24 octobre 2012 3 24 /10 /octobre /2012 06:00

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Un soleil vertical qui efface les ombres...


 

De tous les livres d'Albert Camus, ce sont certainement L'Homme révolté, Noces et ses Carnets que j'aime relire.

 

L'autre jour, je suis allé faire un tour au guidon d'une belle moto prêtée par un ami, une BSA (Birmingham Small Arms, 350 B40, 1964), du côté de Lourmarin, l'un des plus beaux villages de la France, au cœur du parc naturel régional du Luberon.

 

Il y a bien longtemps, j'étais jeune, serrant la main d'un mien parent, nous nous étions rendus au cimetière local pour nous recueillir sur la tombe de Camus. Les cimetières, en grandissant, je les fréquente peu. La vie contre la mort. Ou alors, oui, un cimetière anglais ou celui du Père Lachaise ou les cimetières marins narguant, croient-ils au fort de la pierre, la Méditerranée.

 

Je peux comprendre qu'Albert Camus, vers le milieu des années 1950, René Char, l'ami fidèle tout proche, ait eu le désir, vif, d'une maison nécessaire dans cette chaleur éblouissante - le pays, qui sait ?, du premier homme...Loin, en tout cas, du froid et des ténèbres, des cancans, des contresens, des vilenies, du barrage concerté, du foutage de gueule, mais oui, du foutage de gueule, du rabaissement pénible (du genre : philosophe pour classes terminales...), bref, de la malveillance bête exercée à son endroit par certains dont je préfère taire les noms. Vérification, aucun doute, que ces certains, stratégies politico-éditorialo-clanico-germanopratines en tête, puis en acte, ne l'ont pas lu et n'ont surtout pas voulu le lire à l'époque. J'en ai envie de dire : et au-delà. Par exemple, leurs cousins de l'heure convoquent la Morale pour un oui ou pour un non, et neuf fois sur dix, il s'agit, une fois de plus, d'une morale de la souffrance, de la pénitence et de la repentance. Rarement l'évocation, mieux, l'incarnation d'une éthique existentielle au sens où l'entend et la pratique Camus.

 

Aucune importance : les textes, ceux que j'ai cités, sont, pour moi, lumineux dans ma bibliothèque ouverte.

 

Après avoir salué le château rond de forme, j'ai garé la machine vaillante rue du Castellas et me suis dirigé vers un bistrot. Le village, s'il est toujours aussi beau, a changé . Que dire ? Gloire un temps locale, Albert Camus a droit aujourd'hui à une sente qui porte son nom. Rues, collèges, lycées : je pourrais ainsi, n'est-ce pas ?, ôté le risque de me perdre, faire le tour de ce pays grâce à cette singulière boussole. Révérée pour être mieux dévariée (du provençal : contrariée). 

 

Devant un verre de Bandol - j'ai aussitôt pensé à Jim Harrison -, les bras et les jambes dégourdis, je suis à nouveau tombé sur des invitations comme celles-là :

 

L'heure ici encore est parfaite.

 

Les petites îles jaunes comme un tas de blé sur la mer bleue.

 

L'artiste est comme le dieu de Delphes : il ne montre ni ne cache : il signifie.

 

La lumière - la lumière - et l'anxiété recule, pas encore disparue, mais sourde, comme endormie dans la chaleur et le soleil.

 

Récupérer la plus grande puissance, non pour dominer mais pour donner.

 

Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l'odeur des absinthes, la mer cuirassée d'argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres.

 

Tiens, un petit chien tout ébouriffé vient s'asseoir à mes pieds. Un ami de Kirk (Kirk pour Kierkegaard, le fidèle compagnon d'Albert) ? Ou peut-être bien Kirk lui-même...Je poursuis mes lectures :

 

Je me souviens du moins d'une grande fille magnifique qui avait dansé tout l'après-midi. Elle portait un collier de jasmin sur sa robe bleue collante, que la sueur mouillait depuis les reins jusqu'aux jambes. Elle riait en dansant et renversait la tête. Quand elle passait près des tables, elle laissait après elle une odeur mêlée de fleurs et de chair.

