8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 07:00

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Plusieurs jets de vapeur et d’eau, lancés par leurs évents, annoncèrent bientôt la présence des baleines qui venaient respirer à la surface de la mer...

 

Des blocs de glace bien épaisse se sont échoués ce matin sur les plages de l'île de Jura. Phénomène remarquable qui suscite la curiosité du seul humain que je suis dans les parages. Le cristal de l'eau gelée et le vert des mousses qui n'ont pas été encore broutées par les cerfs sont un cadeau pour mes sens.

 

Marché sur six miles le long d'une terre en surplomb dans la brume et le froid depuis l'ermitage que me prête un couple de pêcheurs. Le vent cingle mon visage et finit par me rendre cinglé. Je le suis sans doute assez pour me retrouver en écriture à l'autre bout du continent européen, en plein hiver, loin de tout, mais ça me regarde.

 

Hier, il pleuvait. Au carreau de l'unique fenêtre, j'ai recopié ce passage pour avoir chaud aux mains :

 

En général, les hommes, même en ce pays relativement libre, sont tout simplement, par suite d’ignorance et d’erreur, si bien pris par les soucis factices et les travaux inutilement rudes de la vie, que ses fruit plus beaux ne savent être cueillis par eux. Ils ont pour cela, à cause d’un labeur excessif, les doigts trop gourds et trop tremblants. Il faut bien le dire, l’homme laborieux n’a pas le loisir qui convient à une véritable intégrité de chaque jour ; il ne saurait suffire au maintien des plus nobles relations d’homme à homme ; son travail en subirait une dépréciation sur le marché. Il n’a le temps d’être rien autre qu’une machine. Comment saurait se bien rappeler son ignorance – chose que son développement réclame – celui qui a si souvent à employer son savoir ? Ce serait pour nous un devoir, parfois, de le nourrir et l’habiller gratuitement, et de le ranimer à l’aide de nos cordiaux, avant d’en juger. Les plus belles qualités de notre nature, comme la fleur sur les fruits, ne se conservent qu’à la faveur du plus délicat toucher. Encore n’usons-nous guère à l’égard de nous-mêmes plus qu’à l’égard les uns des autres de si tendre traitement.

 

C'est ma tête qui finalement s'est échauffée et il a fait soudain bon vivre dans le dénuement total. Je me suis souvenu du séjour de George Orwell. On eût dit que je m'étais extirpé de la gangue de glace qui me bloquait depuis deux ou trois jours, à l'image du vaisseau peint par Caspar Friedrich. C'est ce que je voulais penser : il va sortir de sa prison temporaire ce bateau au drapeau rouge, non ? Esquif enfin fugitif, oui ! 

 

Je rebrousse chemin et lève les yeux : des phoques jouent à se poursuivre juste devant. Et, qui sait ?, dans les eaux profondes, une baleine blanche. De l'autre côté, Beinn an Òir, la montagne d'or en langue gaélique, sommet de l'île dont je devine la forme noirâtre. Je ne retrouve plus mes pas sur le sol détrempé, preuve que je suis dans la bonne direction.

 

Au bout de la dixième allumette, je parviens à embraser le bois dans le poêle. Embraser est un grand mot vu la maigreur du faisceau qu'on appelle fagot patiemment collecté, une tige ici, une branche là, au retour. Je regarde les petites flammes qui disparaissent l'une après l'autre, lutines déjantées, et les noms Alaska, Aléoutiennes et Kamchatka cavalcadent dans la steppe de mon cerveau en reconstruction. C'est l'ivresse des grands soirs. 

 

Banquise. Et autres friandises pour l'action : attise, carbonise, incise, pérennise, réorganise, alcoolise, radicalise, solubilise, vise, vise...

 

Je me traite, somme toute, plutôt bien. 

 

 

 

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