30 octobre 2011 7 30 /10 /octobre /2011 07:00

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Ich bleibe wer Ich bin...

 

 

Cette amie avait un amant pragois. À trois, nous formions un trio insolite.

 

Pour leur faire plaisir, j'avais accepté ce voyage tchèque dans ce qui s'appelait encore à l'époque le bloc de l'Est. Je désapprouvais ce qui se passait derrière le rideau de fer, mais j'avais très envie de déambuler dans les rues de Prague, chargées dans mon souvenir d'une histoire tantôt brillante, tantôt totalement opaque.

 

En ce temps-là, c'était une petite aventure que de traverser les frontières de l'Europe centrale, une Europe avec beaucoup de barbelés et peu de couleurs aux fenêtres.

 

En sortant de la Praha Wilsonovo nádraží ce matin d'avril, la grande gare centrale, c'était comme me retrouver cent ans en arrière : des chevaux tiraient un attelage rafistolé dont je saisis qu'il faisait office de benne à ordures, quelques véhicules pétaradant se battaient en duel sur l'asphalte et des miliciens en civil contrôlaient les allées et venues de passants à la démarche robotisée. La normalizace, la normalisation, avait eu lieu et les visages n'étaient plus tout à fait humains. Cette entrée en matière contrastait avec ce que je voyais de la ville : de beaux et grands édifices à l'architecture ouvragée, des avenues larges et claires, des places à l'écart où il aurait sans doute fait bon conter fleurette.

 

Milan habitait justement dans l'une de ses belles demeures très Mitteleuropa. Pas dans un appartement avec un bacon, non, mais dans l'une des caves de l'immeuble, une cave dont le sol était en terre battue et qui puait la pisse de chat. Dès notre arrivée, Milan s'était confondu en excuses, liant le français à l'anglais et à l'allemand : il avait beau faire, nettoyer et encore nettoyer, l'odeur s'était infiltrée partout. À jamais.

 

Étudiant en lettres, passionné de littérature française - il pouvait réciter des poèmes entiers de Ronsard mieux que ne le feraient certains qui emplissent les amphis d'aujourd'hui -, Milan disposait d'une solide bibliothèque de l'ombre dont, à l'occasion, il faisait remonter les beautés en pleine lumière.

 

L'amie et son amant avait des choses à se dire. Sans carte et sans boussole, je suis donc parti au hasard des rues. Ce ne fut pas bien difficile pour moi de découvrir Malá Strana, le vieux quartier baroque de la ville, puis Karlův mostl, le pont Charles, accueilli par une horde de chats faméliques. J'ai parlé la langue féline un moment et poursuivi mon chemin. Au coin d'une rue, je suis tombé sur une affichette annonçant le prochain spectacle de la Lanterna Magica : une lanterne magique ? Une offrande contestataire dans le plomb ? Il devait y avoir de cela.

 

J'avais déjà pris pas mal de photographies lorsque je me suis aperçu que je n'avais plus de pellicule. C'est là que mes ennuis ont commencé. Naïvement, je pensais trouver le magasin ad hoc pour m'y approvisionner. Ce fut cette fameuse milice qui soudain m'a barré la route.

 

- On (j'ai apprécié ce "on") vous a repéré. Pourquoi prenez-vous autant de photos ?, m'a demandé l'un des deux miliciens dont la chemise à gros carreaux empestait la bière.

 

- Je ne comprends pas. je ne parle pas le tchèque, ai-je répondu très poliment. Je commençais à me douter que sa question avait un rapport avec mon mitraillage intensif.

 

- Montrez-nous votre passeport !

 

Passeport étant un mot international, j'ai compris et le lui ai tendu.


Il l'a retourné dans tous les sens mon passeport, ce milicien bloqué, méfiant et sournois.

 

La fusillade a alors changé de camp :

 

- Où logez-vous ? Combien de temps allez-vous rester à Prague ? Quel est votre métier ? C'est la première fois que vous venez ? Et après, où allez-vous ?

 

De la mentalité flic pur jus, mais à la puissance n. Je le savais avant. Je l'ai vécu après.

 

Pour mettre mes amis à l'abri, j'ai inventé une histoire dans un drôle de sabir qui m'a permis de filer à...l'anglaise.

 

Du film, soviétique d'importation, noir et blanc, j'en ai finalement déniché un rouleau dans un kiosque qui vendait un peu de tout. J'étais heureux et c'était tout ce qui comptait pour moi à cette minute précise.

 

J'ai continué, bien sûr, à prendre des photos : le cimetière juif à l'abandon dans  Staré Město pražské, le château, sa découpe livide sur le ciel printanier, l'église Saint Nicolas, la musique de Mozart emplissant le dôme. Mais je voulais surtout mettre mes pas dans ceux de Franz Kafka en me rendant à l'une de ses demeures, la Dům U Minuty. J'avais beaucoup lu Kafka et reviens souvent encore à sa Lettre au père et à son journal intime. Mais cette fois-là, je n'avais aucun texte de lui dans l'une de mes poches. Sur cette vieille place solitaire, je me disais que j'aurais aimé lui lire, dans le temps défait à recomposer, une de ses pages. Pour entendre l'effet.

 

De retour à la cave, j'ai ajouté un vin rouge de Bohême, venu lui aussi du hasard, au luxe de victuailles que mes compagnons avaient disposées soigneusement sur la table. Nous avons bu et chanté sans crainte.

 

Le lendemain, sur le pont Charles, les chats avaient disparu. Venues des limbes, mille et une corneilles m'ont alors salué.

 

(Franz Kafka, Brief an den Vater, Lettre au père, traduction de l'allemand par Marthe Robert, Gallimard, 2002 / Journal, Le Livre de Poche, 2002 / Lettres à Max Brod, Rivages, 2011 / Lettres à Milena, Gallimard, 1983)

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