25 mai 2011 3 25 /05 /mai /2011 06:00

 

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Ce voyageur, qui avait vu beaucoup de pays et de peuples, et visité plusieurs parties du monde, et à qui l'on demandait quel était le caractère général qu'il avait retrouvé chez tous les hommes, répondait que c'était leur penchant à la paresse. Certaines gens penseront qu'il eût pu répondre avec plus de justesse : ils sont tous craintifs. Au fond, tout homme sait fort bien qu'il n'est sur la terre qu'une seule fois, en un exemplaire unique, et qu'aucun hasard, si singulier qu'il soit, ne réunira, pour la seconde fois, en une seule unité, quelque chose d'aussi multiple et d'aussi curieusement mêlé que lui. Il le sait, mais il s'en cache, comme s'il avait mauvaise conscience. Pourquoi ? Par crainte du voisin, qui exige la convention et s'en enveloppe lui-même.

 

 

Classer, c'est ranger ensemble et, parfois, côte à côte (orthographe alternative envisageable), des choses qui se ressemblent. J'ai beau me répéter cette phrase dans l'atelier, ça ne marche pas. Les choses qui se ressemblent ne vont pas forcément ensemble. Question philosophique, question pédagogique.

 

Je me suis attelé à remettre d'aplomb la section éducation de ma librairie. Aidioukecheûn, aurait dit Pierre Dac. Oui, entendu, nous sommes d'accord (le sommes-nous vraiment ?), c'est (très) sérieux, l'éducation, il y a même des ministères d'état pour cela ! Mais, bon, de quelle éducation, de quels éducateurs parle-t-on ?

 

Jamais trois...sans quatre. Musarderie parmi les livres et, inévitablement, l'envie de feuilleter certains à nouveau. Ces quatre-là au soleil du jardin en revue de détail :

 

L'éducation de l'enfant. Ah, Steiner, le Rudolf Valentino de l'éducation, disait de lui un ami. OK, la mise en scène verticale des idées...C'est ironique et un peu vrai - tiens, ce portrait, une belle tête d'acteur années 20. Où l'avais-je trouvé ? Oui, cette petite rue qui débouche sur le boulevard Montparnasse. À cette époque ? Déjà ?

 

Si l'on fait la part des choses, ici comme ailleurs et comme toujours, il y a des éléments à garder chez Steiner. Par exemple : Un être qui peut se dire : je, est un monde pour soi. J'ajouterais : un monde en expansion. Ou encore : Ce qui doit importer au temps présent, c'est d'ancrer complètement l'école dans une vie libre de l'esprit. L'enseignement et l'éducation qui doivent être dispensés doivent être tirés uniquement de la connaissance de l'être humain en devenir et de ses dispositions individuelles. J'aime ce doublement du verbe devoir. Ou encore -nous sommes en 1919 : Une relation saine (savoureux) entre l'école et l'organisation sociale n'existe que si cette dernière est constamment nourrie des nouvelles (utopie, quand tu nous tiens...) capacités de l'humanité, présentes dans les individus dont la formation aura été poursuivie au cours d'un développement sans entraves.

 

À un moment, Steiner cite Jean Paul (Johann Paul Friedrich Richter qui, de sa brumeuse Germanie, louait, en passant, la plume virevoltante de Laurence Sterne. Vous n'avez jamais lu Sterne ? Dommage...) : Ne craignez pas de n'être pas compris; votre air, votre ton et l'irrésistible besoin de comprendre éclaircissent la moitié d'une phrase difficile, et avec le temps aide à faire comprendre l'autre. Le ton est pour les enfants, comme pour les Chinois et les gens du monde, la moitié du langage. Très bien !

 

Maître-livre : Education And The Significance Of Life. Lu et relu. Le voyageur qui fait le tour de la Terre constate à quel point extraordinaire (en effet...) la nature humaine est identique à elle-même aux Indes, en Amérique, en Europe, en Australie, partout. Et cela est surtout vrai dans les collèges et les universités. Nous sommes en train de produire, comme au moyen d'un moule, un type d'être humain dont l'intérêt principal est de trouver une sécurité, ou de devenir quelqu'un d'important, ou de passer agréablement son temps, en pensant le moins possible.