 

Il est des lieux où meurt l'esprit pour que naisse une vérité qui est sa négation même. Lorsque je suis allé à Djémila, il y avait du vent et du soleil, mais c'est une autre histoire.

 

On vit avec quelques idées familières. Deux ou trois. Au hasard des mondes et des hommes rencontrés, on les polit, on les transforme. Il faut dix ans pour avoir une idée bien à soi - dont on puisse parler.

 

À l'heure où le soleil déborde de tous les coins du ciel, le canoë orange chargé de corps bruns nous ramène dans une course folle.

 

Vivre, bien sûr, c'est un peu le contraire d'exprimer. Si j'en crois les grands maîtres toscans, c'est témoigner trois fois, dans le silence, la flamme et l'immobilité.

 

Douceur du petit port tranquille dans la nuit, après la mer violente.

 

Vivre dans et pour la vérité. La vérité de ce qu'on est d'abord. Renoncer à composer avec les êtres. La vérité de ce qui est. Ne pas ruser avec la réalité. Accepter donc son originalité et son impuissance. Vivre selon cette originalité jusqu'à cette impuissance. Au centre la création avec les forces immenses de l'être enfin respecté.

 

Je débarque du train de nuit à l'Isle-sur-Sorgue dans le mistral sec et froid. Bonne et grande exaltation toute la journée dans la lumière étincelante. Je sens toutes mes forces.

 

Lumière incessante. Dans la maison vide, sans un meuble, debout de longues heures à regarder les feuilles mortes et rouges de la vigne vierge, poussées par le vent violent, entrer dans les pièces. Le Mistral.

 

Ne pas se plaindre. Ne pas faire valoir ce qu'on est, ni ce qu'on fait. Si l'on donne, considérer que l'on a reçu.

 

La démocratie ce n'est pas la loi de la majorité mais la protection de la minorité.

 

Je me débats comme le poisson pris dans les mailles du filet.

 

Sophocle dansait et jouait bien à la balle.

 

Arrivée Lourmarin. Ciel gris. Dans le jardin merveilleuses roses alourdies d'eau, savoureuses comme des fruits. Les romarins sont en fleurs. Promenade et dans le soir le violet des iris fonce encore. Rompu.

 

Avant d'écrire un roman, je me mettrai en état d'obscurité et pendant des années. Essai de concentration quotidienne, d'ascèse intellectuelle et d'extrême conscience.

 

L'amour physique a toujours été lié pour moi à un sentiment irrésistible d'innocence et de joie. Je ne puis aimer dans les larmes mais dans l'exaltation.

 

Et celle-ci que j'ai tracée sur une feuille :

 

Sur la terre primitive les pluies tombèrent pendant des siècles de manière ininterrompue. C'est dans la mer que la vie est née et pendant tout le temps immémorial qui a mené la vie de la première cellule à l'être marin organisé, le continent, sans vie animale ni végétale n'a été qu'un pays de pierre empli seulement du bruit de la pluie et du vent au milieu d'un silence énorme, parcouru d'aucun mouvement sinon l'ombre rapide des grands nuages et la course des eaux sur les bassins océaniens.

 

Au moment de repartir, les cistes alentour terriblement odorants, cet ultime signe de pure intelligence sensible :

 

Au sommet de la plus haute tension va jaillir l'élan d'une droite flèche, du trait le plus dur et le plus libre.

 

 

(Albert Camus : Carnets, Gallimard, 1962, 1964 et 1989, L'Homme révolté, Gallimard, 1951, Noces, suivi de L'Été, Le Livre de poche, 1967 / Ces deux biographies, chacun se fera son idée : Herbert R. Lottman : Albert Camus, Seuil, 1978 et Michel Onfray : L'Ordre libertaire : la vie philosophique d'Albert Camus, Flammarion, 2012)

 

 

 

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