlantiques.over-blog.com - dans Déambulations nomades
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