30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 07:00

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«J'ai une réputation solidement établie d'ordure, il faut qu'elle me serve.»


 

Brume dans les têtes. Vitesse bloquée de l'intelligence.

 

Que Louis Ferdinand Auguste Destouches, autrement dit Louis-Ferdinand Céline, ait, entre autres textes stratégiquement polémiques (qui invitent au débat), écrit Bagatelles pour un massacre dans le temps de la dévastation en route (1937), est indéniable. Si, par exemple, l'on est Juif ou enfant de parents déportés ou humaniste ou les trois à la fois, ce pamphlet, coup de gueule en stridences, rend, ad vitam aeternam, un son abject. Le procès de l'homme qui, souvent, a entraîné, sous l'empire des petits juges bien intentionnés, l'inquisition de l'œuvre, a été fait en long, en large et en travers depuis 1945.

 

Que les prises de position politique, la misanthropie (apparente - il faut désormais un regard critique) et l'antisémitisme de l'auteur du Voyage au bout de la nuit servent ces jours-ci de prétexte pour écarter l'œuvre de Céline d'une quelconque reconnaissance institutionnelle fait frémir. Tout est mis sur le même plan, guère étonnant dans le brouillage globalisé actuel, tout ça très français-centré, très mesquin, très provincial...

 

Moralité : une nouvelle chape de plomb tombe, les textes sont, derechef, in fine, mis à l'index, et, à ce train-là, plus personne ne saura, ne voudra les lire.

 

Une fois de plus, la messe est spectaculairement dite pour toutes les bonnes (mauvaises) raisons du monde.

 

Céline en était conscient (l'œuvre entière - et il y a de quoi faire -, reste à lire par une écoute tant avisée que cultivée) : son antisémitisme est une somptueuse connerie (au sens premier), il le savait, il y est allé franco, des passages entiers sont immondes, mais...Mais, pour qui sait lire, c'est l'état général d'une certaine forme de civilisation que vise Céline. Voici qui, pour les bonnes âmes, demeure  impardonnable. En expert du diagnostic hautement démystificateur, la romance de Céline, géniale radioscopie au scalpel, dit avec crudité, humour et courage l'envers du décor humain : c'est évident pour les textes avant 1939 (le Voyage, Mort à crédit, Mea Culpa), encore plus explicite pour les textes après 1945 (Casse-pipe, D'un château l'autre, Nord, Rigodon).

 

Censure de Céline ? Vous voulez rigoler. Rarement, au XXe siècle, un auteur (celui qui accroît votre sensation de la vie) a cette force d'acuité percussive. Céline la partage avec Marcel Proust et James Joyce. Et aussi avec Franz Kafka et Antonin Artaud. C'est dire...

 

Quand le jour s'obscurcit, il m'arrive de relire les Entretiens avec le Professeur Y. Je pense ne pas être le seul à rire ouvertement en tournant les pages : quelques lignes et, hop !, à nouveau en selle.

 

Je ne peux oublier que Céline était médecin des pauvres. Je le vois encore, Meudon dernière station, au milieu de ses animaux, mille vies en une seule dans ses yeux.

Published by carnets.atlantiques.over-blog.com - dans Saisons
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