15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 07:00

 

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De façon très générale, notre problème actuel est un problème d'attitudes et de mise en œuvre...


 

Je suis arrivé à mon but par la route de l'Ouest, ma vieille édition de l'Almanach à la main. La log-cabin de Baraboo est telle que je me la représentais : une cabane russe pour forestier américain. La rivière Wisconsin, toute proche, forme un V inversé au bout du terrain spongieux, vers le Nord : une tête de flèche indienne en terre pacifique. Nous sommes au printemps, mais la fonte de la neige, très abondante cette année me dit le chauffeur du bus, a creusé des ravines profondes sur le sentier qui mène à l'entrée.

 

Le nom d'Aldo Leopold commence à être maintenant bien connu en Europe. Son œuvre, resserrée autour de deux ou trois textes décisifs, l'est bien plus en Amérique depuis que l'idée vivante d'une éthique environnementaliste a vu le jour dans les années 1940.

 

Cette édition de l'Almanach, 1968, $1.20, recouverte aujourd'hui d'un tas de notes et de ruban adhésif, je l'avais trouvée il y a très longtemps, un jour de jungle chaude, dans l'une de ces librairies d'occasion sur Broadway. New York était vibrante, captivante et violente à l'époque. Depuis, les vibrations se sont déplacées et la violence de la vie a changé de visage. C'est tout. 

 

Après avoir fait le tour du propriétaire, unique visiteur, j'ai pris la liberté d'assembler quelques rondins épars en une pile idéale pour m'y reposer à l'ombre et me laisser ainsi filtrer par les heures. De la cabane, il n'y a pas grand'chose à en dire : bâtie d'honnêtes planches de bon bois, de l'American Cedar qui se moque des insectes piqueurs, je pourrais la retrouver quasi à l'identique, en Norvège, en Sibérie ou dans les Alpes. Ah, si, peut-être la présence, face à la porte, d'une pompe à bras qui sert à puiser l'eau souterraine offre à l'observateur une note singulière. À l'intérieur, j'ai surtout apprécié la cuisine, en fait, un long plan de travail, qui dans son humilité extrême permettait, je pense, de se préparer, adossé à l'âtre, une pitance correcte les jours de frimas.

 

Ce matin, la vie sauvage est sage. Est-ce ainsi l'harmonie de l'homme et de la terre ? Je peux comprendre que les autorités préservent des lieux comme celui-ci : en moins de cinq minutes, vous courez le risque de vous retrouver sur une Interstate lourdement bétonnée, densément infréquentable, dangereuse, bruyante et puante. Tout le contraire concret de la formule qui fait un peu le succès de Leopold : une action est juste, quand elle a pour but de préserver l'intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est répréhensible quand elle a un autre but / A thing is right when it tends to preserve the integrity, stability, and beauty of the biotic community. It is wrong when it tends otherwise.

 

J'ouvre le livre au hasard. Ce qu'il y a de bien avec Leopold, homme du dehors, c'est que sa science naturelle et sa conscience écologique, comme on dit désormais, s'expriment dans une simplicité désarmante. Simplicité, pas simplisme. C'est exactement le genre d'ouvrage qu'enfant j'emportais partout avec moi :

 

Quand les pissenlits ont posé la marque de mai sur les pâturages du Wisconsin, il ne reste plus qu'à attendre la preuve ultime que le printemps est arrivé. Installez-vous sur une touffe d'herbe, ouvrez vos oreilles vers le ciel, oubliez le chahut des alouettes et des carouges et vous l'entendrez bientôt : le chant en vol du pluvier montagnard de retour d'Argentine.

 

(...)

 

C'est l'aube. Un souffle de vent traverse le grand marais et roule un banc de brouillard, lentement, sur l'espace immense. Tel le spectre blanc d'un glacier, les brumes s'avancent, chevauchant les phalanges de mélèzes, glissant au ras des tourbières lourdes de rosée. Un seul silence est suspendu d'horizon à horizon.

 

(...)

 

Penser comme une montagne. Un hurlement surgi des profondeurs résonne entre les parois rocheuses, dévale la montagne et s'évanouit dans le noir. C'est un cri de douleur primitive, plein de défi, et plein de mépris pour toutes les adversités du monde.

 

(...)

 

Un oiseau bleu vient de se poser sur le faîte de la cheminée. Voici un livre que chacun devrait avoir avec soi, amoureux de la nature ou simple promeneur du dimanche, aventurier du retour à la terre ou sympathisant du mouvement écologiste, dans son sac ou sa bibliothèque. Oui, d'accord, en substance, on peut toujours discuter du vocabulaire, avec la présentation que Le Clézio fait de l'Almanach. Et plus. Bien lu entre les lignes, ce viatique naturel invite à la résistance joyeuse contre la bêtise en général et la mécanisation de l'espèce humaine en particulier. 

 

La terre en tant que communauté, voilà l'idée de base de l'écologie, mais l'idée qu'il faut aussi l'aimer et la respecter, c'est une extension de l'éthique. Quant à la moisson culturelle, c'est un fait connu depuis longtemps et oublié depuis peu (...) Un tel déplacement des valeurs peut s'opérer en réévaluant ce qui est artificiel, domestique et confiné à l'aune de ce qui est naturel, sauvage et libre. Leopold écrivait en 1948. Et, avant lui, mon ami Thoreau en 1854. On mesure le chemin qui resterait à parcourir afin de nous accorder sur les motifs et motivations qui permettraient à notre monde de continuer à être vivable et non devenir irrémédiablement immonde.  

 

 

(Aldo Leopold, A Sand County Almanac, Oxford University Press, 2001 / Almanach d'un comté des sables, préface de J.M.G. Le Clézio, Aubier-Montaigne, 1996)

Published by carnets-atlantiques.eu - dans Déambulations nomades
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