13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 06:00

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What am I doing here ?

 

 

Un jour bleu pour faire une promenade dans la belle forêt de La Garde-Freinet.

 

Arrivé hier, tranquillement, par l'autocar de la ligne régionale et régulière. Les autres passagers, des Allemands et des Néerlandais pour la plupart, ont continué jusqu'au sable, jusqu'aux rochers, jusqu'à Saint-Tropez.

 

La maison prêtée par les amis se trouve juste à l'écart de la rue principale. Je suis me suis arrêté devant la fontaine : un peu de sa fraîcheur pour mon visage. Un chat de la campagne m'attendait sur le seuil. J'ai salué le maître de la discrète bastide : Bonjour chat !

 

Sur la table de l'immense cuisine ombragée, du vin rouge des coteaux varois et du rosé de Provence jouaient de leurs robes en guise d'invite. Un mot glissé sous l'une des bouteilles spécifiait que je devais manger toute l'épaule d'agneau déposée à mon intention sur un plat en grès dans le réfrigérateur. Le mot contenait aussi plein d'autres détails qui pouvaient s'avérer utiles pendant mon séjour. Que des fromages de brebis, par exemple, patientaient dans le cellier, à gauche en sortant, et ne demanderaient qu'à être croqués. J'ai lu avec reconnaissance toutes ses précisions. Fiables sans être trop techniques. Agréables sans devenir envahissantes.

 

J'ai fait dormir mon corps sur un lit de coton qui sentait la vraie lavande. Par la fenêtre de la chambre, le balancement, très doux, des branches du figuier.

 

Je note ces premières heures ce matin tout en réfléchissant à ce que je vais emporter pour ma balade.

 

C'est simple : dans le havresac, je glisse du pain, des noisettes, une pomme et des abricots moelleux. De l'eau et une flasque de whisky au cas où. Un carnet, un crayon norvégien et mon exemplaire déjà bien usé de Toute la nature méditerranéenne. En route !

 

D'un relief idéal, je peux voir le village devenu au fil des ans un gros bourg. Marché à l'indienne pendant deux heures dans les broussailles avec par endroits des restes de cabanons, puis traversé une parcelle de maquis bouillonnant de parfums intenses pour arriver au milieu des chênes-lièges qui ont résisté aux sempiternels et stupides incendies estivaux. Pendant un moment, j'ai suivi un tracé ancestral vers la Croix des Maures parmi les pins qui crépitaient étrangement à chacun de mes pas. Mais comme je n'aime pas suivre, j'ai suivi mon propre chemin.

 

À présent, j'ai presque toutes les constructions du Diable et du Bon Dieu dans mon champ visuel. Malgré l'exode rural, La Garde-Freinet était encore un authentique village jusqu'à la fin des années 1960. Depuis, comme partout, les promoteurs immobiliers s'en sont donné à cœur joie. Et la pierre a reculé devant le béton. Je me console, car je sais que dans le vallon un couple ami a vécu là autrefois. L'homme et la femme y étaient heureux.

 

Soudain, un gros bruit de moteur percute mon dos. De la sente en contrebas, à peine suffisant pour le passage de deux ânes et d'un mulet, monte ou plutôt tente de monter lourdement un massif 4x4 noir aux vitres fumées. Le pilote -ou la pilotesse, comment savoir ?-, s'échine à passer la première vitesse, puis la seconde avant d'engager à nouveau la première. La poudre limoneuse du raidillon fait patiner l'embrayage du cafard gravissant. La bête de métal éructe, pète et rote...Qu'est-ce que cette débilité vient faire ici ? Ça beau être un soi-disant summum de technologie, le cafard vitreux n'arrive décidément plus à avancer. Bien fait !

 

- Pouvez pas me donner un coup de main ?

 

Côté conducteur, une tête d'homme d'âge intermédiaire, cramoisie et flasque, surgit. Voix autoritaire, œil menaçant. Rap à donf qui jaillit des entrailles synthétiques et grigris en toc ficelés au rétroviseur. J'aide toujours mon prochain. Mais là...

 

- Vous plaisantez ! 

 

- Non, mais, quoi ! Ta gueule ! J'fé c'k'j'veux ! Et le gars d'appuyer encore plus fort sur la pédale d'accélérateur.

 

Grossier et dangereux, ce primitif. Endroit désert. Rien que nous deux. L'équation infernale. Défilent dans ma tête les plus violentes scènes de Mad Max.

 

Ce qui devait arriver...arrive : le ventre du cafard explose, littéralement, sous mon nez. Ça sent très mauvais. Un mélange d'huile chaude, de vapeurs d'essence, de caoutchouc cramé spirale dans l'air déjà saturé.

 

Les jurons fusent...L'australopithèque sort du monstre et glisse de la station verticale à la reptation horizontale. Chassez le naturel...Le baveux bébé braillard se met à quatre pattes pour essayer de piger ce qui se trame sous la carapace. Je laisse ce bachi-bouzouk à son hochet des temps modernes et grimpe d'un pas dégagé vers le sommet de la colline. Instinct de survie.

 

Il s'en est fallu de peu. J'ai frisé la folie ordinaire. Une fois de plus. Au moins à cette hauteur, en compagnie des lézards, des cistes et du whisky, j'ai la paix. Je me dis que ce que je viens de vivre mérite un petit examen onto-paléologique. Il doit bien y avoir un livre qui traite de l'évolution de l'humanité dans la bibliothèque de mes amis. Il faut que je vérifie certains points. Oui, c'est ça, je vais le trouver, cet opus certum, et il m'instruira tandis qu'à califourchon sur la plus gracile branche du figuier, fromages et vins feront mon régal !


 

 

 

(Paul Sterry, Toute la nature méditerranéenne, collection Le Guide du naturaliste, Delachaux et Niestlé, 2001 / Serge Rezvani, Divagation sentimentale dans les Maures, photographies de Hans Silvester, Hachette, 1979)

Published by carnets-atlantiques.eu - dans Déambulations nomades
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