11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 07:00

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Une chambre du côté de Tübingen. Du pain et du vin. Un bouquet de fleurs aussi, blanches, jaunes et bleues. De la fenêtre, à travers le givre, je parviens à distinguer les rives du Neckar. La neige, le silence.

 

Parti une nouvelle fois à la recherche de H.

 

Me donne à entendre une expression autre la folie créatrice. Préparant mon bagage, j'aurais pu emporter une vaste littérature à son endroit : Hölderlin ou Le Temps d'un poète (Pierre Bertaux, Gallimard, 1983), par exemple, ou encore Approche de Hölderlin (Erläuterungen zu Hölderlins Dichtung, Martin Heidegger, Gallimard, 1962). Non. Pour ces retrouvailles, j'ai voulu avoir sous les yeux l'Œuvre poétique complète et rien qu'elle (édition bilingue, préface et traduction de François Garrigue, La Différence, 2005).

 

Face à moi, la tour et l'espace que Friedrich-Scardanelli a parcouru les trente-six dernières années de son existence, dans la demeure de son hôte, Ernst Zimmer (chambre en allemand...) -une vie entière ! Vous vous rendez compte ?

 

Aucune envie de glose ce jour. Simplement, pour ainsi dire, être là, chérubin-pèlerin dans le jardinet au lierre opiniâtre en froidure et son unique banc de pierre.

 

Glissée dans le carnet cette feuille de lierre rompue du rameau !

 

Le gardien de ce qui est à présent un musée-sanctuaire (encore un...) doit me prendre pour un fou. Eh oui, voici qu'à la rivière, je lis tout haut des passages de Souvenir (Andenken) ou des extraits de la lettre datée du 4 décembre 1801 à son ami Böhlendorf. Il a raison, ce jovial Gendarme, je suis bel et bien fou d'une ivresse blanche : agitation intérieure, mais imperturbable flegme extérieur. Ou l'envers, qui sait ?, au point où j'en suis. C'est tout un art...

 

 

Der Nordost wehet,
Der liebste unter den Winden
Mir, weil er feurigen Geist
Und gute Fahrt verheißet den Schiffern.
Geh aber nun und grüße
Die schöne Garonne,
Und die Gärten von Bourdeaux
Dort, wo am scharfen Ufer
Hingehet der Steg und in den Strom
Tief fällt der Bach, darüber aber
Hinschauet ein edel Paar
Von Eichen und Silberpappeln;

Noch denket das mir wohl und wie
Die breiten Gipfel neiget
Der Ulmwald, über die Mühl',
Im Hofe aber wächset ein Feigenbaum.
An Feiertagen gehn
Die braunen Frauen daselbst
Auf seidnen Boden,
Zur Märzenzeit,
Wenn gleich ist Nacht und Tag,
Und über langsamen Stegen,
Von goldenen Träumen schwer,
Einwiegende Lüfte ziehen (...)

 

Le vent du Nord-Est se lève,
 De tous les vents mon préféré
Parce qu’il promet aux marins
Haleine ardente et traversée heureuse.
Pars donc et porte mon salut
A la belle Garonne
Et aux jardins de Bordeaux, là-bas
Où le sentier sur la rive abrupte
S’allonge, où le ruisseau profondément
Choit dans le fleuve, mais au-dessus
Regarde au loin un noble couple
De chênes et de trembles d’argent.


Je m’en souviens encore, et je revois
Ces larges cimes que penche
Sur le moulin la forêt d’ormes,
Mais dans la cour, c’est un figuier qui croît.
Là vont aux jours de fête
Les femmes brunes
Sur le sol doux comme une soie,
Au temps de Mars,
Quand la nuit et le jour sont de même longueur,
Quand sur les lents sentiers
Avec son faix léger de rêves,
Brillants, glisse le bercement des brises (...)

 

 

Les femmes brunes sur le sol doux comme une soie : la femme qui m'accompagne aujourd'hui est chinoise, elle sait de quoi il retourne.

Published by carnets.atlantiques.over-blog.com - dans Déambulations nomades
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