 

Oui, mon cher Krishnamurti, en pensant le moins possible. Ou encore : La vraie éducation commence par celle de l'éducateur (voir Bachelard). Ou encore : Lorsqu'on a vraiment envie d'écrire un poème, on l'écrit; et si l'on possède une technique, tant mieux; mais pourquoi donner tant d'importance aux moyens d'expression lorsque l'on a rien à dire ? (On peut nuancer la première partie. La deuxième rappelle Thoreau...). Ou encore : La plus haute fonction de l'éducation est précisément de créer des individus intégrés, capables de considérer la vie dans son ensemble (je ne veux pas être intégré, mais je comprends bien ce qu'il veut dire et d'accord pour individu et sens de la perspective).

 

Les deux derniers livres, je les garde avec le verre d'Entre-deux-Mers, car onze heures sonnent à la cloche de l'église, et c'est bien le printemps. Nietzsche éducateur, De l'homme au surhomme, le premier, acheté à Paris, sur le quai de Montebello, en juillet...1974 ! Un jour viendra où l'on n'aura plus qu'une pensée : l'éducation. Oui, et une culture authentique et vivante. Si seulement cela pouvait être vrai. Essai intelligent, bien documenté, ouvreur d'horizons. Ainsi : le nomadisme de l'esprit, bien entendu, est réservé à une élite, à une classe d'hommes qui ne se soucient ni d'argent, ni de carrière et d'honneurs, ni d'utilité publique; qui vivent pour eux-mêmes, seule façon noble de vivre (je laisse tomber élite et classe, et prends le reste).

 

Le meilleur, si je peux dire, pour la fin. Mais il n'y a pas de fin, n'est-ce pas ?

 

C'est parce qu'il admirait l'auteur du Monde comme volonté et comme représentation qu'en 1874 Nietzsche a publié son Schopenhauer éducateur, Schopenhauer als Erzieher. Nous sommes par-delà un simple exercice de louanges convenues : avec l'engagement en philosophie, c'est aussi grâce à Schopenhauer que l'existence de Nietzsche a trouvé une direction solide et durable.

 

Très beau texte. Exemple : Que la jeune âme jette un coup d'œil sur sa vie pas­sée et qu'elle se pose cette question : Qui as-tu véritable­ment aimé jusqu'à présent ? Qu'est-ce qui t'a attiré et, tout à la fois, dominé et rendu heureux ? Fais défiler devant tes yeux la série des objets que tu as vénérés.  Peut-être leur essence et leur succession te révéleront-elles une loi, la loi fondamentale, de ton être véritable. Compare ces objets, rends-toi compte qu'ils se complè­tent, s'élargissent, se surpassent et se transfigurent les uns les autres, qu'ils forment une échelle dont tu t'es servi jusqu'à présent pour grimper jusqu'à toi. Car ton essence véritable n'est pas profondément cachée au fond de toi-même ; elle est placée au-dessus de toi à une hau­teur incommensurable, ou du moins au-dessus de ce que tu considères généralement comme ton moi. Tes vrais éducateurs, tes vrais formateurs te révèlent ce qui est la véritable essence, le véritable noyau de ton être, quel­que chose qui ne peut s'obtenir ni par éducation ni par discipline, quelque chose qui est, en tous les cas, d'un accès difficile, dissimulé et paralysé. Tes éducateurs ne sauraient être autre chose pour toi que tes libérateurs. C'est le secret de toute culture.

 

Je porte le vin frais à mes lèvres. Le regard infiniment nostalgique de Jiddu Krishnamurti. Rêve des temps bénis ? Le furent-ils jamais ?

 

Refrain pour la meilleure façon de marcher : éducation, tout est là (bis).

 

 

(Rudolf Steiner, L'éducation de l'enfant, Un choix de conférences et d'écrits, Triades, 1999 / Krishnamurti, Education And The Significance Of Life, K & R Foundation, 1953 - De l'éducation, traduction française Carlos Suarès, Delachaux et Niestlé, 1980 / Christophe Baroni, Nietzsche éducateur, De l'homme au surhomme, Buchet-Chastel, 1961 / Friedrich Nietzsche, Schopenhauer éducateur in Considérations inactuelles, traduction Henri Albert, Mercure de France, 1922) 

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